La Culture et les Arts 21.12.2011

Au sommaire : - Le cinéma des humanistes sans illusions- Le théâtre «rom» - une sensation de fête et de plénitude de vie- Les ballets de Tchaïkovski pour célébrer le Nouvel An- «Les bons instants» de Kirill Serebrennikov

Le cinéma des humanistes sans illusions

L’année qui s’achève a apporté au cinéma russe un foisonnement des récompenses internationales. Il s’agit en particulier de trois films primés aux festivals les plus prestigieux du Canada jusqu’à  l’Afrique du Sud.

Cette avancée est sans doute le produit de nombreux facteurs dont la reconnaissance du caractère pertinent d’une certaine tendance qui peut être définie comme l’étude de l’humanisme contemporain. C’est cela précisément qui rapproche les auteurs aussi différents que l’éminent réalisateur Alexande Soukourov, son collègue plus jeune mais très dans le vent Andreï Zviaguintsev et la réalisatrice débutante Angelina Nikonova.

Alexandre Soukourov est certes la grande figure de l’année avec son film « Faust » inspiré du célèbre poème de Goethe qui a remporté une victoire incontestée au festival de Venise. Si le réalisateur a reçu le «Lion d’or» bien mérité, il faut aussi rappeler par souci de justice que le film a été l’oeuvre d’une grande équipe internationale composée surtout d’acteurs allemands. Sokourov a tourné son film dans la langue de l’original, mais tout comme Goethe, a dépassé le cadre national pour mettre en évidence un problème de dimension universelle. Mais il y a une différence. C’est que, dans son analyse de l’homme qui fonce vers l’objectif qu’il s’était fixé sans s’embarrasser des moyens, le réalisateur russe ne semble pas exagérer le rôle des forces extérieures même s’il s’agit du mal incarné par Méphistophélès.

 «Tout est dans l’homme et rien n’existe en dehors de lui», estime Alexandre Sokourov. «Il assume la responsabilité de tous ses actes, est source de tous les malheurs et tout se fait par ses mains parce que le diable n’existe pas. Il faut bien comprendre que l’abîme de la déchéance humaine n’a pas de fond».

La chute de l’homme est également le sujet traité par Alexandre Zviagintsev dans son film «Elena» primé par le jury du festival de Cannes dans la nomination «Un certain regard», sans compter encore quatre récompenses au Festival du cinéma indépendant aux États-Unis et au Forum cinématographique international de Durban en Afrique du Sud. L’héroïne de Zviaguinsev, une femme âgée et d’apparence respectable, décide soudain de commettre de sang froid le meurtre de son riche époux dans le seul but de soutenir matériellement la famille de son fils. «L’histoire de Elena fait apparaître au grand jour les mutations qui s’opèrent aujourd’hui dans toute l’espèce humaine», - pense le réalisateur.

«Nous avons tous subi un certain changement qu’on pourrait qualifier de «mutation de l’espèce». Depuis vingt dernière années l’homme a changé à tel point que commettre un acte disons peu recommandable fait désormais partie du quotidien. Les idées de l’humanisme sont en train de se dissoudre et à s’user jusqu’à la trame», poursuit Andreï Zviaguintsev.

Les conclusions auxquelles aboutit Angeina Nikonova, scénariste et réalisatrice du film «Un portrait dans la pénombre» sont aussi peu réjouissantes. Le film raconte sous un jour plutôt cru l’histoire d’une jeune femme bien dans sa peau, qui après avoir subi un jour une agression sexuelle, décide de se venger sur son agresseur mais, contre toute attente, un roman s’engage entre elle et son violeur. «J’ai voulu surtout montrer la véracité de cette histoire», - fait ressortir la réalisatrice. C’est un film plutôt dur où personne ne tue personne et où la sensation du pénible vient surtout de sa prémisse émotionnelle. Il raconte la chose la plus épouvantable qui puisse arriver à l’être humain et qui est l’indifférence.

