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L'idéalisme pragmatique de l'Europe unie

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Par Fedor Loukianov, rédacteur en chef de la revue "La Russie dans la politique globale", pour RIA Novosti
Par Fedor Loukianov, rédacteur en chef de la revue "La Russie dans la politique globale", pour RIA Novosti

Dimanche prochain, l'Europe unie aura 50 ans. Le 25 mars 1957, les dirigeants de la Belgique, de l'Italie, du Luxembourg, des Pays-Bas, de la France et de la RFA ont signé deux documents à Rome: le Traité instituant la Communauté économique européenne et le Traité instituant la Communauté européenne de l'énergie atomique (Euratom). Ce jour-là est considéré comme le point de départ de l'intégration européenne, bien que ses bases aient été jetées quelques années plus tôt.

A la veille de cet anniversaire, le Vieux Monde est soumis à des critiques acerbes. D'ailleurs, les raisons ne manquent pas pour cela.

Cela ne fait aucun doute, l'Union européenne est en retard sur les leaders de la croissance économique mondiale: les Etats-Unis et les géants asiatiques. L'élargissement sans précédent qui a eu lieu ces dernières années - depuis 1995, la composition de l'UE a plus que doublé - a affecté son mécanisme d'administration. Les institutions, datant des années 1950, n'arrivent pas à gérer une Europe unie s'étendant de Narva et de Bialystok à Funchal et à Larnaca. La confiance dans la "bureaucratie bruxelloise" est au plus bas, et l'euroscepticisme connaît de beaux jours même dans les pays fondateurs. Ce n'est pas par hasard si la Constitution européenne a trébuché en France et aux Pays-Bas.

L'UE a admis dix Etats qui doivent apprendre le style politique du compromis adopté dans le Vieux Monde. Les "novices" interprètent à leur manière la solidarité européenne, en s'alignant en premier lieu non pas sur Bruxelles ou d'autres capitales européennes, mais sur Washington. Enfin, l'Europe prospère se rétrécit: on constate partout un taux de natalité très bas, et les vagues d'immigration effraient les Européens qui craignent de perdre leur identité.

Les leaders européens osent parler, dans ce contexte, de succès historique et vanter le projet européen. Aussi étrange que cela soit, ils ont raison.

Les fondateurs de l'intégration ont le grand mérite d'avoir lancé un mécanisme très complexe capable de se corriger lui-même et de s'adapter à des circonstances qui changent constamment. Au cours des incessantes concertations qui accompagnent l'adoption de décisions au sein de l'UE et des consultations infinies qui sont une source d'irritation pour tous ses partenaires extérieurs comme pour ses habitants, on voit apparaître un tissu dense de la réalité européenne contemporaine.

En effet, la progression se ralentit, mais chaque pas fait est pratiquement irréversible. Les fondements sont posés lentement, mais scrupuleusement. Même les adversaires les plus virulents de l'unité n'exigent pas sérieusement le retrait de leurs pays de l'Union, car ce n'est possible qu'au détriment de celui qui se retire.

D'ailleurs, les difficultés européennes actuelles sont dues au fait que, pour différentes raisons, l'élite européenne a abandonné les préceptes des fondateurs et fait un trop brusque bond en avant. Le système ne s'est pas encore adapté aux nouvelles conditions, mais cela ne veut pas dire qu'il ne le fera pas à l'avenir.

L'establishment de l'Union européenne aime à prononcer, et il sait le faire, de belles paroles sur les valeurs sur lesquelles repose toute la construction. C'est la vérité. Mais le pragmatisme européen est bien plus important, car il est capable d'évaluer raisonnablement, au moment critique, ses propres intérêts et possibilités, de placer le bon sens au-dessus des émotions et des ambitions. Les fondateurs cumulaient le rêve européen d'un continent de paix et de prospérité avec une vision très réaliste des choses. Ils comprenaient que les gens sont mus par l'égoïsme, c'est-à-dire par l'attente d'un avantage, et qu'il fallait en tenir compte pour matérialiser les idéaux.

Il est à noter que les difficultés ont commencé dans le processus d'intégration lorsque la classe politique au pouvoir en Europe n'a pu expliquer clairement aux citoyens quels profits ils tireraient de l'élargissement. Avant la fin des années 1990, chaque pas s'accompagnait d'un travail d'explication intense, les hommes politiques tenaient à prouver pourquoi telle ou telle décision était conforme aux intérêts des simples Européens. Lorsque l'accent a été mis sur l'idéologie et les arguments géopolitiques après la chute du rideau de fer, les gens n'ont pas compris les raisons de tout cela.

Les meilleurs représentants de l'Europe unie se sont également distingués par une autre qualité: la liberté de pensée, la capacité à s'élever au-dessus des préjugés et des stéréotypes. Seuls des hommes libres dans leur tête pouvaient proposer à leurs concitoyens qui venaient de subir la plus terrible guerre de l'Histoire d'oublier la rancune et de tendre la main à l'ennemi juré d'hier, de le considérer comme un partenaire égal. Certes, tout le monde n'a pu le faire d'emblée, mais, dans les moments décisifs, il s'est toujours trouvé, en règle générale, des leaders intellectuels capables d'agir hardiment. L'Europe actuelle manque de tels leaders.

Cette histoire cinquantenaire a connu des progrès et des reculs, des succès et des échecs, des conflits mesquins et de nobles élans. La principale leçon de tout cela est évidente. En adoptant une attitude réaliste qui marie le rationalisme et l'idéalisme, une large ouverture d'esprit et la volonté de s'occuper des pénibles affaires courantes, un travail inlassable et la persévérance face à la tentation des solutions "faciles", on voit qu'il n'y a presque rien d'impossible en matière de politique.

Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l'auteur.

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