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Le journal des Balkans : Emir Kusturica. Partie 2

© Photo : RIA NovostiLe journal des Balkans : Emir Kusturica. Partie 2
Le journal des Balkans : Emir Kusturica. Partie 2 - Sputnik France
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J'ai eu plusieurs heureuses occasions de rencontrer Emir Kusturica aussi bien en Serbie qu'en Russie. Obtenir un entretien avec cet homme remarquable est une chance incroyable bien que parler avec lui n'est pas seulement un immense plaisir, mais aussi une lourde besogne. Kusturica, ce Sarajévien véritable, a un sens de l'humour extraordinaire. Il n'aime pas parler politique. Mais, inrerviewé par un journaliste russe ayant longtemps travaillé dans les Balkans, il a consenti à évoquer les problèmes qui le préoccupaient non seulement lui concrètement, mais aussi la plupart des habitants des Balkans. Il a notamment évoqué une « Yougonostalgie ».

Voilà ce que Emir Kusturica pense du pays dans lequel il est né et a grandi et qui s'est disloqué sous ses yeux :

Emir Kusturica : « Je regrette infiniment la Yougoslavie. Ce pays n'était ni l'Orient, ni l'Occident. Il me manque. C'était un pays d'acier. Son écroulement, sa fragmentation ont eu pour effet la fragilisation des Balkans qui avaient toujours été surveillés par des services secrets différents. Ceux-ci donnaient des recommandations aux hommes politiques, quels séismes organiser. D'ordinaire ces séismes se produisaient en dehors de nos frontières. Dans d'autres capitales.

« Avec l'âge je me rapproche des idées chrétiennes, des idées communistes. Le capitalisme actuel, sous lequel l'homme peut devenir très riche, m'intéresse de moins en moins. La crise financière qui fait souffrir les gens partout dans le monde a montré qu'un homme peut devenir aussi riche que les pharaons d'antan. La démocratie appelée à garder le cap, à donner le droit de choisir, la possibilité de vivre décemment, perd sa force. Le monde actuelle est gouverné par une démocratie sous laquelle les pharaons modernes deviennent plus riches et plus forts. Ils font fi de la démocratie et créent ce que Marx a qualifié de capitialisme d'Etat ».

Ensuite notre entretien a débouché sur les relations entre les anciennes républiques yougoslaves, sur le passé et le présent des Balkans :

« Nous avons donné à l'Europe la main-d'oeuvre qui a construit l'Europe. Car depuis les années 1960, l'époque à laquelle Tito a ouvert la frontière aux Serbes, Croates, Slovènes, Macédoniens et aux représentants des autres peuples faisant partie de la Yougoslavie, nous autres, Yougoslaves, nous avons pris la part la plus active à la construction de l'Europe moderne. Ensuite la lutte pour le pouvoir a commencé dans chaque république, des nationalistes ont apparu et les déportations des Serbes ont commencé. Il y a eu des nettoyages ethniques des Serbes en Croatie. La déportation la plus importante a eu lieu en été 1995 pendant l'opération Tempête : 300 000 Serbes ont été chassés en quelques jours de leurs maisons et de leur terre. Tout le monde se taisait. Je ne sais pas pourquoi, mais de nombreux manuels en Europe ne l'appelle pas fascisme ou génocide. Tous remodèlent l'histoire à leur guise, pour ne pas dire la vérité sur ce qui s'est passé en réalité dans le Balkans. Bref, la situation chez nous n'est toujours pas stable, la paix ne s'est pas instaurée dans la région ».

Selon Kusturica, les bombardements de la Yougoslavie en 1999 sont un acte des plus barbares contre son pays :

« Cela me rappelle l'histoire d'un Sarajévien, Silajia. Celui-ci entrait dans un café, trouvait un homme le plus petit et lui disait : « Prends ce verre de vodka et verse-le sur ces gars-là. S'ils essaient de te tabasser, je te défends ». L'Occident se comporte comme ce voyou et provocateur de Sarajevo. L'Occident, fort et puissant, abuse des petits peuples. Le Kosovo et la Bosnie sont un territoire stratégique important pour l'Europe. Pourquoi important ? Parce qu'il faut arrêter à tout prix l'influence de la Russie dans les Balkans. A l'en juger d'après les livres, l'Empire ottoman a été créé artificiellement grâce au soutien de la Grande-Bretagne dans le seul but d'empêcher la Russie de venir dans les Balkans.