La précision de ce diagnostic peut flatteur fait à l’homme contemporain, se trouve confirmé par 10 récompenses internationales attribuées au film d’Agelina Nikonova aux festivals en Suède, Islande, Allemagne, Grèce, Pologne et France!...

Deux films lauréats sont déjà distribués en Russie en cette fin d’année. A son tour, «Faust» sortira à l’écran en janvier. Portant la question se pose : le public de masse voudra-t-il voir ce cinéma peu divertissant en méditant sur l’effritement de l’humanisme dans la société contemporaine?...


Le théâtre «Rom» - une sensation de fête et de plénitude de vie

Le public tant russe qu’international garde de ce théâtre rom professionnel unique au monde l’impression d’une véritable fête. Le théâtre vient de souffler ses 80 bougies.

Le 16 décembre 1931, les acteurs du premier studio rom «Indo-Rom» ont présenté à Moscou leur première comédie musicale «Une vie sur les roues». Cet événement marque le début du théâtre «Rom» qui se créait à l’initiative et avec la participation directe des grandes personnalités de la culture russe comme le ministre de l’éduction nationale Anatoli Lounatcharski et l’éminent acteur du Théâtre d’art de Moscou Mikhaïl Yanchine qui était depuis 1937 son metteur en scène. Il n’y a à cela rien d’étonnant puisque la société russe a manifesté et manifeste toujours un sentiment d’admiration pour les traditions artistiques du peuple rom en associant sa culture à une sorte d’image et d’idéal de liberté si chers à chaque russe. Par ailleurs, les «gitans russes» eux-mêmes ont des liens profonds avec le peuple russe et sa culture. Nikolaï Slitchenko, directeur et metteur en scène du théâtre y a particulièrement insisté dans son interview à la Voix de la Russie.

«Quand, il y a 500 ans, les Roms sont venus en Russie, il ont entendu la langoureuse et mélancolique chanson russe «Large est la steppe» et en ont été subjugués. Je pense que les chansons gitanes ont des intonations des chansons populaires russes. C’est vraiment étonnant parce que la tradition du chant était inexistante jusqu’ici et nous nous sommes mis à chanter sur le sol russe».

Et comme pour confirmer la justesse de ses paroles, nous lisons chez le classique russe Léon Tolstoï : «Chaque russe se sent en affinité avec la chanson gitane parce qu’elle plonge ses racines dans les traditions populaires». D’ailleurs, les spectacles inspirés des oeuvres de Tolstoï lui-même, du poème «Les Tziganes» de Pouchkine, de la nouvelle de Gorki «Makar Tchoudra», des pièces de Garcia Lorca «Les noces de sang» et «La Savatière prodigieuse», des oeuvres de Mérimée et de Tagore,  ont été aux années différentes mis en scène au théâtre «Rom» dont le répertoire en compte actuellement 14. «Le plus difficile consiste à préserver les traditions inédites de la culture rom tout en reste en phase avec son temps, estime Nikolaï Slitchenko».

C’est difficile parce qu’il s’agit d’un théâtre national avec sa spécificité, son tempérament, son intonation et il est très importants que tout cela intègre une dramaturgie contemporaine et vivante. Mais le principal, c’est quand même la vérité de la vie, la vérité de ce qu’on voit sur la scène que ce soit le passé, le présent ou le futur.

Nikolaï Slitchenko est venu au théâtre «Rom» quand il était un garçon de 16 ans et y a fait tout le parcours professionnel depuis le figurant jusqu’au directeur. Il est si populaire en Russie qu’on l’appelle souvent « le gitan national » et les femmes perdent la tête quand il chante «Les yeux noirs», la chanson qui l’a rendu célèbre.

Nikolaï Slitchenko et toute la troupe sont hautement apprécié tant par le public que par les professionnels exigeants. «Le répertoire du théâtre allie les comédies aux spectacles dramatiques mais pour moi il est le synonyme de fête», précise le critique de théâtre Boris Poyourovski. «Chacun de ses spectacles donne la sensation de fête et du bouillonnement des passions. C’est son image de marque qui ne se ternit pas. Je souhaite que cet esprit particulier, celui de liberté, se préserve à l’avenir également».

