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"Loi Magnitski" : la Russie rejette l'ingérence dans ses affaires intérieures

© Sputnik . Alexei NaumovFedor Loukianov
Fedor Loukianov - Sputnik France
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Il y a deux semaines, personne ne pouvait s'imaginer que l'année en cours s'achèverait sur une crise aussi aigüe dans les relations russo-américaines.

Il y a deux semaines, personne ne pouvait s'imaginer que l'année en cours s'achèverait sur une crise aussi aigüe dans les relations russo-américaines.

Début 2012 déjà, les experts n'étaient pas optimistes et déclaraient que le plus important serait de traverser l'année avec un minimum de pertes. Les campagnes électorales dans les deux pays (élections présidentielles en Russie en mars et aux Etats-Unis en novembre – ndlr) n’ont pas favorisé une évolution positive des relations bilatérales. Des débordements sont survenus aussi bien en hiver - alors que Vladimir Poutine tentait de séduire ses électeurs - qu'en automne, lorsque Barack Obama affrontait Mitt Romney.

Toutefois, les passions soulevées par les élections se sont apaisées et en novembre dernier, le gouvernement russe a félicité Barack Obama pour sa victoire - avec un soulagement non dissimulé. La tempête s'est produite plus tard, après que le Congrès américain a adopté, de façon parfaitement prévisible, la "loi Magnitski" et que le président américain l'a signée.

Pourquoi Moscou a réagi aussi violemment à cette loi, pourtant évoquée depuis longtemps ? Apparemment, il y a deux raisons à cela. Apparemment, la décision de ne pas riposter à cette loi de manière symétrique, par une loi identique, comme on s'y était attendu, mais d'exploiter un thème extrêmement sensible, jointe à une attaque politique généralisée contre les Etats-Unis, s'explique par deux raisons.

Premièrement, la "loi Magnitski", avec ses formulations très larges permettant de sanctionner presque tout le monde au bon vouloir des législateurs et de l'administration américaine, a semblé bafouer toutes les limites possibles et imaginables. La Russie a depuis longtemps accumulé des griefs contre l'approche américaine, consistant à conférer à sa législation nationale une dimension internationale.

La loi actuelle, avec sa liste pouvant être élargie à tout moment, semble avoir été rédigée pour durer longtemps et a beaucoup de chances de dépasser, en termes de longévité, l'amendement Jackson-Vanik. Son adoption a donc fait déborder le vase. Deuxièmement, le Kremlin voudrait mettre à tout jamais une croix sur la récupération, par Washington, des problèmes internes russes pour les replacer dans un contexte international.

Vladimir Poutine a toujours professé une approche classique des relations internationales. Le président russe estime que le principe de souveraineté étatique ne devrait pas être remis en cause car, entre autres conséquences négatives, cela conduirait à l'érosion du système. En effaçant la limite entre les affaires intérieures et extérieures, on saperait la stabilité structurelle du monde.

Selon le président russe, les événements du XXIème siècle démontrent le caractère pernicieux de l'approche libérale, prônant l'universalité des droits de l'homme et, partant, le droit de se mêler des affaires intérieures des Etats au nom de leur protection.

Les Etats-Unis sont l'incarnation de cette approche. Grâce à leur philosophie politique et à leur auto-identification comme système social idéal, l'Amérique se pense obligée de juger la situation des autres pays, de prononcer un verdict et parfois de le mettre à exécution manu militari.

Comme les Etats-Unis sont une superpuissance dotée d'un large éventail d'intérêts nationaux, leur autorité idéologique et morale devient un outil de promotion de ces intérêts, les deux éléments étant inséparables. Cela a toujours été ainsi et cette situation perdurera aussi longtemps que les Etats-Unis bénéficieront de leur statut et des ressources leur permettant d’imposer au niveau international leur vision d'un comportement correct.

La Russie des années 2010 refuse de percevoir les Etats-Unis comme un Etat ayant la moindre raison de se positionner comme un exemple à suivre. Sa riposte ferme à la "loi Magnitski" lui sert à montrer que la sphère de la politique intérieure d'un Etat devrait être intégralement placée en dehors des dialogues interétatiques.

Vladimir Poutine trouve le monde très dangereux et imprévisible. La mondialisation et l'ouverture des communications effacent les membranes qui protégeaient auparavant les Etats d'une influence extérieure. Tous les processus négatifs entrent en résonance et s'amplifient. Ils ne peuvent pas être entièrement évités et le président russe se rend compte que la stratégie isolationniste appartient au passé.

