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Affaire Snowden. Ma réponse aux imposteurs

Affaire Snowden. Ma réponse aux imposteurs
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Snowden – un espion à la solde de ce vieux loup de KGB-iste de Poutine. Snowden – jeune garçon romantique emprisonné dans une prison secrète de Marfino. Ah ! On a bizarrement oublié l’internement psychiatrique ou, tant qu’on y est, les neiges impénétrables de la Kolyma dont seul l’écrivain russe Chalamov semble être revenu.

Heureusement que le ridicule ne tue pas, parce que, dans le cas inverse, je peine à imaginer le nombre de victimes qu’il aurait fait parmi mes collègues. En tout cas, après avoir attentivement lu deux articles récemment parus dans le Figaro ainsi que dans le Temps, quotidien édité à Genève, je commence à croire que les feuilletons James Bond sortis à l’époque de la Guerre Froide sont à consommer avec grande, très-très grande modération parce que certains originaux ont tendance à les digérer d’une manière pour le peu nauséeuse.

L’objectif, aujourd’hui, n’est pas de démontrer si oui ou non Edward Snowden est en liberté. On sait d’une foultitude de sources plus sûres les unes que les autres que l’ex-agent de la CIA a enfin quitté la zone de transit de Cheremetièvo, ayant obtenu un asile politique provisoire en Russie. Pavel Durov, fondateur du réseau social VKontakte (sorte de Facebook russe), lui a proposé de rejoindre ses équipes pour qu’il puisse contribuer au perfectionnement des techniques permettant une meilleure protection des données personnelles des abonnés.

L’objectif est aujourd’hui de montrer comment, sur un plan psychologique et rhétorique, les médias arrivent à manipuler l’opinion des lecteurs. Cette manipulation sous-tend généralement une double visée : idéologique et pécuniaire. Bien souvent, trop souvent, les deux font parfait ménage. Une fois le principe capté, on se rend compte qu’il est applicable à n’importe quel scénario plus ou moins opaque tel que celui de l’affaire Snowden.

Les deux anecdotes du jour, les voici. Voici, mises côte à côte, les impensables âneries de trois journalistes dont la niaiserie et l’aplomb à toute épreuve semblent quasi-maladifs.

Première imposture. Le 15 juillet dernier, Mme. Laure Mandeville et M. Jean-Jacques Mevel sortent un article remarquablement éloquent sur l’exploitation du cas Snowden par le Kremlin (« Comment Poutine tire profit de l’affaire Snowden »). L’article, quoique bien garni de détails factuels et de jugements de valeurs renforçant sa tonalité arbitraire, se résume en quelques mots : Snowden, « gamin » timide, voire effacé, a voulu jouer les héros. Ayant démasqué les activités de la NSA, il a dû quitter les USA pour finalement se retrouver coincé à Moscou, entre les pattes du grand méchant loup qui l’a sûrement « interrogé à loisir » dans une datcha du FSB. C’est ainsi que, ayant atteint le point de non-retour, Snowden s’est transformé en … pion russe. C’est soit la collaboration, soit l’extradition vers l’Amérique. L’ex-agent a déjà fait suffisamment de dégâts et la Russie en rajoute, flattant son statut d’Empire.

Le caractère superficiel du texte recèle des astuces plus que grossiers si on prend la peine de lire entre les lignes en interrogeant les étapes charnières du raisonnement.

Primo, on relève d’emblée un traitement profondément dépréciatif, voire dédaigneux de la personnalité de Snowden. Un gamin timide, effacé, qui ose à peine détacher les yeux de son texte, un Robin des bois (expression prise entre guillemets) : autant de tournures condescendantes que les auteurs de l’article reprennent fidèlement, sans esprit critique aucun, en citant une certaine Tatiana Lokshina, déléguée de Human Rights. Personnellement, j’aimerais bien y voir nos chantres de la liberté s’ils se retrouvaient à la place de Snowden, parce que, noircir les pages du Figaro, ce n’est pas risquer sa vie en défiant une hyper-puissance persuadée de son impunité. Les exercices de style pratiqués par nos petits malins se terminent par une savante allusion à Lénine qui, s’il était de ce monde, aurait bien sûr comparé l’ancien consultant de la NSA à un « idiot utile ». Même les morts sont bons à ressusciter lorsqu’il s’agit de formater l’esprit collectif au moyen de jugements de valeur exécrables, insultants, car le Figaro, je ne mâche pas mes mots, a bel et bien insulté M. Snowden pour draguer, une énième fois, Washington.