Le spectacle «Nous autres gitans» reste depuis 30 un véritable label du théâtre rom de Moscou qui en est à sa 1500ème représentation! Seuls les gitans ont le don «d’embraser» comme ils font dans cette revue...

 

Les représentations du ballet de Tchaïkovski pour célébrer le Nouvel An

La longue tradition veut que les billets pour les spectacles de ballet du génie russe Piotr Tchaïkovski se vendent comme les petits pains à l’occasion des fêtes de Noël et du Nouvel an. L’année 2011 ne fait pas exception à la règle.

La palme revient comme il se doit au conte du Nouvel an «Casse-noisettes». De même qu’à Moscou, le spectacle passe, par exemple, aux États-Unis. Cette année le public de Washington et de New York a acclamé «Casse-noisette» dans une mise en scène novatrice de l’éminent chorégraphe russe Alexeï Ratmanski. Quant à la troupe de Moscou «Les ballets du Kremlin», elle présente la version canonique du Lac des cygnes à ceci près que les danseurs qui interprètent les parties principales changent avec chaque spectacle. Il s’agit en plus des danseurs-étoiles des grands opéras du monde venus États-Unis, de Grande Bretagne, d’Allemagne et de Russie – 16 en deux semaines!

Mais c’set de Nacho Duato, célèbre chorégraphe espagnol qui dirige actuellement la troupe de ballet du théâtre Mikhaïlovski de Saint-Pétersbourg, qu’on attendait la version la plus originale du ballet de Tchaïkovski «La belle au bois dormant» qu’il a présentée le 16 décembre. A propos, c’est un autre étranger, le français Marius Petipa, qui a fait la première mise en scène de ce chef-d’oeuvre en Russie. «J’ai décidé que si je devais passer mon examen devant la troupe de Mikhaïlovski, le ballet russe et toute la Russie, je le ferais tout de suite par «La belle au bois dormant» en sautant pour ainsi dire dans l’eau la tête la première», raconte Nacho Duato.

«Me retrouver dans un monde totalement différent est une aventure passionnante», poursuit le chorégraphe. «Ce qui m’intéresse, c’est raconter cette histoire à travers la danse, le mouvement et la grande musique classique. J’ai beaucoup travaillé avec la musique baroque et classique mais jamais encore avec celle de Tchaïkovski. C’est très complexe mais suis résolu à relever ce défi. Je pense pourtant que je ne m’attaquerais jamais à «La belle au bois dormant» si je n’étais pas en Russie. Je regrette seulement que Tchaïkovski ne soit plus de ce monde et que je ne peux pas lui parler et lui demander un conseil. Je suis de ceux qui aiment cette musique et ont beaucoup de respect pour le compositeur, ses desseins et les danseurs. J’espère que Tchaïkovski ne se retournerait pas dans son cercueil s’il voyait mon ballet».

Néanmoins, le chorégraphe a abrégé de deux fois la musique du ballet «afin que les spectateurs ne louchent pas sur la montre en attendant la fin du spectacle». Tous les rôles, y compris ceux du roi et de la reine qui sont généralement interprétés par les figurants qui se promènent majestueusement sur la scène, ont pris une connotation de danse. Un intérêt particulier s’attache à l’image de la méchante fée Carabosse dont les maléfices plongent la princesse Aurore dans un sommeil magique. Chez Nacho Duato, son rôle est interprété tantôt par un danseur tantôt par une danseuse en fonction de la composition de la troupe.

Nacho Duato débordait d’optimisme à la veille de la première. «Le public trouvera le ballet à son goût d’abord parce que nous avons choisi les danseurs de grande qualité et ensuite parce que nous faisons tout honnêtement et du fond de coeur sans vouloir épater ou provoquer un scandale. De toute façon, telle n’est pas mon intention. Le destin a voulu que je me trouve dans un grand théâtre avec des danseurs remarquables, alors autant faire quelque chose de nouveau!»

