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Le malaise de l’euro, un malaise civilisationnel

© Photo : EPALe malaise de l’euro, un malaise civilisationnel
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Le malaise de l’euro est bel et bien un malaise civilisationnel. On a voulu forger une entité économique que l’on croyait dans un certain sens exceptionnelle sans passer en revue les facteurs éventuels pouvant conduire à son effondrement. De ce point de vue, l’irresponsabilité flagrante des leaders du marché a été un peu celle des Secrétaires généraux soviétiques qui avaient mis en œuvre des moyens littéralement suicidaires pour développer et sauvegarder coûte que coûte l’unité inébranlable de l’Empire.

Cette comparaison n’est que formelle. Premièrement, la Russie, noyau de l’Union, n’oubliait pas son identité. Deuxièmement, il est tout aussi vrai que ses intérêts passaient après les intérêts des autres républiques socialistes telles que la Géorgie ou les pays baltes. Le pluralisme impérial qui faisait la force de l’URSS commençait avant tout par l’affirmation de soi en tant que nation et s’articulait autour d’un système de valeurs rigoureusement défini. Il y avait aussi une idéologie qui, même extrêmement ambivalente, même extrêmement délétère dans son application, cimentait malgré tout les républiques intégrées à l’Union, cela sur une période de soixante-dix ans. Il y a de quoi rester songeur.

Que constate-t-on maintenant à l’exemple de la zone euro ? L’idée de nation est dissoute à l’acide pur. Le « droit-de-l’hommisme » est un trompe l’œil sans précédent. La seule et unique loi qui régit la zone euro est dictée par les intérêts des marchés supranationaux, des oligarchies supranationales qui se moquent éperdument des répercussions socio-spirituelles que leurs manipulations peuvent entraîner. La rupture civilisationnelle entamée dès la Seconde Guerre mondiale, guerre découlant du bon vouloir des lobbys bancaires alors en manque gravissime, atteint à l’heure actuelle son point culminant à travers la chute en mode libre des berceaux de notre civilisation. La Grèce, Chypre, l’Italie : ces trois pays, vulgairement parlant, sont en train de passer à la casserole. Que peut-il y avoir de plus symptomatique ?

Beaucoup d’encre a coulé au sujet du cas chypriote. Curieusement, très peu de médias occidentaux ont pensé à donner la parole aux Chypriotes, adoptant une optique essentiellement externaliste, en réalité, l’optique qui les arrange. Je suis tombée il y a quelques jours sur l’excellente intervention d’une journaliste de Nicosie. Le mainstream médiatique, dit-elle, fait tout pour entacher l’image d’une île qui a su rester ce qu’elle est malgré l’occupation turque, d’une île typiquement hellénistique avec tout ce que cela a d’infiniment précieux pour notre civilisation. On accusa Chypre de blanchir de l’argent russe et d’être un véritable paradis fiscal. Fort bien ! Cependant, serait-ce sous-entendre par là que l’Allemagne, l’Angleterre, la France, le Luxembourg, Monte-Carlo et Malte ne se permettent rien de tel si ce n’est encore bien plus ? Pourquoi un acharnement si marqué contre Chypre ? On dirait qu’il y a un plan pour contrôler l’île, en déduit la journaliste. Serait-ce à cause de la Turquie qui a suffisamment d’influence dans la région, sachant que la position de l’Occident par rapport au pays d’Erdogan correspond bien sûr à celui des pétromonarchies ? Serait-ce à cause des réserves gazières de l’île ? Beaucoup de questions se posent, dévoilant l’extrême malhonnêteté de la zone euro dans toute cette aventure chypriote. Voici un autre argument majeur : on sait que e fameux club de foot anglais Chelsea a été acheté, mine de rien, par l’oligarque russe Abramovitch. D’une façon paradoxale, le Royaume-Uni ne veut pas se demander où Abramovitch a trouvé une somme aussi exorbitante. A quoi bon si ça rapporte ?

Cette tactique tristement connue du deux poids deux mesures est celle qui, pendant un certain temps, a contribué à la consolidation de la zone euro. Mais c’est aussi celle qui la perdra. Un peu comme dans les contes de fée, la morale est sempiternellement la même.

D’autres raisons intermédiaires interviennent que l’on ne saurait passer sous silence, à savoir des raisons linguistiques Voici trois extraits de l’intervention éclairée de M. Michel Verlaine, économiste, professeur d’économie et de finance. Lui aussi développe une vision largement culturelle des soubresauts de l’euro.

Michel Verlaine. « En fait, les problèmes actuels de l’euro sont liés à deux types de culture : nord et sud à l’intérieur de l’UE. Et on a n’a pas su créer une UE bottom-up. On a crée une UE top-down. On parle des euro-bonds et de tout ce qui leur est associé mais on a négligé la nécessité d’élaborer une langue qui serait utilisée à l’intérieur de l’Europe, une langue véritablement commune. Pourquoi la personne qui veut créer une entreprise en Pologne doit-elle traduire en polonais ses documents ? Par ailleurs, on voit dans la zone eurasiatique en cours de création qu’une langue - le russe - est relativement acceptée. Ce n’est pas le cas de l’Union. En fait, on a crée un ensemble à deux vitesses. Il y a, par exemple, les meetings d’Ecofine, c’est-à-dire des ministres des finances, et celles de l’Eurogroupe, qui sont à l’intérieur de l’Union. On voit à quel point ils sont traités différemment ! Par exemple, on a racheté la dette espagnole, mais on n’a pas soutenu les épargnants dans les banques chypriotes. Différentes mesures s’appliquent donc à l’intérieur de l’UE » (…).