Il s'agit donc de minimiser cette influence et d'utiliser ces membranes en tant que filtres. Selon Vladimir Poutine, la politique des grandes puissances et surtout des Etats-Unis - qui aggravent l'imprévisibilité du monde par leur désir de se mêler de toutes les affaires - est soit malintentionnée, soit insensée. Et pour les ramener à la réalité, il faut les remettre brutalement à leur place.

Cette perception est favorisée par les changements que traversent les Etats-Unis. Les Américains réalisent de plus en plus clairement que leur pays n'est plus en mesure de porter le fardeau lié à son hégémonie mondiale. On a d’abord eu l'impression que ce sentiment était un trait caractéristique de Barack Obama, homme atypique pour l'establishment de Washington.

Toutefois, il semblerait que cette idée se répande progressivement, tout comme l'impression selon laquelle les Etats-Unis devraient partager le fardeau de la gestion avec ceux qui pourraient en assumer une partie. Il ne s'agit pas de favoriser une concurrence avec l'Amérique mais une coopération avec elle.

Néanmoins, les pays qui partagent les valeurs et les principes américains, c'est-à-dire les alliés traditionnels, sont largement inutiles d'un point de vue pratique - l'Europe a abandonné ses ambitions pour se consacrer à la lutte contre la grave crise économique. Il faudra donc s'appuyer avant tout sur ceux qui seraient capables d'apporter leur contribution, au lieu de ceux qui ont une mentalité similaire. La Russie, quoi que l'on puisse en dire, bénéficie d'une situation qui rend sa coopération (ou du moins son absence d’opposition) pratiquement indispensable pour résoudre les problèmes des Etats-Unis.

Vladimir Poutine est conscient des changements à l’œuvre aux Etats-Unis et espère les utiliser pour transformer le modèle des relations entre les deux pays. La Russie se montre prête à coopérer - mais d'égal à égal et sans que les étrangers fassent la moindre tentative pour influencer les affaires intérieures russes. C'est pourquoi le transit de marchandises militaires de l'Otan vers l'Afghanistan via le territoire russe reste intangible, malgré les récriminations des communistes et des patriotes russes - alors que tout ce qui a trait aux affaires purement russes est défendu bec et ongles.

Vladimir Poutine n'a pas entièrement tort dans son évaluation de la situation aux Etats-Unis et dans le monde. Malheureusement, il a très mal choisi son thème pour riposter aux Américains. L'image d'un pays qui exerce une vengeance politique en lésant ses propres orphelins est pire que l'étiquette d'agresseur dont on affublait autrefois la Russie. La récupération de ce sujet sensible et délicat à des fins politiques a provoqué un rejet, même parmi les représentants influents de l'establishment russe. Les mensonges utilisés dans la rhétorique publique ont dépassé les limites de l’admissible dans la lutte politique.

La réputation de la Russie comme pays respectant les accords signés est remise en question : celui sur les adoptions entre la Russie et les Etats-Unis a été ratifié par cette même Douma (chambre basse du parlement russe) et n'est entré en vigueur que le 1er novembre dernier. Par ailleurs, la riposte russe à la "loi Magnitski" ne semble pas efficace : les tracas causés aux familles américaines qui adoptent des enfants russes n'affectent pas les Etats-Unis.

Paradoxalement, les relations russo-américaines se présentent plutôt bien d’un point de vue pratique. Les frictions concernant la crise syrienne et, plus globalement, les événements au Proche-Orient, les contradictions en matière de défense antimissile (ABM), les échanges apathiques d'imprécations à l'occasion du fameux élargissement de l'Otan : aucun de ces sujets ne peut être qualifié de contradiction majeure.

Là où les relations bilatérales concernent un sujet réellement important pour l'un des partenaires, comme le transit afghan par exemple, Washington et Moscou mettent des gants et cherchent à arrondir les angles. Même dans le cadre du sempiternel sujet de la démocratie et des droits de l'homme, l'administration Obama se montre plus réservée qu'une administration américaine typique. Même la "loi Magnitski" n'a pas été adoptée facilement, comme ses initiateurs l'avaient prévu, mais en échange de l'annulation du ridicule amendement Jackson-Vanik.

On a beaucoup espéré que le second mandat de Barack Obama, qui coïncide avec le mandat prolongé (de six ans) de Vladimir Poutine, permettrait aux deux parties de faire abstraction de la conjoncture courante et des émotions électorales afin de se consacrer à l'édification de nouvelles relations. Il semble qu'il n'en soit toujours pas question.

L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction

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