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Le journal des Balkans : Emir Kusturica

© Photo : EPALe journal des Balkans : Emir Kusturica
Le journal des Balkans : Emir Kusturica - Sputnik France
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Ayant vécu plusieurs années dans les Balkans, j’ai rencontré Emir Kusturica à plusieurs reprises. Je lui ai rendu visité chez lui à Mokra Gora, et nous avons également eu une discussion à Moscou il y a un an. Emir percevait le monde de manière assez particulière. Il a sa façon de parler des gens modernes, des relations avec la culture occidentale et de la spiritualité du monde slave.

La Voix de la Russie : Pourquoi dans vos créations vous essayez de dire aux gens la vérité, même si parfois elle est désagréable à entendre ?

 

Emir Kusturica : Au début, je tournais des films dont je n’étais pas gêné par le contenu devant mes parents, amis ou professeurs. Je n'ai jamais pensé que je recevrais des Oscars ou la Palme d’or à Cannes pour ces films. A l’époque, je faisais du bon cinéma pour les gens. Je suis persuadé que si je me posais comme objectif au début de ma carrière cinématographique de tourner un film qui serait récompensé aux différents festivals, je n’aurais jamais rien obtenu. J'avais cela pour principes moraux et je me suis posé comme objectif de dire aux gens la vérité. C’est pourquoi je suis connu aujourd’hui et mes films ont du succès. La vie humaine, la civilisation ne peuvent pas se développer sans idées fortes. Un appartement, une voiture, beaucoup d'argent – ce sont de bonnes choses. Toutefois, si c’est en cela que réside le but de toute la vie d’une personne, ces objets ont tendance à devenir faux. Chacun d'entre nous doit avoir un but dans sa vie. Mais si ces choses se transforment en but principal dans la vie d’une personne, elle n’y parviendra pas. De cette manière personne n’arrive à atteindre son objectif dans la vie. Il faut qu’il y ait une idée principale, un objectif qui puisse nous guider à travers la vie spirituelle. Il faut définir les objectifs et choisir son propre chemin. Ce n'est qu'alors qu’il sera possible de parvenir à ce qu’on veut vraiment dans sa vie. L’idée va pouvoir nous guider vers les résultats. Un homme riche peut être quelqu’un de bien. Mais s’il construit sa vie avec l’objectif de devenir riche, sa vie n’aura pas de sens. Tout ce qui contient une idée spirituelle, peut permettre à l’homme de parvenir à son but positif. Toutefois si cette conception est employée à l’envers, il est difficile de parvenir à quelque chose de bien.

 

LVdlR : Les technologies modernes et internet sont en train de rendre l’homme prisonnier. Chacun d'entre nous est un peu placé sous contrôle, comme dans Big Brother. Et nous ne nous en rendons pas compte. Nous transformons nous en robots dépourvus de toute spiritualité et individualité ?

 

E. K. : Des païens du high-tech représentent la majorité des habitants sur Terre. Ce paganisme n’est pas bénéfique à l'individu car il se trouve constamment sous contrôle technologique. Son cerveau est contrôlé, comme toutes les parties de son corps. En fait, tout ce qui arrive à chacun de nous, est accessible aux nouvelles technologies. Mais on ne peut pas dire que l'homme d'aujourd'hui est meilleur que celui de l’époque de la Renaissance. Nous ne pouvons pas dire que l’homme de l'ère de la révolution industrielle serait mieux ou pire que les hommes de l’époque du high-tech. Les gens d’aujourd’hui son dépourvus de guide spirituel. Certains sont pleins de mauvaises intentions, voulant dominer sur les autres et asservir l’autrui. Le Dieu, que donne-t-il à l’homme ? Il lui permet de se sentir unique, et cette sensation est nivelée dans le monde d'aujourd'hui. L'homme est divisé non pas en deux parties, mais en plusieurs.


