Togliatti. Une ville neuve en URSS

Togliatti. Une ville neuve en URSS
La ville soviétique est un phénomène architectural tout à fait unique. Chaque ville russe aujourd’hui porte les traces de ce temps pas si lointain mais entré dans l’histoire comme une époque d’expérimentations dans tous les domaines.

L’époque soviétique a donné naissance à une ville fonctionnelle, répondant non seulement aux besoins de ses habitants mais aux besoins de l’Etat. Togliatti est un exemple architectural illustratif de la ville construite en URSS. Togliatti doit son nom au communiste italien Palmiro Togliatti. Et c’est déjà sous ce nom que la ville devient un grand centre industriel abritant le géant automobile AvtoVAZ. Aujourd’hui l’usine travaille en coopération avec Renault-Nissan.

Actuellement au Musée Chtchoussev d’Architecture, à Moscou, se tient l’exposition « Togliatti. Une ville neuve en URSS ». Mais ce qui est intéressant, c’est qu’elle a été organisée par un Français qui s’appelle Fabien Bellat, qui est docteur en histoire de l’art de l’Université Paris X, chercheur associé à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Versailles et fin connaisseur de l’architecture soviétique. L’exposition est composée des photos, des documentaires, des croquis, des plans de ville et des maquettes de l’époque qui plongent le visiteur dans l’ambiance particulière de la ville soviétique d’après-guerre. En janvier 2015, l’exposition doit être présentée à Paris. Ecoutons Fabien Bellat, commissaire de l’exposition « Togliatti. Une ville neuve en URSS ».

LVdlR. « Monsieur Bellat, je pense que la première question qui survient dès qu’on tombe sur l’annonce de votre expo, pourquoi Togliatti ? Pourquoi avez-vous choisi cette ville très connue en Russie mais peu connu dans le monde ?

Fabien Bellat. C’est un peu un hasard de vie. Il y a deux ans, j’étais au colloque à l’Académie des sciences ici à Moscou. Il y avait des représentants de la Mairie de Togliatti qui ont été intéressés par mon travail sur l’architecture soviétique et qui m’ont demandé d’aller voir leur ville pour éventuellement les aider à développer le tourisme. C’était la proposition. J’ai découvert la ville et très vite j’ai senti qu’il y avait un sujet intéressant au niveau de l’histoire de l’urbanisme en Russie.
LVdlR. Le sujet qui vous a intéressé, c’était l’histoire de la construction de la ville moderne de Togliatti ?

F.B. Oui. La vieille ville était détruite. Sous Staline, on y construit le barrage, puis l’usine automobile. C’était un sujet extrêmement dense qui condensait plusieurs problématiques très intéressantes pour l’histoire. Et justement, la Mairie de Togliatti a été très intéressée par le fait de faire un résumé de son histoire.

LVdlR. Dans la brochure présentant l’exposition, il est écrit que Togliatti est construit dans le style Ex novo. Pourriez-vous nous éclairer un petit peu sur ce que représente la ville construite dans ce style ?

F.B. Je dirais, pas vraiment style mais la question du processus de la construction d’une ville à neuf. Parce qu’améliorer nos villes, transformer, construire de nouveaux bâtiments, c’est un processus visuel. Par contre, construire toute une ville à partir de rien, c’est un processus relativement rare, qui demande des méthodes exceptionnelles et un travail architectural extrêmement complexe. Justement, Togliatti résumait ces éléments : à la fois le barrage, la ville stalinienne et la ville construite sous Brejnev. On avait finalement trois gros éléments qui étaient condensés, d’où l’intérêt de la ville.

LVdlR. Vous comparez deux approches : européenne et soviétique. Quelle est finalement la différence entre elles ?

F.B. Pour la ville stalinienne, on est encore bien dans la logique de l’architecture stalinienne, logique historiciste néoclassique avec des bâtiments qui se réfèrent à l’histoire à la fois pour des raisons symboliques et pour des raisons pratiques. Par contre, dans les années 1960, on est plus proche de ce qui se fait en Europe ou en Amérique, avec la préfabrication de l’architecture, avec des méthodes plus industrielles. Ce sont surtout des bâtiments qui puissent être construits plus rapidement grâce à cette préfabrication. Ce qui se fait en URSS, c’est à regarder ce qui s’est fait ailleurs et en même temps à méditer pour avoir des méthodes qui soient similaires et parfois plus efficaces. L’architecte en chef de Togliatti Boris Roubanenko a visité plusieurs fois la France dans les années 1950-1960. Il a pu voir ce qu’on a construit en France. Il y a certains éléments qui montrent qu’il a réutilisé certaines idées qu’il a adaptées en Russie. Créteil était l’une des sources d’inspiration pour M. Roubanenko. C’est une des villes neuves françaises construites dans les années 1960, donc en même temps que Togliatti. On est vraiment dans la même thématique. On a donc des architectes soviétiques qui regardent ce qui se fait en Europe, en Amérique et qui utilisent certaines idées pour pouvoir les appliquer en Russie, et évidemment les transformer car on n’est pas du tout dans le même contexte. C’est vraiment un travail d’assimilation créatrice et de création à neuf.

