La seconde naissance de Vladimir Sorokine

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MOSCOU. /par Anatoli Korolev, RIA Novosti/. Il s'est produit, dans la culture russe, un événement que personne n'a encore eu le temps de remarquer : la disparition de l'un des écrivains les plus célèbres dans le pays et dans le monde, Vladimir Sorokine. A noter que c'est une double disparition. Physique : il ne se montre plus en public. Et intellectuelle : il est devenu un homme de lettres absolument différent, inattendu pour le lecteur.

Peu de gens se sont enquis où l'écrivain se trouvait pendant que le scandale s'amplifiait autour des "Enfants de Rosenthal", opéra mis en scène au Bolchoï et dont le livret était dû à Sorokine. Or, il était en France, reçu par le président Jacques Chirac à l'Elysée. On le comprend. Il compte au moins parmi les cinq écrivains russes les plus connus à l'étranger. Ensuite, d'après des informations non confirmées, il aurait fui la presse en se cachant en Allemagne, son pays de prédilection, pour préparer l'édition de ses œuvres précédentes. D'autre affirment qu'il se serait enfermé dans sa datcha, loin de Moscou, dont seuls ses proches connaissent l'adresse, pour écrire un nouveau roman.

En ce qui concerne la deuxième disparition, nous en avons parlé avec Sorokine à Paris et j'ai constaté que dans l'euphorie des scandales dont l'écrivain était l'objet, ni notre presse, ni notre critique littéraire n'ont remarqué que Sorokine avait rompu une fois pour toutes avec sa profession. L'ancien écrivain n'existe plus, ce qu'il s'efforce en vain d'annoncer au monde. Personne ne l'entend.

"Métaphysicien hégélien, je suis devenu métaphysicien- néo-platonicien", affirme l'homme de lettres. Que veut dire cette définition?

Peu de gens se souviennent que Vladimir Sorokine (1955) a commencé sa carrière comme dessinateur, illustrateur de livres soviétiques qui ne dévoilait pas encore ses talents du futur novateur. Comme littérateur, il n'avait pas débuté dans la prose mais dans la poésie en publiant ses premiers vers en 1972 dans le journal "Pour les cadres pétroliers". Mélancoliques débuts.

Ce n'est qu'en rejoignant deux confrères pour former le groupe EPS (Erofeïev, Prigov, Sorokine) qu'il a subitement troqué son emploi de dessinateur traditionnel contre celui de monstre littéraire. Ce changement s'est aggravé par encore une circonstance que peu de gens connaissent. A l'époque, Vladimir bégayait et ne pouvait pas lire ses textes en public. C'est Dmitri Prigov qui présentait ses récits au public.

Ses écrits détonnaient sur le contexte littéraire de l'époque, au point que son nom avait très vite fait de se parer d'une auréole. Dans un premier temps, ils étaient diffusés dans Moscou par le "samizdat" : ses admirateurs les dactylographiaient tout simplement. Les premières publications ont paru à l'étranger. Puis la perestroïka de Gorbatchev a rendu possible l'édition d'un premier recueil de récits, en 1992.

Aujourd'hui, treize ans après la parution de cette brochure, on peut dire avec certitude que le "Recueil de récits" de Vladimir Sorokine a détruit la littérature soviétique et que cette bombe a eu un effet comparable, ou presque, au coup de canon du croiseur "Aurore". L'écrivain a examiné à la loupe les molécules de la vie soviétique dont était formée la carcasse idéologique de l'URSS et a décrit l'emphase de la littérature du parti comme une parodie, voire comme un cauchemar existentialiste.

Avec le temps, la prose de Sorokine a dévoilé son autre particularité : il est pratiquement impossible de relire ses œuvres, car ce n'est pas de la prose mais une série d'expériences intellectuelles dont le but n'est pas un sujet mais la vivisection de la raison du lecteur. L'auteur fait des entailles dans les bases éthiques premières de l'existence humaine pour provoquer dans le subconscient des accidents irréparables. On comprend qu'une telle littérature ne pouvait que déclencher des scandales : le subconscient ne supporte pas la vivisection.

Sur cette voie terrifiante de démontage des idéaux, l'écrivain a créé une kyrielle d'œuvres implacables : "La File", "La Norme", "Roman", "L"Eveil du cœur" et d'autres, dont la lecture ôte toute envie de vivre. Dans ces écrits, la vérité atteint la dernière limite de l'existence.

C'est ainsi qu'il faut comprendre sa passion pour Hegel qui posait des tâches semblables à sa philosophie : tirer un trait sur le développement de la pensée, résoudre soi-même tous les principaux problèmes et annuler ainsi la cognition.

Et voilà que tout change comme par miracle.

Dans ces deux derniers romans "La Glace" et "La Voie de Bro", ainsi que dans ses "Enfants de Rosenthal", il rompt avec son ancien art pour déclarer que son nouvel œuvre demande pardon pour son ancien maximalisme de la négation.

Je suis devenu néo-platonicien, disait-t-il au Salon du livre de Paris, au cours de ses rencontres avec des lecteurs, et en privé. (Le philosophe Platon déifiait l'homme).

Les attaques contre les "Enfants de Rosenthal" cesseront bientôt, pense-t-il, parce que "nous avons fait avec Léonide Dessiatnikov un très bon spectacle, digne d'être monté sur la scène du Bolchoï et d'autres théâtres. Je suis sûr que les gens normaux l'aimeront". Jamais Sorokine n'a usé jusque-là un vocabulaire pareil.

Pour lui, il n'existait pas de terme plus galvaudé que "normal" qu'il a disséqué dans son roman terrifiant "La Norme". Mais c'était hier. "Je suis différent", insiste l'homme de lettres. Mais les médias ne veulent pas se séparer de leur jouet préféré. Ils n'entendent pas le nouvel écrivain, ne veulent pas remarquer que les gros mots, la nécrophilie, le culte de l'excrément ont disparu de ses écrits. Les moralistes ont qualifié d'avance, avant de l'entendre, son opéra de pornographique. En vain, c'est un récit, nullement porno, plein de tendresse pour le sort d'enfants clonés ayant perdu leur père. C'est un Sorokine tout différent.

Saura-t-il troquer de façon harmonieuse, dans la conscience des masses, son emploi de détracteur contre la renommée de saint? Qui vivra verra. Tout est contre lui. Sa réputation. Les romans, les poésies, les pièces qu'il a écrits. Son nom enfin qui dérive de "soroka" ("pie"), symbole de la mort dans la mythologie du cosmos européen. Déployant ses ailes funèbres sur un paysage d'hiver, signe d'inutilité de la vie, l'oiseau plane sur les mortels. Il ne lui est pas donné de devenir l'alouette du printemps.

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