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Quelle politique économique pour la Russie?

© Photo Jacques SapirJacques Sapir
Jacques Sapir - Sputnik France
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Alors que se tient le sommet du G-20 à Saint-Pétersbourg, la situation de l’économie russe continue de se détériorer.

Alors que se tient le sommet du G-20 à Saint-Pétersbourg, la situation de l’économie russe continue de se détériorer. Certes, en comparaison avec les résultats de la zone Euro, et en particulier avec ceux de la France, ces résultats sont acceptables. De même, si on les compare avec ceux de certains pays dits « émergents » comme l’Inde, ils restent satisfaisants. Mais, du point de vue de l’évolution de l’économie russe, des besoins et des problèmes qu’elle doit affronter, ces résultats sont préoccupants.

De ce point de vue, ce qui est inquiétant n’est pas tant la légère récession que l’on connaît pour le PIB. Ce dernier devrait être en croissance de 1,5% à 2% pour 2013, ce qui est un résultat acceptable. Mais, l’évolution de l’investissement est bien plus sérieuse. La forte croissance des investissements que l’on avait connu en 2011 et au début de 2012 semble bien avoir été cassée. Or, l’investissement est la source de la croissance future. L’accumulation des problèmes concernant les grandes infrastructures publiques, dont le renouvellement s’est fait à un rythme très lent ces vingt dernières années, a été la cause de catastrophes les années passées. Il y a donc urgence en la matière, et l’évolution de l’indice des investissements depuis le début de l’année 2013 n’est clairement pas satisfaisante.

En fait, la Russie souffre de plusieurs problèmes. La récession que l’on connaît en Europe a un impact non négligeable sur l’activité économique. De ce point de vue, il est clair que la Russie, dont l’Europe est le premier partenaire commercial, « importe » en partie la récession ou la stagnation que connaît le continent européen. Le gouvernement russe déploie beaucoup d’efforts pour réorienter le commerce international de la Russie vers l’Asie et pour développer une zone de libre-échange avec certains des pays de l’ex-Union soviétique. Le principe d’une diversification des partenaires commerciaux est certainement judicieux. Mais, la réalisation de ces objectifs va prendre du temps. Il est illusoire d’espérer que l’on pourrait trouver des sources de croissance à court terme dans cette diversification.

Le maintien d’un rythme de croissance du revenu monétaire des ménages à un niveau relativement élevé est cependant une bonne chose et il a certainement contribué à éviter le pire. Il explique en tout cas le niveau faible actuel du chômage.

La question qui est cependant posée est de savoir pour combien de temps ces chiffres du chômage, qui seraient accueillis avec joie dans de nombreux pays occidentaux, pourront se maintenir à ce niveau très bas (5,4% en juin 2013).

Un second problème auquel l’économie russe est confrontée est celui de sa compétitivité internationale. Cette dernière dépend de plusieurs facteurs, comme le taux de change, l’ampleur des gains de productivité dans les secteurs exposés à la concurrence internationale, mais aussi le degré d’innovation tant dans les produits que dans les méthodes de production.

Le gouvernement russe est aujourd’hui très soucieux d’une stabilisation du taux de change. Mais, cette dernière n’est pas nécessairement justifiée économiquement. Plusieurs pays ont laissé leur monnaie se déprécier fortement des dernières années, et non des moindres: les États-Unis, la Grande-Bretagne et dernièrement le Japon. La stabilisation du taux de change du rouble pose de ce point de vue un véritable problème.

En effet, si le taux de change nominal du rouble s’est déprécié de 11% depuis janvier 2011, le taux de change réel (soit corrigé de l’inflation russe et de l’inflation américaine) s’est quant à lui apprécié de 10%.

Il y a bien eu une réévaluation en termes réels du Rouble par rapport au Dollar depuis maintenant deux ans et demi.

Ce phénomène a été en partie compensé par la hausse importante de la productivité en Russie.

Les rythmes des gains de productivité sont en effet particulièrement importants dans l’industrie, et surtout dans l’industrie manufacturière. Par rapport aux Etats-Unis, les gains relatifs sont indéniables. Mais, il faut aussi considérer les pays dits de la « zone dollar » et ceux dont la monnaie est liée au Dollar, comme la Chine, qui maintient un taux de change réel relativement stable par rapport au Dollar. Or, dans ce cas, les gains de productivité de ces pays (en particulier la Chine) sont bien plus importants. Le taux de change réel et les gains de productivité doivent donc être soigneusement étudiés pays par pays. Il est ainsi probable que la Russie a perdu en compétitivité par rapport à d’autres pays émergents bien plus que par rapport aux pays développés.