Je ne réfléchis pas comme un russophile, mais comme un homme qui apprécie toujours plus l'importance de la Yougoslavie du maréchal Tito. Je pense que la Serbie doit garder la neutralité et l'ouverture sur le monde entier. Parce qu'elle ne pourra jamais vivre sans l'Europe. Peut-être, il nous faut faire quelque chose pour rester amis avec la Russie et, en même temps, être amis avec l'Occident ?

Maintenant on dit que si tu n'es pas avec nous, tu es contre nous. Prenons ce bombardement de la Yougoslavie en 1999 à cause du Kosovo. La personnalité de Milosevic n'était qu'un prétexte, tout comme les coups de revolver de Gavrilo Princip ont été un prétexte de la Première Guerre mondiale. En réalité, et c'est ma théorie personnelle, le but était d'étendre les frontières de l'Europe occidentale depuis l'Allemagne jusqu'au Kosovo. Une nouvelle frontière militaire à propos de laquelle il y a tant de spéculations par le biais du Software et Hollywood ».

Selon Kusturica, la victoire dans cette guerre a été remportée par les forces qui ne se souciaient pas de la paix dans la région balkanique.

« Le mur de Berlin, la ligne de confrontation permanente entre l'Est et l'Ouest, n'existe plus . Maintenant tous nos voisins ont adhéré à l'OTAN. L'alliance se rapproche de la mer Noire, de la Russie. Bill Clinton a dit un jour que les Marines américains devaient défendre les réalisations scientifiques de Silicon Valley dans toute partie du globe. Le Kosovo doit devenir une composante du même concept de défense des idées et de la puissance des Etats-Unis. A Bruxelles les bombardements ont été qualifiés d'actions humanitaires au nom du salut des Albanais du Kosovo. Le Kosovo a été aussi bombardé et des Albanais, des Serbes, des Tziganes et des Ruthènes y sont morts ».

A la fin de notre entretien j'ai interrogé le réalisateur comment il était venu dans le monde du cinéma et pourquoi dans son oeuvre il tâchait toujours de dire aux gens la vérité, même si elle n'était pas toujours agréable.

« Je tournais des films et je faisais en sorte de ne pas avoir honte devant mes parents, mes amis et professeurs. Je n'ai jamais pensé à des Oscars ou à la Palme d'or de Cannes. Je faisais du bon cinéma pour les gens. Je suis persuadé que si, au début de ma carrière cinématographique, je m'étais fixé la tâche de tourner un film qui serait aussitôt recompensé de tous les prix que j'aurais pu m'imaginer, je n'aurais rien obtenu dans ma vie. J'avais des principes moraux et je me suis posé comme objectif de dire aux gens la vérité. C'est pourquoi je suis connu dans le monde entier et mes films aussi.

La vie humaine, la civilisation ne peuvent pas se développer sans idées fortes. Chacun d'entre nous doit avoir un but dans sa vie. L'argent, un bon appartement et une bonne voiture peuvent être des éléments de la vie. Mais si cela devient le sens de ta vie, tu n'obtiendras rien. Il faut se fixer un objectif, choisir son chemin, alors seulement nous pourrons obtenir ce que nous voulons. L'idée saura nous guider vers les résultats. Un homme riche peut être bon. Mais si il organise sa vie dans le seul dessein de devenir riche, sa vie est dénuée de sens. Tout ce qui est animé par une idée spirituelle aboutit à ce que l'homme parvient à son objectif positif. Mais si tout est tourné à l'envers, il est difficile de l'atteindre ». /L

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