La zone euro se présente comme une immense Tour de Babel où l’illusion de l’unité s’exerce au détriment des intérêts des uns, ces derniers s’avérant finalement majoritaires. Une solution linguistique, serait-elle la bienvenue ?

Michel Verlaine. « Je ne dis pas qu’il faut imposer une langue. Je dis juste que la construction européenne telle qu’elle est s’est transformée en quelque sorte, si je puis me permettre, en usine à gares. Les ministres courent d’un endroit à l’autre sans vraiment comprendre ce qu’ils sont en train de signer, facteur qui conduit droit à des crises à répétition. Je vais vous donner un exemple. Regardez les discussions autour de la dette grecque. Au début, on essayait de nous expliquer qu’il n’y avait pas vraiment de défaut de la dette grecque, puis, soudainement, on a vu les credit default swaps… les swaps, ce sont des produits financiers dont l’utilisation ne nécessite pas qu’on investisse dans les obligations grecques. Aussi longtemps que vous pouvez négocier avec les grosses banques, vous avez des marchés très liquides. Or, voici ce qui est arrivé : la prime sur ces marchés a augmenté. Les hommes politiques ont commencé à s’inquiéter parce qu’il s’agit d’une chose qu’ils ne contrôlent pas du tout. Ensuite, il y a eu un projet, très discuté, visant à interdire les CDS (credit default swaps) qui sont d’ailleurs entre autres utilisés par les gouvernements. D’une étape à l’autre, on se rend donc compte que les décideurs ne comprennent plus du tout ce qui se passe » (…).

Les itinéraires des capitaux sont tellement embrouillés que le diable lui-même ne s’y retrouverait pas. En réalité, ces abracadabras financiers sont très appréciés des banques internationales qui spéculent sur les transactions, sur les emprunts jusqu’à imposer aux marchés un rythme harassant. Peut-on s’en sortir ?

Michel Verlaine. « Je pense qu’il faut toujours relativiser, surtout en Russie où l’on sait mieux qu’en Occident prendre des distances plus grandes par rapport aux évènements. Après tout, on ne meurt pas de faim. Certes, il y a une crise, on est moins aisés, et alors ? Ce que je veux dire, c’est que, sur le fond, la crise n’est pas une mauvaise chose si on comprend ce qu’elle veut dire. La vraie crise européenne – et j’ai fait à ce sujet une conférence à Riga qui avait choqué plus d’un – n’est pas de nature financière. La vraie crise européenne, c’est l’endettement élevé, les retraites qui ne peuvent pas être financées et une chute de fertilité qui est énorme. Bien entendu, on essaye de cacher la réalité de cette chute et pour ce faire tous les moyens sont bons. D’ailleurs, The Economist avait publié il y a quelques semaines un article sur ces problèmes-là. La crise en question dissimule en fait une certaine maladie qui est d’ordre sociale, voire civilisationnelle. Pour exemple : on nous met le stock-exchange, la bourse qui augmente de 5 % qui diminue de 3 % qui augmente de 2 %. Mais quelle importance à long terme ? Que le taux de croissance soit de 0,5 %, de 1 % ou de 2 %, cela n’a une importance directe que pour le budget de l’Etat et non pour le niveau de vie de l’individu. L’inconvénient, c’est qu’on a fondé un système qui va dépendre d’infimes oscillations de croissance » (…).

De cette interprétation bien philosophique de la crise définie par sa dédramatisation, j’aurais retenu deux aspects :

- La crise est une réalité pure et dure à la base, mais les prémisses qu’on lui attribue ne suffisent pas expliquer son envergure. En réalité, les oscillations du marché, tels qu’elles se présentent aujourd’hui ne justifient en aucun cas le régime d’austérité imposé aux catégories les plus vulnérables, du salarié moyen qui hésite maintenant à faire des enfants aux retraités qui se sentent de trop dans un Etat plongé dans l’utilitarisme le plus sombre.

- La crise représente aussi en soi un projet civilisationnel. L’idéologie anglo-saxonne qui régit les sociétés occidentales a d’abord cultivé en celles-ci un fort caractère consumériste qui a tout d’une dépendance narcotique. Ensuite, elle a commencé à nous prouver que les soubresauts du marché influent d’une façon capitale sur le niveau de vie, voire sur leur vie tout court, jusqu’à déifier ce marché. Ce dernier idolâtré, les banques internationales ont lancé un projet de regroupement monétaire des grandes puissances européennes en vue de contrôler la circulation de leurs capitaux et de les affaiblir à un niveau global. Le fait que l’on ait intégré des pays tels que la Grèce ou Chypre était en fait une stratégie d’affaiblissement de ces symboles intacts de la civilisation européenne, donc, hellénistique. Les impressions exposées par la journaliste chypriote n’ont donc rien de paranoïaque, ils correspondent à la logique de dissolution des nations appliquée par les lobbies banquiers et visant à asservir l’Europe à la tyrannie des capitaux. La crise est donc une réalité, mais aussi un instrument de manipulation. Mais, comme l’a si bien constaté M. Verlaine, elle a du bon, car il se pourrait qu’elle ait des vertus dégrisantes. T

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