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Les oligarques russes aspirent à l'immortalité

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MOSCOU, 17 mars - par Vladimir Simonov, commentateur de RIA Novosti.

Quand la vie est belle, il est surtout pénible de constater qu'elle finira un jour. Ces simples considérations poussent beaucoup de nouveaux riches russes, les "oligarques" comme on les appelle ici, à dépenser des sommes astronomiques en cures de rajeunissement et à financer la recherche d'un "élixir de jeunesse". Les gens qui peuvent tout se permettre, que ce soit un château en Écosse ou une dizaine de Ferrari, aspirent à la joie de vivre absolue. En un mot, ils recherchent l'immortalité.

Vladimir Bryntsalov appartient à cette catégorie. Qui plus est, le baron de l'industrie pharmaceutique russe envisage de débloquer 2 millions de dollars pour créer son propre laboratoire de recherches sur le rajeunissement. Le millionnaire vient de se faire une série d'injections de cellules souches et se sent comme un jeune homme de 20 ans, son âge biologique frisant la soixantaine.

"J'avais des rides profondes sur le visage: elles ont disparu, raconte Vladimir Bryntsalov, en se caressant la joue. J'avais sur le corps d'énormes cicatrices depuis l'enfance: elles se sont bien refermées. Tous ces stigmates ont disparu".

Les cellules souches sont extraites soit de tissus adipeux du patient lui-même sous anesthésie locale (transplantation autologue), soit d'un embryon avorté. Dans les deux cas, le tissu est atomisé dans un agitateur, puis placé dans une couveuse. Là, pendant plusieurs semaines, les cellules se reproduisent à toute vitesse et, enfin, la précieuse substance est injectée dans le sang du patient. On pratique même des piqûres sous-cutanées sur le visage en espérant produire un effet cosmétique miraculeux, comme certains le croient.

La procédure n'est pas donnée: dans les cliniques moscovites, elle coûte entre 10 000 et 20 000 dollars, en fonction de la durée du traitement. N'empêche pas qu'elle est très demandée aussi bien par les magnats de la finance que par les hauts fonctionnaires de l'État.

Dans beaucoup de pays occidentaux, à peine une clinique de ce type aurait-elle ouvert ses portes qu'elle serait immédiatement sanctionnée. Dans un discours récent, le président américain, George W. Bush, fustigeait la thérapie "cynique" utilisant les cellules souches. L'administration américaine, comme les gouvernements de beaucoup d'autres pays industrialisés, refusent d'octroyer des fonds publics à ce genre de recherches. Certains pays l'interdisent même. En Russie, si l'usage thérapeutique des cellules souches n'est pas autorisé, plus d'une vingtaine de médecins ne craignent pas de se livrer ouvertement, à Moscou, à cette pratique expérimentale.

En termes de rentabilité, la vente de la jeunesse semble rivaliser avec les exportations de pétrole brut. Le docteur Alexandre Tepliachine, l'un des spécialistes du rajeunissement les plus à la mode, possède deux cliniques, une au centre-ville et une autre dans la banlieue de Moscou. Leur architecture moderniste ferait honneur à n'importe quelle capitale européenne. Le médecin est complètement débordé par les clients soucieux d'inverser le vieillissement.

"Je conseille toujours à mes clients: gardez au moins un petit budget pour vous-même, raconte Tepliachine. Non pour acheter un avion ou un yacht, mais pour vous-même".

Pour beaucoup d'oligarques, ce dilemme ne se pose même pas. En Russie, de plus en plus de personnes peuvent se permettre de posséder à la foi un avion personnel, un club de foot britannique et un espoir désormais moins fantastique d'accéder à l'immortalité. La revue "Forbes" a récemment calculé que, pour le nombre de milliardaires, la Russie occupe la deuxième place mondiale, après les États-Unis. Plus précisément, 27 Russes ont une fortune qui dépasse le milliard de dollars - contre 69 Américains - et possèdent ensemble 90,6 milliards.

