Le marketing de la lutte antiterroriste

© AFP 2022 Emmanuel DunandManuel Valls et Charles Michel
Manuel Valls et Charles Michel - Sputnik France
Le Lundi 1er Février, les Premiers Ministres français et belge Manuel Valls et Charles Michel se sont rencontrés dans la capitale belge afin de donner un élan à la coopération antiterroriste. Opération séduction ou véritable lutte?

Cette rencontre a pour but, selon M. Michel, de faire remonter le niveau de sécurité des habitants de chaque côté de la frontière, ainsi que d'unir les populations dans des valeurs communes afin de faire bloc face au terrorisme.

Si la "filière de Molenbeek" est mise à l'index en ce qui concerne la base des terroristes, l'un d'eux est toujours en cavale.
La rencontre des deux chefs de gouvernement a permis de mettre en place une meilleure coopération entre les deux pays dans la lutte contre le terrorisme. La France mettra en place un « magistrat de liaison » dans son ambassade. Enfin, une accélération de la mise en place du PNR (Passenger Name Record, ou base de données des noms de passagers) en Europe a été décidée, alors qu'elle a été longuement débattue au sein du Parlement européen.​

Qu'entend-t-on par « coopération » dans ce cas-là? M. Alain Rodier, expert du renseignement et directeur adjoint du Centre Français de Recherche sur le Renseignement, nous répond:

« Cette rencontre était prévue de longue date, et avait pour but de renforcer les liens entre les pays dans le domaine de l'antiterrorisme; il y avait des problèmes de rapidité de transmission de renseignements entre les services, ce qui avait nui à l'efficacité du contre-terrorisme; mais cette rencontre a aplani les difficultés; cette rencontre en fait apporte des améliorations sur des points de détails. »

French Prime Minister Manuel Valls (L)speaks as his Belgian counterpart Charles Michel (R) looks on during a press conference at the end of a mini-summit between France and Belgium on terrorism, in Brussels on February 1, 2016. - Sputnik France
Bruxelles et Paris colmatent les brèches antiterroristes
La coopération entre la France et la Belgique ne date pas d'hier; les relations entre les services des deux pays ont toujours été excellentes, selon M. Rodier. Dans ce cas, pourquoi les autorités belges et françaises n'ont pas pu prévenir et agir avant les attentats de 2015?

« Malheureusement c'est en forgeant qu'on devient forgeron: c'est après les attentats terroristes qu'on s'est rendu compte qu'il fallait apporter des améliorations dans la rapidité de l'échange de l'information; or dans l'urgence, il faut pouvoir agir directement sur le terrain; par exemple: concernant les trois fugitifs allant en Belgique, leur signalement n'a pas été suffisamment rapidement diffusé, ce qui leur a permis de passer. C'est les procédures d'échanges qui ne répondaient pas à la menace actuelle; elles ne répondaient qu'à une logique de surveillance de quelques individus, et étaient plus lentes. Ce style de dysfonctionnement disparaîtra donc. »

Une enveloppe - Sputnik France
Une enveloppe de poudre explosive arrive à Matignon
Les accords de Schengen sont pointés du doigt depuis le début de la crise migratoire. Malgré l'obligation des accords, de nombreux pays ont rétabli dans l'urgence les contrôles à leurs frontières. La Commission Européenne a elle-même décidé d'élaborer de nouvelles règles de circulation. Durant la conférence de Lundi, les deux parties ont fait part de leurs volontés de renforcer les frontières extérieures de l'Espace Schengen. Une idée que partage M. Rodier.

« Par le fait-même qu'on circulait librement à l'intérieur de l'Espace Schengen, cela posait un problème de sécurité (…); cela représente une faiblesse, dans la mesure où la frontière extérieure de l'Espace Schengen devrait être extrêmement contrôlée, mais à l'heure actuelle, ce n'est pas le cas. »

Au-delà des frontières intra-européennes, peut-on s'imaginer une coopération pareille avec des pays extra-communautaires? En effet, DAECH et Al-Qaeda ont leurs bases hors de l'Espace Schengen. Si l'on veut combattre le mal, pourquoi ne pas le prendre à sa racine?

« La coopération dans le domaine antiterroriste a toujours existé avec les pays d'Afrique et du Maghreb, car nous avons des ennemis en commun; c'est une coopération qui devrait être renforcée surtout dans la rapidité de la circulation de l'information, car les terroristes agissent vite, et même si nous ne pourrons pas toujours les rattraper, l'urgence de la situation nous oblige à être toujours à leurs trousses, afin de les coincer à un moment ou à un autre. »

Doit-on voir la Belgique comme le ventre mou de l'Europe en matière de sécurité? En effet, le pays héberge les sièges de l'OTAN et de l'UE, les deux institutions les plus importantes d'Europe. Or, les auteurs des pires attentats perpétrés en Europe viennent de filières djihadistes de Belgique.

French Prime Minister Manuels Valls - Sputnik France
Valls: l’état d’urgence reconduit "le temps nécessaire"
D'ailleurs, ce n'est pas la première fois qu'on entend parler de la Belgique et de cas de violences organisées: on pense aux tueries dans les supermarchés Delhaize dans les années 80 (des tueurs tiraient su la foule dans plusieurs supermarchés de cette chaîne belge de distribution). L'histoire se répèterait-elle?

«Cette affaire n'a jamais été élucidée; on a dit que c'était lié à l'extrême-droite (note: réseaux intereuropéens comme « Gladio » ou le groupe « Hoffmann »), ou à l'extrême-gauche (note: groupes d'Allemagne de l'Est), ou au crime organisé. (…) La Belgique est un carrefour obligatoire et prioritaire en Europe pour les terroristes et le crime organisé, mais ce n'est pas plus un foyer du terrorisme que certaines banlieues des grandes villes françaises. »

Quelles sont les résultats de cette réunion et est-elle vraiment nécessaire? S'agit-il surtout d'une opération marketing de la part des gouvernements? En effet, Valls est redescendu à son niveau de popularité pré-attentats, et Michel lui aussi tient à soigner son image. La stratégie antiterroriste est-elle une stratégie de communication?

« C'est évident qu'il faut donner des signes politiques forts pour permettre à la population de savoir que les gouvernements sont actifs sur des sujets prioritaires. (…) Cette rencontre a donc été très symbolique ».

Pendant ce temps, Alain Juppé, candidat aux primaires des Républicains, s'est rendu en Algérie, afin de montrer qu'il dispose d'une politique étrangère, d'une clientèle électorale (avec les expatriés algériens résidant en France) et d'un réseau de soutien, mais aussi d'exportation d'hydrocarbures (l'Algérie est membre de l'OPEP), et de lutte antiterrorisme.

forum économique mondial - Sputnik France
Valls: danger de "dislocation" du projet européen "dans les mois qui viennent"
La lutte antiterrorisme comme meilleure atout de communication? Cela relèverait du machiavélisme pur; certains diraient que le pouvoir surfe sur la peur; tant qu'on y est: le terrorisme comme meilleur allié électoral. Voilà un leitmotiv propre à alimenter les pires théories conspirationnistes.

En conclusion, la politique a toujours été un nid de guêpes. Mais dans l'urgence, le bien commun prend le pas sur les idéologies et sur les intérêts personnels; Mme Taubira l'a appris à ses dépens. Si c'est dans l'adversité qu'on voit les vrais amis, c'est dans la tranchée que l'on voit les vrais meneurs.

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