Le Synode sur la famille ou le schisme souterrain dans l'Église catholique

Le Synode sur la famille ou le schisme souterrain dans l'Église catholique
Octobre 2014 : les Cardinaux de l’Église catholique se sont réunis à Rome pour le Synode préparatoire sur la famille en vue du Synode Général de 2015. La division évidente entre deux partis témoigne d’une fracture qui pourrait mener le catholicisme vers un futur inattendu

Le moment historique que l’Europe occidentale et les Etats-Unis vivent maintenant est sans aucun doute marqué par une révolution culturelle et des mœurs presque comparable au 1968. Presque tous les Pays de tradition chrétienne occidentale, c’est-à-dire influencés surtout par le catholicisme (mais par le protestantisme aussi) à la différence de l’Orient à majorité orthodoxe, connaissent en fait un bouleversement totale de la conception de la famille que cette tradition leur a livrée. La famille n’est plus considérée comme la codification juridique de l’union d’un mâle et d’une femelle adultes qui, selon ce que prévoient l’anatomie et la biologie humaine, génèrent des enfants et s’occupent de leur éducation, en constituant de cette façon une cellule socio-naturelle sur la base d’un projet de vie en commun. Non : famille est aujourd’hui n’importe quelle union jugée telle par le sentiment subjectif de ses membres, et si deux individus du même sexe ne peuvent pas se reproduire justement parce que leur relation contredit les lois naturelles de l’anatomie et de la biologie, c’est à la technique d’y remédier grâce aux adoptions et à la gestation pour autrui. La bataille contre la conception traditionnelle de la famille, déjà gagnée sur le plan pratique dans les nombreux Pays où ces principes ont été traduits en lois, se combat aussi sur le terrain de la culture et de la mentalité. Ceci se réalise par la capillaire diffusion de la théorie du genre, selon laquelle les comportements masculin et féminin eux-mêmes ne seraient que des « constructions culturelles » et chaque personne devrait être encouragé à « choisir » librement son identité dès l’enfance, ou bien la changer à chaque fois qu’elle le souhaite.

Or c’est en ce contexte que le sommet de l’Église catholique se réunit pour discuter des problèmes de la famille. Quiconque s’attendrait que la discussion verte sur les couples familiales au sens traditionnel, sur la forte affirmation de l’unicité du mariage chrétien et de la complémentarité homme-femme au moment où ces principes sont attaqués. Bien au contraire, non seulement du Synode d’octobre n’est pas sortie aucune dénonciation significative (officielle) de cette attaque contre la famille, mais on a pu observer des indéniables ouvertures sur des thèmes où la Tradition a depuis toujours une position claire et intouchable. L’épreuve a été la Relation finale (Relatio post disceptationem) lite le 13 octobre par le Cardinal hongrois Péter Erdő, pure expression de cette idéologie « ouverturiste » promue par le Cardinal Kasper et par la composante progressiste du catholicisme qui a reçu l’applaudissement de l’opinion publique laïque et anticléricale mais a choqué les croyantes qui pratiquent la religion. Une partie des Cardinaux ont farouchement critiqué le schéma de ce texte, où l’on affirme que les situations autrefois jugées expression d’un mal moral ne représenteraient que de « formes imparfaites du Bien » et l’Église catholique romaine n’aurait presque rien à objecter aux révolutions anthropologiques de la culture contemporaine. Dans cette bataille au chœur même de l’Église catholique, il y a deux éléments significatifs à remarquer.

Le premier aspect concerne le poids de l’orientation progressiste : il est vrai que les points les plus controversés (les paragraphes 52, 53 et 55 de la Relation finale), touchant la question des divorcés remariés et des couples du même sexe, n’ont pas obtenu d’approbation officielle, qui nécessite de la majorité des deux tiers de l’Assemblée. Toutefois, même si cette côte n’a pas été atteinte, la majorité simple des votants s’est exprimé en faveur des ouvertures : pour chacun de ces paragraphes, à-peu-près plus de cent prélats se sont prononcés pour le « oui », et seulement une soixantaine a exprimé le « non ». Cela signifie que la ligne progressiste reste en tout cas majoritaire alors que le front des conservateurs, déjà peu représenté sur les médias, est constitué par un groupe qui est minoritaire aussi sur le plan numérique.

La deuxième question touche la position du Pape François à l’intérieur de ce débat. Si certains observateurs s’efforcent à tout prix de démontrer sa neutralité, les faits montrent clairement que l’ouverture sur les thèmes de la famille joue de son appui. Non seulement les représentants de la ligne progressiste sont tous des hommes proches du Pape, mais le discours final de Bergoglio a été une intervention assez claire en ce sens, avec la condamnation des positions trop fermées de ceux qui ne se laissent pas « surprendre par Dieu ».

