Guerre « sainte »

Dimanche 17 avril, Mohammad Allouche, négociateur principal des islamistes syriens, a quitté Genève. Il a tweeté un verset du Coran pour appeler à frapper l'armée syrienne de tous côtés. Nous reviendrons ici sur le concept de « guerre sainte », d'abord dans le christianisme, avant de voir ce qu'il en est dans l'islam lors des prochains messages.

Le concept de guerre sainte est l'une des constantes de l'Histoire des hommes. Car celui qui est en guerre cherche toujours à justifier son action par la défense d'une cause noble. Et quelle cause plus noble peut-il y avoir que de défendre un Dieu au-delà de toutes les causes?

Je ne m'étendrai pas ici sur le concept de guerre. Bien que l'on sous-estime, à mon sens, l'importance et la violence des guerres économiques, financières, psychologiques, de l'information, etc.

Mais peu importe la forme de cette guerre: nous entendons partout que nous y sommes engagés.

Le pape François a parlé, à Noël, du monde entier qui se trouve en état de guerre. Un peu plus tôt dans l'année, il était déjà le premier haut responsable à déclarer officiellement que nous sommes au cœur de la troisième guerre mondiale.

© © Photo: AP/Gregorio BorgiaPape François
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Une guerre, non contre l'islam — ce serait faire insulte à tous les musulmans qui meurent chaque jour dans cette lutte — mais contre une dérive intégriste, fanatique, obscurantiste de cette religion. Une forme de cancer de la pensée qui se métastase dans tous les pays. Cancer dont s’accommodent certains pays, comme la Turquie ou l'Arabie Saoudite, à des fins impérialistes.

Manuel Valls n'a pas manqué de le constater par lui-même et de s'en faire l'écho.

Ce qui m'intéresse ici n'est pas tellement le concept de guerre, mais plutôt celui de sainteté. Ainsi que le subtil mélange des deux.

La sainteté peut se définir comme l'état de l'homme qui tend vers Dieu, se purifiant toujours plus à chaque pas qui le rapproche de son but. L'homme saint devient un avec chacun des attributs divins qu'il tente de faire siens et de rendre vivants: justice, amour, vérité, compassion, impassibilité, etc..

La sainteté sera donc différente suivant le Dieu que l'on sert. Il sera possible d'être saint en tuant tout le monde, si l'on sert un Dieu qui le demande, comme les Hébreux l'ont fait dans l'Ancien Testament, ou comme l’État islamique en reproduit les méthodes aujourd'hui. Mais, à l'inverse, il sera totalement impossible d'y parvenir si le Dieu dans lequel on croit ne le demande pas.

Les mots creux, tels « il n'y a qu'un Dieu », ou « nous avons tous le même Dieu », ont l'avantage de contribuer à la paix sociale en nous berçant d'illusions, mais sont fondamentalement faux. Au sein d'une même religion, tout le monde ne croit pas dans le même Dieu, alors dans des religions différentes…

C'est pour cela que, même si j'ai beaucoup de respect pour mes amis musulmans, je ne considère pas que nous ayons le même Dieu. Si les chemins qui conduisent à nos Dieux respectifs tendent parfois dans la même direction, ils en sont d'autres fois diamétralement opposés. Le Coran revient souvent sur la nécessité de la guerre, tandis que le christianisme n'évoque rien d'autre que l'amour envers tous, et même ses ennemis.

Lorsque le président Poutine a enjoint à son armée de soutenir l'armée syrienne dans le conflit qui dévaste ce pays, certains commentateurs se sont un peu trop empressés de parler de guerre sainte. Le représentant du Patriarche de Russie a lui-même évoqué ces termes. Mais il s'agit là d'un abus de langage qui recouvre un mensonge: la guerre, pour le chrétien, n'a jamais conduit vers Dieu, et ne peut donc être associée à la sainteté.

Fort heureusement, c'est avec beaucoup de sagesse que le Patriarche Cyrille est revenu sur ces premières déclarations, afin de rendre son discours plus conforme à la spiritualité chrétienne. C'est ainsi que pour la fête de Noël, il ne parlait plus de « guerre sainte », mais de « guerre juste ».

Il ne s'agissait pas d'une simple subtilité de langage destinée aux médias, mais d'une prise de conscience de l'importance de mettre les mots prononcés en adéquation avec les croyances revendiquées.

© Sputnik . Sergey PiatakovPatriarche Cyrille
Patriarche Cyrille  - Sputnik France
Patriarche Cyrille

La « guerre juste » n'est pas liée à Dieu. Elle est une nécessité pour défendre sa famille, sa patrie, ou des opprimés. En ceci, aller défendre des Yézidis qui se font exterminer par les takfiris de l’État islamique peut être considéré comme juste. À condition qu'il s'agisse d'une aide réelle et non d'une ingérence destinée à s'accaparer leurs territoires. Les Yézidis ne sont pas chrétiens. Pourtant, il est juste de se porter à leur secours, en soutien à leurs gouvernements respectifs, et donc légitime que le Patriarche s'en félicite.

Il est tout aussi légitime que la Russie se porte au secours des chrétiens, si ceux-ci se font persécuter. Il existe des liens forts et historiques entre les pays et leurs populations, et c'est une bonne chose que la Russie assume cette protection. D'autant qu'il ne s'agit pas de protéger telle religion plutôt que telle autre, mais bien toutes les populations qui sont victimes de la politique d'extermination des takfiris.

C'est cette justice dans l'action que prônait Jean-Baptiste aux soldats romains venus le questionner (Lc 3, 14).

