Eglise vs Madonna

Par Vladimir Simonov, RIA Novosti

Mardi dernier, la liste des victoires personnelles de la chanteuse Madonna s'est un peu allongée.

Le premier jour de la vente des billets pour son prochain concert à Moscou, les jeunes fans de la diva pop ont acheté pas moins de 4.000 précieux cartons en quelques heures, ayant fait la queue pendant toute la nuit.

57 poids lourds transportant 250 tonnes d'équipements de concert seront déchargés sur les Monts des moineaux à Moscou où aura lieu, le 11 septembre prochain, la première apparition de la star américaine en Russie.

Cette apparition aurait pu ne pas avoir lieu si l'Eglise orthodoxe russe avait réellement joui de cette puissante influence qu'on lui attribue sur la société.

Ces dernières semaines, les hiérarques de l'Eglise ont stigmatisé Madonna plus que l'Antéchrist, cherchant à persuader leurs fidèles de boycotter son concert. Selon Vsevolod Tchapline, chef adjoint du département des relations extérieures du Patriarcat de Moscou, la chanteuse a truffé son show de symboles religieux comme des crucifix ou des statues de la Vierge Marie afin de justifier ses propres passions coupables. Il a proposé à la diva pop de ne pas perdre son temps à sauter ou à faire des grimaces, mais de s'adresser à un confesseur pour recevoir une aide spirituelle urgente.

Madonna est coutumière de cette attitude négative de la part de toutes les confessions. Le cardinal italien Ersilio Tonini a notamment estimé que sa crucifixion était "un acte d'hostilité manifeste à la foi" et un acte blasphématoire.

Les rabbins les plus éminents se sont indignés de son obsession de la Kabbale, cette exotique tradition juive. Et le Conseil des muftis de Russie a même déclaré qu'une femme ne devait pas apparaître sur la scène dans une tenue impudique, faisant sans doute allusion à ses collants noirs et sa couronne d'épines. C'est dans cette tenue insolente que Madonna apparaît crucifiée dans chacun de ses concerts européens, faisant la publicité de son dernier album "Confessions on a Dance Floor". Ce sera certainement le cas le 11 septembre sur les Monts des moineaux.

Le fait que la jeunesse russe et ouest-européenne a préféré se laisser séduire par le charme de son idole malgré les interdictions des pontes de l'Eglise témoigne de beaucoup de choses. Et avant tout, probablement, du fait que la religion est en retard sur les aspirations spirituelles de ses jeunes fidèles. Aussi hérétique que cela puisse sonner, le succès de Madonna peut être traduit comme un témoignage du caractère superficiel de la dévotion massive de la population de l'Ancien et du Nouveau monde, dont aiment tant parler certains théologiens.

Une telle conclusion paraît particulièrement vraisemblable dans les conditions russes. Après sept décennies affreuses pour l'Eglise orthodoxe russe [qui ont suivi la révolution bolchevique de 1917 - ndlr.], durant lesquelles on a aménagé des écuries dans des cathédrales, de nombreux croyants aimeraient déclarer que la foi est entrée finalement dans une phase de renaissance et d'épanouissement.

Apparemment, c'est vraiment le cas. Le week-end, les églises sont combles à travers la Russie. La fête de Noël orthodoxe est devenue un événement d'importance nationale qui prévoit la participation obligatoire des fonctionnaires de haut rang, y compris le chef de l'Etat. Comme en témoignent les statistiques officielles, le nombre de Russes se considérant comme croyants a plus que triplé depuis la fin des années 80. En 1986, ils représentaient 16% de la population, aujourd'hui, de 50% à 80% selon différents sondages.

Il est cependant curieux que la part de ceux qui communient et se confessent soit restée inchangée depuis l'époque pré-gorbatchévienne: 1,5%-2%. On peut donc supposer qu'il s'agit d'un christianisme nominal, d'une dévotion qui prend la forme d'une certaine vengeance sur les décennies d'athéisme, voire qui devient une sorte de mode laïque. Le véritable appel de l'âme y est probablement pour peu.

La tentative même de dégoûter les spectateurs de Madonna provoque en Russie une sensation de "déjà vu". La persécution des artistes était un trait caractéristique des temps communistes. Il suffit de se rappeler l'attaque de bulldozers contre une exposition avant-gardiste à Moscou [à l'époque de Nikita Khrouchtchev - ndlr.] ou la persécution de Boris Pasternak qui a osé faire paraître son roman "Docteur Jivago" à l'étranger.

Un paradoxe désagréable consiste en ce que dans cette histoire de Madonna, c'est l'Eglise et non pas le parti communiste qui assume la fonction de force motrice, essayant de limiter la liberté d'expression artistique. Nombreux sont ceux pour qui un tel comportement de l'Eglise est un signe préoccupant d'intervention de la religion dans la vie de l'Etat laïque qu'est la Russie en vertu de sa Constitution.

Les lasers qui s'affolent pendant les concerts de Madonna éclairent peut-être un point faible des confessions religieuses contemporaines. Le langage qu'utilise l'Eglise pour communiquer avec la génération Internet est perçu depuis longtemps comme archaïque. Le rock, la pop et le rap trouvent souvent un écho beaucoup plus profond dans les jeunes âmes que les sermons monotones prononcés de la chaire. De nombreux piliers de l'orthodoxie russe, comme par exemple le métropolite Cyrille de Smolensk, qui entre volontiers en discussions avec les musiciens de rock russes, le comprennent d'ailleurs très bien.

En attendant, la colère de l'Eglise offre une large publicité à Madonna.

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