Une contradiction évidente de la « politique » ecclésiale du Pape est en outre la canonisation de Jean Paul II et l’ouverte rupture avec son Magistère. On pourrait facilement démontrer combien la « ligne Kasper » s’éloigne de la Tradition catholique en faisant référence aux Papes d’avant Concile Vatican II (voir par exemple l’encyclique Castii Connubii de Pie XII sur le sens du mariage chrétien en 1930), mais il ne faut pas revenir à cela. Le magistère de Karol Woytila sur ce sujet constitue une défense tellement explicite de la famille traditionnelle catholique que la seule chose à comprendre, c’est comment on peut canoniser ce Pontife et en même temps soutenir une ligne théologique contraire à son enseignement. C’est seulement lorsque il s’adresse à un publique très sélectionné (comme par exemple dans le discours au médecins catholiques du 15 novembre), que le Pape François réaffirme la doctrine traditionnelle catholique sur la nécessité que chaque enfant grandisse avec un père (homme) et une mère (femme). Dans les événements publiques qui ont une résonnance mondiale, au contraire, il réclame ouvertement l’attention pour les fils des couples du même sexe et utilise souvent des mots très sévères contre ceux qu’il appelle « intellectualistes », « traditionnalistes », « pharisiens », c’est-à-dire les prélats qui défendent la doctrine classique et refusent d’accepter que l’agenda LGBT puisse se concilier avec les principes du christianisme.

Un autre élément intéressant de la stratégie communicative de Jorge Mario Bergoglio est son centralisme autoritaire masqué. Lors de son élection, le Pape François s’est présenté comme venant « du bout du monde » et la référence aux « périphéries » (sociales, géographiques, culturelles) est un leitmotivde son pontificat. Mais dans la pratique de ces actes il oublie ses beaux proclames et semble assez plus centraliste que l’on admet. Par exemple, le front des conservateurs qui ont défendue la famille traditionnelle au Synode est constitué pour la plupart d’évêques venant d’Afrique et d’Asie, c’est-à-dire justement des « périphéries » que le Pape nous rappelle soigneusement d’écouter. On s’attendrait une attention particulière envers ces points de vue, mais il se passe le contraire : la ligne Kasper d’ouverture au divorce et d’acceptation de fait des mariages homosexuels est soutenue par les épiscopats européens (notamment en Allemagne) et par des personnalités beaucoup plus proches de la Curie romaine que les évêques africains et asiatiques. Sur le plan doctrinaire, la décentralisation est donc apparente et le Pape François se trouve sur des positions similaires non pas aux voix venant « du bout du monde », mais bien à la culture dominante des Pays occidentaux touché par une sécularisation qui embrasse aussi le clergé.

Sur un plan plus général, le rapport entre la ligne « ouverturiste » du Synode et la pensée de Bergoglio apparaît d’une manière très évidente. La fonction elle-même d’enseignement de l’Église romaine a changé son visage avec le Pape argentin, qui semble vouloir transmettre le sens de la foi catholique non pas à travers les encycliques et les prononciations officielles, mais bien avec ses interview et ses gestes très télévisés. Le paradoxe, c’est que l’aveugle adhésion à ses opinions personnelles correspond exactement au « cléricalisme » que le Pape lui-même a maintes fois dénoncé. Le cléricalisme est justement l’acceptation conformiste de tout ce qui vient du clergé, sans distinguer ce que doit être appréhendé comme source obligatoire d’enseignement et ce qui rentre au contraire dans le domaine des opinions personnelles des autorités ecclésiales en tant que docteurs privés, qui comme tels peuvent être critiqués par les fidèles catholiques aussi.

 

Pour ce qui est du débat sur la famille, il faut rappeler que toute la tradition chrétienne (non seulement catholique mais aussi orthodoxe), a toujours appliqué une distinction fondamentale entre les principes moraux et les cas concrets. Le concepts de « miséricorde », ou d’« accueil », qui sont devenues la source d’équivoque par excellence du pontificat bergoglien, dans l’histoire du christianisme ont toujours été utilisés pour comprendre la faillibilité humaine et offrir la possibilité de rachat, sans jamais signifier l’acceptation de principe de tout choix moral. Pour citer un exemple toujours relevant de la vie familiale : si un mari tue sa femme pour jalousie, pour la conscience chrétienne il a choisi le mal en commettant ce qu’en jargon théologique est appelé « pêché ». Miséricorde, compréhension et accueil sont toujours possibles pour le coupable, qui pourrait avoir agi sans pleine conscience de ses actes et en tout cas se repentir. Mais cette compréhension du cas concret va de pair avec l’affirmation claire de principe que le meurtre d’un innocent est en soi négative et ne saurait jamais être qualifiée d’une « forme imparfaite du Bien ». Cette logique de jugement vaut per tous les actions humaines, en suivant évidemment une échelle de gravité qui change d’acte en acte (un fausse témoignage, par exemple, n’a pas la même gravité d’un meurtre). Pour les amants de la culture russe, il suffit de se rappeler des œuvres de Fédor Dostoïevski, où l’on voit très bien comment cette tension entre l’aspiration au Bien et la tentation du Mal, entre culpabilité et rédemption, a inspiré non seulement la culture proprement religieuse mais bien la conscience morale européenne tout entière.

L’avancée de la culture relativiste, par conséquent, représente un défi non seulement à la doctrine catholique mais à la tradition européenne aussi. Et cette bataille autour la famille est le symptôme d’une rupture souterraine à l’intérieur de l’Église catholique qui pourrait devenir un véritable schisme en absence d’une recomposition qu’à l’état actuel de la question on a du mal à imaginer.

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