LVdlR. D’accord. Peut-on donc comparer le style soviétique avec les constructions de Le Corbusier, par exemple ?

F.B. Le principe est similaire au niveau théorique. On sent que la réflexion de Le Corbusier a été largement méditée par les architectes soviétiques, en particulier par l’auteur principal de Togliatti Boris Roubanenko. Mais en même temps, il y a aussi des volontés de standardisation qui sont beaucoup plus poussées. Parce qu’on n’a pas la fantaisie de Le Corbusier mais par contre, on a quelque chose qui est au niveau de la masse, de l’importance des logements est vraiment proprement soviétique.

LVdlR. Vous avez passé beaucoup de temps dans les archives, n’est-ce pas ?

F.B. Il y a eu des recherches à Moscou, au Musée Chtchoussev entre autres. A l’Institut des logements également puisque cette institut existe toujours. Il y a eu des recherches aussi à Saint-Pétersbourg parce que Roubanenko a donné quelques dessins à l’Académie, où il avait fait ses études. Il y a eu des recherches à Nijni Taguil et à Magnitogorsk pour parler des villes avant Togliatti. Et évidemment, à Togliatti dans quatre centres d’archives, où on a pu ressortir l’essentiel des documents qui ont été établis pour la construction de la ville.

Le travail que je fais comme l’historien de l’architecture est aussi une forme de travail de conseil, au sens où ma connaissance de l’urbanisme m’aide finalement à distinguer les bons éléments d’un projet d’urbanisme et également ceux sur lesquels on pourrait apporter des améliorations. Et dans le cas de Togliatti, les conclusions que j’ai eu sont globalement similaires à celles du département de l’architecture de Togliatti. On a bien vu, quelles étaient les priorités pour améliorer certains des éléments de la ville. Globalement, ce sont des améliorations qui sont possibles.

LVdlR. En gros, cette ville de Togliatti elle est comment aujourd’hui ?

F.B. C’est une ville qui fonctionne plutôt bien. Elle a beau être un peu bicéphale avec la ville stalinienne d’un côté et la ville brejnévienne de l’autre. Chacune a ses qualités qui font qu’il y a un confort de vie qui reste appréciable, parce que c’est une ville qui était bien conçue à la base. Le fait que l’usine automobile soit toujours là et toujours active de manière importante, fait que c’est une ville qui conserve un bon potentiel.

LVdlR. L’exposition sera-t-elle bientôt présentée à Paris ?

F.B. La prochaine étape sera Togliatti même. Il est important que les habitants de Togliatti puissent avoir l’occasion de redécouvrir leur propre histoire. Et en 2015, oui, on envisage une étape à Paris, pour lequel les négociations sont activement en cours, pour que l’exposition ait lieu là-bas et que la version française du livre paraisse aussi.

La version russe de mon livre sur Togliatti vient de sortir dans les éditions Tatlin. La version française devrait paraître en 2015. Le livre prend globalement les éléments de l’exposition ainsi qu’une centaine de documents supplémentaires. Les éditions Tatlin sont des ouvrages très pratiques, conçus en particulier pour les étudiants en architecture, pour leur donner un certain nombre de documents intéressants.

LVdlR. Vous avez travaillé dans plusieurs villes industrielles de la Russie telles que Magnitogorsk, Volgograd, Ekaterinbourg, Nijni Taguil. Y a-t-il quelque chose en commun entre ces villes ?

F.B. La plupart sont des villes qui déjà existaient. L’URSS les a très largement transformées, voire même a construites à neuf, comme Magnitogorsk. Ce qu’on voit à chaque fois, c’est le destin des créations humaines – artistique, économique, etc. Dans chacune de ces villes, on arrive finalement à retrouver l’histoire des hommes dans le siècle passé. Et ça c’est toujours fascinant pour un historien, de redécouvrir des éléments qui sont là, sous nos yeux, mais qu’on ne comprend plus. Et c’est mon travail d’aider à redécouvrir ces éléments, à les refaire comprendre afin finalement d’aider à trouver des solutions pour l’avenir.

L’architecture, comme les hommes, a vieilli. Et elle a besoin de nouvelles générations. C’est-à-dire, on peut soigner les bâtiments anciens, les aider à continuer leur vie, comme on fait pour les hommes avec la médecine. Et également il y a des nouvelles générations qui naissent. Et il faut aider à ce que les générations vivent bien entre elles. En entretenant bien les bâtiments anciens, en faisant des bâtiments nouveaux à côté, on participe finalement à la bonne vie de la société. »

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