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La révolution incolore

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Hugo Natowicz - Sputnik France
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Plusieurs années passées à l'est, dans une Russie parcourue par des dynamiques historiques différentes de celles qui prévalent en Occident, offrent une distance nécessaire face aux phénomènes silencieux qui commencent à bouleverser la France.

Hugo Natowicz, pour RIA Novosti

Plusieurs années passées à l'est, dans une Russie parcourue par des dynamiques historiques différentes de celles qui prévalent en Occident, offrent une distance nécessaire face aux phénomènes silencieux qui commencent à bouleverser la France, et permettent de s'extraire du débat extrêmement tendu qui ne désenfle pas dans ce pays.

La France n'est pas un pays comme les autres. Historiquement, elle donne le ton et génère les tendances qui parcourent ensuite l'ensemble du continent. Centre de gravité européen, les courants nés en son sein suscitent des remous capables de parcourir pendant des siècles les pays d'Europe. L'Hexagone concentre des crises interconnectées affectant trois domaines majeurs: politique, économique et identitaire. Tout indique que le point de non-retour est en train d'être atteint dans ces trois sphères. L'entrée en résonnance de ces tendances pourrait déclencher des bouleversements majeurs pour le reste du monde.

L'élection en 2012 d'un président parfois qualifié de "transparent", qui a lui-même dressé la longue liste de ce qu'il ne ferait pas une fois au pouvoir ("Moi, président"), est un signal fort, ultime étape de la résignation du peuple français face à l'avenir incertain de son destin national. Contrairement à son prédécesseur, dont l'agitation visait à masquer l'impuissance politique, le nouveau président français ne lutte plus contre la limitation structurelle de son rôle: il accompagnera l'amenuisement de la souveraineté du pays.

La résignation d'un nombre croissant de Français, que traduit notamment le phénomène de l'abstention électorale, n'est pas née de rien. Au niveau politique, la France parachève le processus de renoncement à sa souveraineté au profit d'entités supranationales, notamment dans le cadre de l'UE. Vaste processus entamé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l'histoire de la deuxième moitié du XXe siècle et du début du XXIe siècle est celle du transfert du pouvoir des peuples vers les institutions européennes. Un dessein louable visant à protéger le monde de la violence des peuples, violence qui a marqué au fer rouge l'histoire du siècle passé.

En finir à jamais avec le choc franco-allemand et ses terribles conséquences impliquait d'ôter aux nations la possibilité de se faire la guerre: ce dépassement historique s'est fait "contre" les volontés nationales, en imposant aux nations l'idée d'une intégration politique et économique de l'ensemble européen. Un amenuisement de la souveraineté des peuples mû par une idée noble, mais qui a débouché sur une confiscation en règle de la démocratie, comme l'indiquent la réduction a minima des consultations populaires sur l'avenir de l'Europe, et la violation de leur résultat s'il s'avère en contradiction avec les attentes de Bruxelles.

C'est là que la gravissime crise de la zone euro entre en jeu. Pour sortir du piège de la dette, les Etats sont désormais sommés de mettre en place une austérité drastique, impensable sans gouvernance politique commune. L'objectif est de niveler les divergences politiques qui morcellent la zone euro, divergences naturelles dans un espace historiquement hétérogène. Grâce à plus de fédéralisme, l'UE compte fixer les mesures économiques d'austérité censées résoudre la crise, en laissant aux Etats le soin de maintenir l'ordre public via la police. Cette étape, pas crucial vers l'intégration politique, est risquée: elle exige de vaincre les dernières tendances s'opposant à la "verticale de Bruxelles" (en référence à la "verticale du pouvoir", qui désigne en Russie le strict contrôle, budgétaire notamment, du centre sur les régions).

Ces résistances, quelles sont-elles? Politiquement, elles sont principalement incarnées par les partisans d'une Europe fondée sur les peuples et nations, qui souhaitent rendre à l'Etat des prérogatives telles que le contrôle des frontières, le droit de battre monnaie et le contrôle de la Banque centrale (désormais abolies). Mais au-delà des abstractions politiques, elles reposent sur le sentiment largement répandu parmi les Européens de voir disparaître les fondements mêmes de leur identité. Ceci amène à la troisième crise: la crise de la conscience nationale, du "nous" de la communauté française.

L'analyse des bouleversements démographiques est de rigueur quand on évoque la Russie, et que l'on cherche à envisager les conséquences géopolitiques possibles du dépeuplement de ce pays. Les analystes se montrent cependant moins audacieux quand il s'agit de recourir à cet outil pour prévoir les évolutions de l'Europe de l'Ouest. Du nord au sud de la France, les crispations augmentent pourtant à mesure que le paysage change. L'après-guerre s'est caractérisée par des décennies d'une immigration de peuplement extra-européenne qui a excédé les capacités d'assimilation du pays, phénomène qui s'accentue durant la période récente. Un cocktail mêlant forte immigration et affaissement de la nation, dans la logique du renoncement à la souveraineté décrit plus haut.

Toute tentative d'aborder ce phénomène se heurte au "dogme multiculturel", une lecture du phénomène de l'immigration, abondamment relayée dans les médias notamment, qui accepte, voire prône une fragmentation du corps social en communautés vivant selon leurs propres règles ("adaptons-nous à une nouvelle réalité"), et somme les autochtones de renoncer à leurs traditions au nom du vivre-ensemble. L'exigence d'intégration est de plus en plus souvent perçue comme une sorte de dérive autoritaire. Le mal-être d'une partie de la population confrontée à ce phénomène est qualifié de "fantasme", parfois instrumentalisé à des fins électorales, parfois tout bonnement ignoré.

Hissée au rang de tabou, la politique migratoire, comme le projet européen, a peu à peu échappé au champ d'application de la démocratie la plus élémentaire. Il n'est dès lors pas étonnant qu'un nombre croissant de citoyens, dessaisis de tout droit de regard sur des thèmes cruciaux, se murent dans la résignation, d'autres rejetant le système ou se tournant vers les théories du complot. Le déficit démocratique qui caractérise l'Europe technocratique actuelle est dans une large mesure responsable du soupçon qui hante le continent.

Comme l'indique l'émergence d'un vote ethnique (voir également cette analyse) lors de la dernière présidentielle, le rapport de forces démographique est désormais mûr pour un basculement vers une France communautarisée. Contrairement au mandat de Sarkozy, qui masquait derrière un discours de fermeté son inaction dans le domaine migratoire, l'arrivée des socialistes laisse penser que cette transition vers une "autre France" se fera de façon volontaire. Un premier pas historique est le projet visant à donner le droit de vote aux étrangers, au niveau local dans un premier temps, ce qui aurait rapidement des conséquences à tous les niveaux de l'Etat. Une démarche qui, loin de résoudre les problèmes, a toutes les chances d'approfondir les réflexes xénophobes et le repli sur soi de communautés que plus aucune idée supérieure ne reliera.

Comme dans le domaine économique, où la crise est utilisée pour donner lieu à plus de fédéralisme, le schisme de la conscience française risque de servir de prétexte à une nouvelle fuite en avant, à un démantèlement en règle de l'idée de nation telle qu'on la connaissait jusqu'à présent (caractère central d'un peuple et de sa culture au sein d'un territoire). La France, et avec elle les pays d'Europe, est à la croisée des chemins. Une bataille douloureuse est sur le point d'éclater. La bataille contre les derniers bastions de résistance au déracinement de la souveraineté économique, politique, et culturelle.

Un grand saut par-delà l'idée de nation aux conséquences encore imprévisibles.

 

L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction.

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