Cet homme de l’époque des hautes technologies mène une vie essentiellement biologique et non pas spirituelle. Il est plus intéressé par des valeurs matérielles, c’est un païen des technologies. Et il est confronté aujourd’hui à l'homme divin dont parlait Dostoïevski. Les américains ont mené une étude intéressante récemment. Ils ont choisi le meilleur écrivain de tous les temps. Léon Tolstoï arrive en première place. Dostoïevski est absent du classement, car les Américains sont gênés par le regard profond de Dostoïevski dans l'âme humaine. Je ne veux pas dire de mal de Tolstoï, mais grâce à Dostoïevski nous découvrons l’âme humaine et ses possibilités infinies. Il discute avec nous en utilisant une langue moderne, dont chacun a besoin. Il nous appelle à la spiritualité. Le païen du high-tech les arrange plus : c’est un consommateur qui ne pose pas de questions. Il perd son individualité, devenant partie intégrante de la foule qu’on peut contrôler. Il n'a pas d'âme. Aujourd'hui, la majorité des Serbes et des Russes sont en train de se transformer en païens des hautes technologies en imitant des modèles culturels occidentaux qui ne sont pas les meilleurs. Ces modèles contiennent beaucoup d’intéressant, mais les jeunes choisissent ce qu’il y a de pire dans ces modèles - le paganisme high-tech. J'espère que des changements auront lieu en Occident, car on ne peut pas vivre sans spiritualité.


LVdlR : Vous venez souvent en Russie, vous avez beaucoup d'amis ici. Qu'est-ce que les Serbes et les Russes ont en commun ? Et pourquoi au 20ème siècle nos pays ont vécu autant de drames humains ?

 

E. K. : Nos peuples ont connu de nombreuses tragédies. La Russie – c’est un pays que tous les envahisseurs ont essayé de conquérir – de Napoléon à Hitler. Votre pays possède de vastes territoires et des ressources naturelles inépuisables que d’autres veulent s’approprier. La souffrance des peuples de Russie – c’est une grande énigme historique. Est-ce que les Russes doivent souffrir autant ? Ils ont vécu plus de drames qu’aucun autre peuple de la planète n’a vécu. La Serbie a également connu de nombreuses tragédies humaines. Nous avons perdu les deux tiers de notre population active. Si la Première Guerre mondiale ne s’était pas produite, la Serbie compterait 40 millions à l’heure actuelle, et non pas 9 millions. Ces circonstances historiques nous entraînent dans ces tragédies humaines, dans ces guerres.

 

D'autres peuples slaves ont réussi à s'adapter à ces circonstances historiques. Les Tchèques ont réussi à trouver un compromis avec les envahisseurs. Les nazis étaient beaucoup plus cléments envers eux qu’envers les Russes ou les Serbes. Quant à la Yougoslavie, elle est tombée dans un piège à l’époque de la Seconde Guerre mondiale. La Grande-Bretagne en a profité. Churchill a donné l’ordre à tous les Européens de protester contre les Nazis, et d'empêcher Hitler de conquérir l’Europe. Nous l'avons écouté, le 27 mars 1941 tout le monde est sorti dans les rues. Cette opération était organisée par les renseignements britanniques, qui exécutaient les ordres de Churchill. Hitler a alors donné l'ordre de bombarder la Yougoslavie. Nous sommes tout le temps bombardés: par les alliés en 1944, et par les pays de l'OTAN en 1999.


Le monde d'aujourd'hui est construit de telle manière qu’il est intéressé économiquement à faire la guerre. Malgré le fait que le thème de la guerre soit condamné dans la littérature, et que beaucoup de personnes se prononcent contre la violence, les conflits armés modernes se sont transformés en une activité lucrative. Il s'agit d'une activité commerciale qui tire son profit de la douleur humaine. Et surtout l'hypocrisie du monde moderne - ceux qui organisent les guerres, financent en même temps les opposants à ces guerres. Le sort de l'humanité – c’est un nœud difficile à dénouer : la guerre apporte des bénéfices et les bénéfices suscitent la guerre. Ainsi se créent des capitaux et des fortunes même. Les guerres modernes sont menées sous la devise de la « Démocratie et de l'Humanité ». Le conflit, à la suite duquel nous avons perdu le Kosovo, portait le nom de code « Ange miséricordieux ». Et personne ne se pose la question « pourquoi ? ». 4,5 millions de personnes sont mortes au Vietnam, un million en Irak et le nombre réel de tués en Afghanistan n’est même pas connu. Le capitalisme – c’est une véritable entreprise militaire. Si un ange était descendu du ciel pour dire à Bush qu’il n’y aura plus de guerres dans le monde, tout le monde se serait alors retrouvé sans travail. La guerre stimule de nouvelles technologies, qui forcent les gens à aller plus loin. Je suis contre la guerre, mais elle est une partie intégrante de l'histoire humaine et de son développement tragique. /L

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