Les concepts de justice et de sainteté, dans la guerre, se rejoignent partiellement en un point, pour le chrétien. Ce n'est pas dans la capacité à tuer, mais dans celle d'être prêt à donner sa vie pour protéger ceux que l'on aime. Car c'est une chose de prendre la vie des autres, et c'en est une autre de donner la sienne. Le but n'est bien évidemment pas de partir à la guerre pour y mourir, mais bien de placer l'amour que l'on a au-dessus de sa propre vie.

Lorsqu'on ne parle plus de guerre sainte, on peut alors fédérer au-delà de ceux qui partagent notre religion. En ceci, dire que les orthodoxes russes mènent une guerre sainte en Syrie revient à faire abstraction des musulmans du Hezbollah qui se battent depuis des années dans le même but, et sont aujourd'hui à leurs côtés. C'est une insulte à tous les soldats de l'armée syrienne, qu'ils soient sunnites, chiites, druzes, chrétiens, alaouites, assyriens, athées ou autres. C'est même une insulte à l'armée russe, qui compte dans les rangs des hommes aux croyances diverses, pourtant tous unis dans un même combat.

La bénédiction des armées n'est pas un permis de tuer des mécréants.

Elle est une protection invoquée sur ceux qui sont appelés à se battre. Mais elle est également la prière de celui qui demande à ne pas frapper d'innocents lorsqu'il sera au front.

On pourrait rapprocher l'attitude du chrétien au combat de celle du roi David, lorsqu'il vainquit la révolte de son fils Absalon: il pleura plutôt que de se réjouir, car cette victoire avait l'amertume de la douleur et de la mort (2Sam. 18, 32 — 19, 4). La guerre devait avoir lieu, jusqu'à ce que l'un fût vaincu, mais il ne pouvait y avoir aucun motif de gloire à l'avoir gagnée.

La véritable sagesse n'est pas dans la guerre, mais dans ceux qui œuvrent pour l'empêcher, en ayant conscience qu'imposer sa volonté par la force n'apporte rien de bon. C'est le sens des propos de Sergeï Lavrov:

Je veux dire que lorsque vous commencez à propager votre idéologie, non par la voie de la conviction, mais par celle de la force, vous créez un grand nombre de risques, qu'il s'agisse de la promotion du communisme, comme l'Union Soviétique le faisait à l'époque, ou de la promotion de la démocratie, sans prendre en compte tous les aspects des différences culturelles, et en laissant de côté les traditions et les valeurs des populations dont vous prétendez souhaiter le bonheur, ou qu'il s'agisse des idéaux terroristes du califat. Vous ne pouvez pas imposer votre volonté par la force. (lien: 28'32'')

© Sputnik . Anton Denisov / Aller dans la banque de photosSergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères
Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères - Sputnik France
Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères

Lorsque les Turcs ont abattu l'avion russe qui revenait d'une mission contre l’État islamique, c'était clairement un casus belli. J'étais le premier à m'attendre à une réaction immédiate et violente qui aurait été parfaitement justifiée. Pourtant, monsieur Poutine a dit:

Nous n'aurons aucune réaction nerveuse, hystérique, dangereuse pour nous-mêmes et pour le monde entier. Une réaction destinée à obtenir un quelconque effet extérieur ou à obtenir des dividendes intérieurs immédiats. Cela n'aura pas lieu. Nos actions seront avant tout guidées par la responsabilité envers notre pays et envers notre peuple.

Il est bien évident que la Turquie ne perdra pas uniquement des tomates et des contrats pour ses compagnies du bâtiment, ils auront plus d'une occasion de regretter ce qu'ils ont fait, mais monsieur Poutine avait la sagesse de ne pas entraîner son pays dans une guerre. (son intervention complète)

Œuvrer à la paix n'est pas facile. La Russie tente depuis longtemps d’œuvrer à la résolution des conflits irrésolus. Mais les obstacles sont nombreux pour y parvenir. Il faut parfois savoir renoncer à ses intérêts financiers ou stratégiques.

A ce propos, le juge Marc Trévidic soulignait l'incohérence française dans nos relations avec l'Arabie Saoudite et le Qatar. Il la formulait ainsi: Proclamer qu'on lutte contre l'islam radical, tout en serrant la main du roi d'Arabie Saoudite revient à dire que nous luttons contre le nazisme tout en invitant Hitler à notre table.

J'avoue ne pas avoir compris au nom de quels intérêts supérieurs Emmanuel Adamakis, métropolite grec orthodoxe de France, avait partagé la table du roi d'Arabie, en sachant quelles persécutions vivent les chrétiens dans son pays.

 

Éric Zemmour relevait que l'Arabie Saoudite n'est rien d'autre qu'un Daesh qui a réussi. Il reprenait en cela les propos de l'écrivain algérien Kamel Daoud, publiés (en anglais et en français) par le quotidien américain The New York Times. Car effectivement, lorsque l'on compare l'idéologie des deux, leurs lois, leurs pratiques, il faudrait être aveugle, ou particulièrement malveillant, pour refuser de voir qu'il s'agit de la même chose. Et pendant que Valls affirme pour s'en convaincre que l'Arabie Saoudite combat Daech, Ashton Carter, secrétaire américain à la défense, se plaint qu'elle ne fait rien.

J'espère que la France rejoindra le gouvernement syrien, la Russie et leurs alliés, dans leur lutte contre l'islamisme fondamentaliste. Car si ce gouvernement venait à tomber, le chaos qui s'en suivrait serait pire que celui auquel nous assistons aujourd'hui en Libye. Notre intervention aux côtés de la coalition syrienne n'aura rien d'une guerre sainte, mais pourra sans conteste être considérée comme une guerre juste.

 

Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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