Oleg Deripaska, le magnat de l'aluminium, arrive en troisième position au classement de "Forbes", sa fortune s'élevant à 5,5milliards de dollars. Lui aussi aura du mal à abandonner les fruits de ses efforts, quand l'heure aura sonné de quitter ce monde. Ce moment incongru ne doit donc pas venir. Deripaska a accordé 120 000 dollars à la recherche d'un "élixir de jeunesse" menée à l'Institut de biologie physico-chimique de l'Université de Moscou. Le professeur Vladimir Skoulatchev, directeur de l'Institut et membre de l'Académie des sciences de Russie, a accepté le don du magnat. Son idée de la jeunesse éternelle n'est certes pas originale, mais il semble être allé dans sa réalisation plus loin que les autres.

Le vieillissement serait un programme biologique où l'oxygène s'impose comme le principal assassin des cellules, estime le savant. Si c'est un programme, on peut donc le débrancher, à savoir créer un puissant antioxydant qui protégerait l'organisme humain de la destruction. Le parrainage financier de Derispaska et des mois de remue-méninges ont permis à l'équipe scientifique de Skoulatchev d'obtenir des progrès sensationnels. Le professeur garde dans son réfrigérateur une éprouvette remplie à un tiers d'une substance visqueuse couleur d'ambre. C'est là l'élixir miraculeux qui, peut-être déjà, réserve à quelqu'un le sort de Peter Pan.

Toutefois, Vladimir Skoulatchev fait preuve de retenue. "Je n'ai pas promis à Deripaska la vie éternelle, explique le professeur. A moins que son nom ne reste gravé dans l'histoire comme celui de l'homme qui a financé ces recherches uniques". Selon lui, l'objectif des études est de "vérifier l'hypothèse du vieillissement et la possibilité de prolonger la vie".

Pour l'instant, les tests se font sur des souris. Si les rongeurs peuvent espérer une jeunesse éternelle, on le saura d'ici un an. Afin de pouvoir continuer les essais, Skoulatchev a besoin d'encore 500 000 dollars pour cinq ans, et son équipe espère que l'enthousiasme de Deripaska ne tarira pas dans l'immédiat.

Dans tous les cas, il ne faiblit pas dans la fondation Science de la longévité créée par le club familial exclusif Monolithe qui regroupe le gotha financier du pays. Rien d'étonnant donc que ces personnes souhaitent prolonger à l'infini la manne dont ils bénéficient depuis la chute du communisme. Le conseil de la fondation - parmi ses curateurs on trouve le président de l'Académie des sciences de Russie, Iouri Ossipov, le président de l'Académie de médecine de Russie, Iouri Pokrovski, et l'ancien ministre de la Santé, Iouri Chevtchenko - a lancé à un appel au meilleur programme de prolongation de la vie humaine et a reçu plus de 300 propositions et projets intéressants.

Cependant, la société russe, dont un tiers vit au-dessous du seuil de pauvreté, demeure très divisée quant à la nécessité de l'immortalité pour les oligarques. Ainsi, Mikhaïl Retchkine, chercheur connu spécialiste des phénomènes paranormaux, estime que la Russie n'a pas besoin de nouveaux riches éternellement jeunes. "Le clivage qui existe entre riches et pauvres est énorme en Russie, explique-t-il. C'est pourquoi on ne les laissera pas vivre éternellement. Il y aura forcément une révolution".

Valeri Poliakov, ancien cosmonaute et conseiller du directeur de l'Institut des problèmes médico-biologiques, a émis un avis plus conciliant dans une interview au quotidien "Komsomolskaïa Pravda": "Deripaska a bien fait d'avoir investi de l'argent dans la recherche. Grâce à lui, peut-être que les chercheurs trouveront des moyens de prolonger la vie non seulement pour les oligarques, mais aussi pour tous les autres. Quant aux oligarques, ils feraient mieux de ne pas réfléchir à l'immortalité, mais à la façon dont ils pourraient se faire une bonne réputation et se blanchir des sales affaires du passé".

Quant aux clients des nouveaux disciples du docteur Faust, leurs idées sur l'immortalité sont souvent primitives. "Je voudrais vivre plus pour gagner plus d'argent", a avoué l'un d'entre eux, allongé sur la table d'opération avant une transplantation de cellules souches. Ne ferait-il pas mieux d'écouter Passikhat Djoukavleva, la doyenne des Russes qui, au milieu des explosions et des ruines de Grozny, a atteint l'âge de 124 ans. "J'ai vécu assez bien, mais je me suis attardée dans ce monde, murmure-t-elle du bout de ses lèvres exsangues. J'en ai assez de vivre. Pardonnez-moi..."

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