La question de la compétitivité nous renvoie à celle de l’investissement. Sans investissements, tant publics que privés, la compétitivité de la Russie ne peut que se dégrader et son économie se détériorer. Mais, ceci pose alors la question de savoir comment pourraient être financés ces investissements et surtout comment en accroître l’efficacité. La question du financement des investissements a été l’objet de débats importants en Russie. Mais la question de l’efficacité de ces investissements nécessiterait elle aussi des discussions qui ne sont pas moins importantes. Il est clair que, actuellement, le processus d’investissement, et en particulier quand il est mené par l’État, est peu efficace. D’où un discours que l’on entend depuis des années: il convient d’améliorer ce processus avant d’investir, sinon des sommes importantes seront détournées ou mal utilisées. On peut comprendre cette opinion. Mais, d’un autre côté, il est aussi évident que l’on ne peut attendre sans rien faire une hypothétique amélioration du processus d’investissement. Le fait que les sommes allouées par l’État soient en partie détournées et en partie mal utilisées ne peut être invoqué comme une excuse à l’inaction. Il faut d’ailleurs signaler que, au-delà du problème de la corruption, la question de l’inefficacité relative des investissements est posée dans de nombreuses économies, mais que ceci n’a jamais empêché l’investissement. Ainsi, le processus d’investissement en Chine est très loin d’être parfait, mais les investissements chinois sont néanmoins très importants et constituent indiscutablement un des moteurs de la croissance.

Un premier moyen d’améliorer l’efficacité des investissements serait sans doute de coordonner les grands investissements privés (ceux qui sont faits par de grandes compagnies, qu’elles soient russes ou étrangères) et les investissements publics. Mais, pour cela, il faudrait qu’un lieu existe ou les intérêts du secteur privé et ceux du secteur public puissent se confronter et s’articuler.

Ce problème en appelle un autre, celui de la politique monétaire en Russie. La politique menée par la Banque Centrale de Russie s’est caractérisée jusqu’à présent par une très grande, voire une excessive, prudence. L’objectif prioritaire a été le contrôle de l’inflation. Mais, compte tenu des problèmes rencontrés par l’économie de la Russie la présence d’une inflation relativement élevée était inévitable. Lors de la crise de fin 2008 et début 2009, la Banque Centrale a sur-réagi et a augmenté ses taux alors même que l’ensemble des Banques Centrales des pays développés abaissaient les leurs. Ceci avait eu, à l’époque, des conséquences désastreuses pour l’économie russe.

Depuis, les taux de la banque Centrale ont certes baissé, mais ils restent néanmoins très élevés et constituent des freins importants au processus d’investissement. Le taux de refinancement de la banque Centrale, qui sert de taux directeur pour les différentes institutions financières en Russie est revenu à 8,25%, alors que le taux d’inflation est aux alentours de 6,50%. Cela implique que le taux réel est de 1,75%. Or, aux États-Unis, au Japon ou même dans la zone Euro, le taux d’intervention de la Banque Centrale est inférieur au taux d’inflation, et le taux réel est ainsi négatif.

La conséquence pour la Russie est que les banques s’endettent massivement sur les marchés financiers étrangers car le coût des ressources financières en Russie est trop élevé. Bien entendu, ceci a des conséquences immédiates tant pour les ménages que pour les entreprises privées, et en premier lieu pour les petites et moyennes entreprises.

Les crédits qui sont accordés le sont à des taux réels (taux nominal – inflation) qui restent extrêmement élevés. Non seulement ceci freine la consommation (et donc la production) mais ceci contraint les petites et moyennes entreprises à recourir plus qu’elles ne le souhaitent soit à l’autofinancement soit à des systèmes compliqués et coûteux de prêts où interviennent d’autres entreprises. On considère, en général, qu’un taux réel de 2% est le maximum pour l’investissement d’une entreprise. On en est loin aujourd’hui en Russie et ceci est un obstacle au processus de diversification de l’économie et à la constitution d’un tissu économique équilibré de petites et moyennes entreprises.

Il est donc clair aujourd’hui qu’une nouvelle politique économique va s’imposer pour la Russie. Les facteurs internationaux tirant vers le bas la croissance économique, et en particulier la situation européenne, vont durer encore pour de nombreux mois. La Russie doit donc trouver en elle-même les sources d’une croissance forte. Elle doit pour cela cesser de fétichiser la stabilité de son taux de change mais aussi comprendre que l’investissement est une des conditions de la compétitivité et de la croissance, et donc mettre sa politique monétaire, mais aussi ses structures institutionnelles, en cohérence avec cet objectif.

L’opinion exprimee dans cet article ne coïncide pas forcement avec la position de la redaction, l'auteur étant extérieur à RIA Novosti.

*Jacques Sapir est un économiste français, il enseigne à l'EHESS-Paris et au Collège d'économie de Moscou (MSE-MGU). Spécialiste des problèmes de la transition en Russie, il est aussi un expert reconnu des problèmes financiers et commerciaux internationaux.Il est l'auteur de nombreux livres dont le plus récent est La Démondialisation (Paris, Le Seuil, 2011).

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