 

«Les bons instants» de Kirill Serebrennikov           

«Symboles du corps» - voilà le nom énigmatique et de nature à intriguer que Kirill Serebrennikov, réalisateur et metteur en scène russe reconnu a donné à sa première expositions de photos.

Kirill Serebrennikov fait partie de ceux qui ne se séparent jamais de leur caméra et qu’on appelle communément «chasseurs d’images». En effet, les photos qu’on voit à l’exposition font penser à un journal que le réalisateur tenait lors de ses voyages à travers l’Islande, le Japon, le Tibet et, bien évidemment, la Russie. Il est vrai cependant qu’il n’a jamais cherché à présenter ses photos en public se définissant comme «l’homme qui veut garder jalousement les bons instants de la vie tout en comprenant l’inanité de ce désir».

Ce réalisateur auquel les journalistes reprochent qu’il n’est capable que «des provocations de mauvais goût et voit la vie exclusivement  sous un jour sombre» réfute ce genre d’allégations par son exposition. Quand on examine ses photos, on a du mal à croire que c’est le même homme qui a tourné le film «Jouer les victimes» honoré en 2006 du Grand prix au Festival de Rome et recourt à l’absurde pour raconter les tribulations de la génération de ceux de trente ans... On se refuse également de croire que c’est l’homme qui a mis en scène à Moscou les spectacles politiques acerbes «Les givrés» et «Aux environs de zéro». Mais Serebrennikov lui-même n’en pense pas moins qu’en photo il est aussi sincère qu’au théâtre et qu’il se désintéresse totalement de la politique. « Je ne peux en aucun pas me ranger parmi les adversaires du pouvoir qui se montrent prêts à aller «au combat», - note le réalisateur.

«La mentalité de forteresse assiégée est une chose épouvantable que je remarque chez certains de mes collègues qui restent en permanence dans leur « tranchée » pour combattre d’hypothétiques moulins à vent. Il me semble que cela conduit à des mutations irréversibles, c’est pourquoi je construit tout simplement une réalité parallèle. Je vis ma vie et je suis bien dans ma peau. Je veux m’entourer des gens que j’aime bien, vivre les instants de bonheur et me nourrir d’émotions positives pour les livrer ensuite aux spectateurs qui sont honnêtes avec moi et avec qui je suis honnête à mon tour».

Pour faire part des émotions positives, Serebrennikov met l’homme au centre de ses photos. Et même s’il ne figure pas sur la photo, on sent sa présence dans les détails comme un graffiti, un lit vide froissé, une ombre sur le mur. Voici quelques photos-antipodes : le marché aux poissons de Tokyo avec une foule de personnages et le patio vide d’une maison marocaine sous un soleil brûlant...Voici la photos prise en Afrique du Nord avec des gosses juchés sur un pan de mur et faisant penser aux oiseaux prêts à s’envoler au moindre danger. Les enfants népalais sont au contraire plus confiants et dévisagent eux-mêmes le photographe avec une curiosité non dissimulée. Les photos pises par Serebennikov au Tibet occupent une place à part à l’exposition. Le réalisateur raconte volontiers l’histoire qui lui est arrivée quand il se dirigeait vers un monastère. Il l’a repéré aux sons des incantations. « Les moines chantaient d’une voix si basse qu’on avait l’impression qu’ils planaient dans les airs. J’avais la sensation d’un incroyable bloc d’énergie. Un autre fait surprenant, la caméra refusait de fonctionner normalement et toutes les photos étaient floues.

Serebrennikov a rajouté à son exposition des portraits de vedettes empreints d’originalité et d’une pointe d’ironie, comme celui de la styliste britannique bien connue Vivienne Westwood sous les traits d’une cendrillon dans le plus pur style punk.

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