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Photographe de guerre – métier ou destin ?

Photographe de guerre – métier ou destin ?
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Le photographe est-il simple spectateur ou participant ? Abandonne-t-on la camera pour aider le mourant ? Ou on fait la prise de vue d’abord et on aide après, au risque de troquer une vie humaine contre un cliché réussi ?

Depuis le 5 août, l’agence Rossiya Segodnya n’arrive pas à établir le contact avec son envoyé spécial Andreï Stenine. Le ministère ukrainien de l'Intérieur a fait savoir qu'il avait été arrêté par les services secrets pour « complicité avec le terrorisme et la glorification de ce dernier ». Peut-on reprocher à un photographe de capturer l’image qui se dévoile sous ses yeux ? Comment rester indifférent à la mort des gens sous tes yeux ? La question morale a été toujours posée lors de tous les conflits armés : le photographe est-il simple spectateur ou participant ? Abandonne-t-on la camera pour aider le mourant ? Ou on fait la prise de vue d’abord et on aide après, au risque de troquer une vie humaine contre un cliché réussi ?

Et puis, a-t-on droit d’empêcher un photographe ou un journaliste de faire son travail ? Pourquoi enlève-t-on les journalistes ?

Nous avons demandé son avis sur le sujet à Patrick Baz, directeur du service photographique de l’Agence France Presse au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.
Patrick Baz. Je ne connais pas bien le conflit ukrainien, mais je peux vous confirmer que dans tous les conflits les journalistes sont des cibles faciles. Nous n’avons pas d’armes, nous sommes dans les zones qui sont contrôlées par des milices ou des militaires des armées régulières. Ils s’en prennent directement à nous, parce qu’en tant qu’otages nous pouvons être négociés facilement.

LVdlR. J’ai eu l’impression que l’enlèvement des journalistes était beaucoup plus répétitif (en Ukraine) que lors des autres conflits, syrien, par exemple.

Patrick Baz. Non, franchement, je ne pense pas que lors d’un conflit en Ukraine on enlève plus de journalistes qu’ailleurs. Vous avez depuis le début, les enlèvements des journalistes, on peut remonter à la guerre de Vietnam… ça devient une monnaie courante. La vie d’un journaliste équivaut « dollars », négociations, la valeur…

Je ne pense pas qu’en Ukraine il en a plus d’otages qu’en Syrie. En Syrie il y a toujours des otages journalistes. Certains étaient libérés. Il en a eu une trentaine de journalistes qui étaient enlevés. Une dizaine de journalistes tués.

Cela fait partie des conflits maintenant. Tant que le conflit ukrainien va durer – j’espère que cela ne va pas durer longtemps – nous arriverons à des chiffres aussi élevés. Pour l’instant, nous ne sommes pas là.

LVdlR. Patrick Baz, photographe par son destin. Il le raconte lui-même, « c’est la guerre qui est venue chez lui ». On trouve dans son biographie: « Fasciné par la guerre et les miliciens qui contrôlent son quartier, il décide de flirter avec la mort, non pas avec des armes mais avec un boîtier. » Mais, soit-on capable de tenir à la longue, de supporter infiniment la vision de la souffrance, de la mort, des atrocités… Comment ces images, autant de captées dans la boîte qu’imprimées sur la rétine de son œil influencent le caractère, la vie même du journaliste ?

Patrick Baz. Déjà, je me suis beaucoup calmé. J’entends par là que je ne couvre plus de conflits. Parce que cela commence à vous affecter. Affecter vos sentiments. Affecter vos relations avec les gens. Affecter vos relations avec la famille, vos amis. Cela atteint un stade de saturation de mort, des gens qui souffrent.

Je reprends aussi ce que dit Don McCullin, le doyen du métier, un des derniers des survivants du journalisme moderne, qui dit : « Si à cinquante ans je continue à faire des photos de guerre, quel genre d’homme je vais être ? » J’ai couvert les conflits pendant 32 ans, j’ai grandi dans la guerre, et j’ai envie du calme, de nature. Mon approche est totalement différente. Je crois que rien n’est plus dangereux pour un être humain qu’un autre être humain.

LVdlR. Je reprends toujours les paroles du « Livre de la Jungle » - on y dit souvent « nous sommes du même sang, toi et moi ». Mais quel pas atroce nous avons fait en dehors de cette jungle de noblesse, chantée par Kipling, pour continuer à faire couler le sang fraternel.

Libérez Andreï Stenine ! Ainsi que les otages au Mali, en Syrie, en Afghanistan, en Irak... et tant d’autres.

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