Secundo, dans l’article en question, les jugements arbitraires remplacent les faits. On a l’impression d’avoir affaire à des faits alors qu’en réalité, ce ne sont rien que des substituts, des trompe-l’œil. De quelle façon en vient-on à extrapoler que Snowden est un pion russe ? Et Assange ? Ne serait-il pas, à tout hasard, un pion équatorien ? Et si c’était une France, mettons, mélenchonienne ou lepeniste qui avait choisi d’accueillir Snowden, en serait-il immédiatement devenu un pion français ? D’où tient-on que Snowden ait vraiment fait un tour dans une datcha hypothétique du FSB pour y être enrôlé par les services de renseignement russes ? Selon David Kramer, président du Freedom House, étrange organisation étudiant l’étendue de la démocratie à travers le monde, « il serait extrêmement surprenant que les services russes ne l’aient pas interrogé ». L’emploi du conditionnel en dit déjà long sur le bien-fondé de cette conjecture ouvertement partiale. La conviction de M. Parkhomenko, opposant de pacotille à la Russie Unie, que les « Russes aient pris le contrôle des quatre ordinateurs ou clés USB bourrées d’informations confidentielles qu’aurait (encore un conditionnel !) emmenés avec lui Snowden » renvoie au même type d’extrapolation fantasmagorique. Comment peut-on monter un article sérieux avec ce genre de réflexions hasardeuses ? Mais il y a mieux. L’affaire Snowden aurait « divisé les Européens ». Pourtant, il suffit de voir les réactions des lecteurs, blogueurs et hommes politiques français, allemands, italiens etc. pour s’assurer du contraire. Le terme « Européens » est lui aussi très maladroitement choisi, puisque, d’une part, les Russes sont aussi des Européens, d’autre part, je me demande si les auteurs ont effectué des sondages représentatifs dans d’autres pays que la France. Laissez-moi en douter.

Tertio, Mme. Mandeville et M. Mevel se gardent bien d’interroger des personnes neutres, que ce soit des politiciens impartiaux ou des juristes, pourquoi pas des ex-agents du renseignement. Que non ! Ils choisissent leurs intervenants sachant d’avance qu’il s’agit de parties intéressées. Pour exemple : M. Parkhomenko, opposant à Poutine, la présidente lituanienne quand on connaît « le faible » des Pays Baltes à l’égard de la Russie, David Kramer, ancien responsable au département d’état et président de Freedom Rights, ONG pour le moins douteuse etc.

Ces ratiocinations à la OO7 ont sans doute absorbé l’esprit sensible de Mme. Catherine Lovey, écrivain et journaliste, manifestement passionnée, à sa façon, par la Russie, et surtout inconsolable de la savoir vidée de ses goulags. Heureusement qu’il reste encore quelques cas particuliers, tels M. Khodorkovsky, pour entretenir des élucubrations qui font plus sourire que pleurer.

Mais cette fois, Mme. Lovey s’est surpassée. Dans un article publié récemment dans Le Temps et intitulé « Snowden à l’aéroport de Moscou ? Pas du tout … », cette grande voyante raconte avoir ressenti la présence du malheureux Snowden au fin fond d’une prison en briques rouges, prison délibérément laissée en état piteux pour que personne ne puisse se douter qu’elle cache des détenus politiques, dans le quartier de Marfino, banlieue nord de Moscou. On retrouve les mêmes humeurs condescendantes dans son papier. Pour dire d’un dissident de 30 ans qu’il est un « jeune garçon au cœur pur et aux intentions infantiles », il faut vraiment avoir beaucoup de haine à l’égard de ceux qui s’opposent aux idéaux étasuniens. Mais Mme. Lovey n’a pas « le cœur pur de Snowden ». Pas plus qu’elle n’a l’objectivité normalement requise dans le monde journalistique ou ne serait-ce qu’un soupçon de bon sens. Ainsi, j’ai eu beau faire le tour de tous les sites consacrés à Marfino, je n’ai réussi à trouver aucune allusion à cette mystérieuse prison en briques rouges où aurait été détenu Snowden (on se demande d’ailleurs à quelle fin ?). J’ai passé un coup de fil à une amie résidant à Marfino. Même silence tombal suivi d’une réaction stupéfaite : mon dieu, mais quelle prison, de quoi parles-tu ? En réalité, l’écrivaine suisse a sûrement essayé de surfer sur la science-fiction en entremêlant deux facettes temporelles et topographiques différentes. Le bâtiment en briques rouges (les barbelés font partie du Photoshop littéraire) existe bel et bien mais il s’agit d’un manoir situé à 25 km de Moscou, dans la région de Mytischi. Pour ce qui est de la prison, il y avait en ces lieux, entre les années 30 et 50, un laboratoire secret mettant en point des machines de chiffrement des conversations téléphoniques et qui, en effet, faisait travailler des prisonniers politiques (dont Soljenitsyne). Si on associe les deux éléments, histoire des chiffrements y compris, on retrouve le conte fascinant de Mme. Lovey.

Inutile de se demander qui paye cette écrivaine de talent maniant mieux le verbe que la logique. Inutile de se demander pourquoi des humeurs de Guerre Froide, humeurs exacerbées ces derniers temps, enrobent les principaux médias occidentaux. Ce qui compte, c’est de comprendre comment nos désinformateurs procèdent en évitant d’avaler les couleuvres qu’ils nous servent, l’air avenant.

 

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