Pour que vive l’esprit du Normandie-Niémen

© Photo Claude Renaultyak-3
yak-3 - Sputnik France
En marge de l’hommage rendu aux pilotes de l’escadrille française Normandie-Niémen, qui s’est illustrée sur le front de l’Est contre l’Allemagne nazie, Sputnik a rencontré le propriétaire du dernier Yak-3, l’avion utilisé par ces pilotes. Un lien tangible avec l’épopée de ces jeunes héros, que nous vous faisons partager.

9 mai, fin de la seconde guerre mondiale pour les ex-républiques soviétiques et la Russie, où chaque année on célèbre en grande pompe la victoire sur l'Allemagne nazie et où l'on rend hommage aux 27 millions de vies perdues au cours de la "Grande Guerre patriotique". Pourtant, l'histoire, que l'on écrit avec un grand "H" et que l'on nous enseigne fait largement l'impasse sur les histoires de tous ceux qui l'ont façonnée, pour paraphraser Churchill, de leur sang, de leur sueur et de leurs larmes. Il en est ainsi de l'épopée de l'escadrille Normandie-Niémen, ces aviateurs français qui combattirent sur le front de l'Est.

C'était sans compter sur le concours d'une bonne dose de hasard et de Georges Chauveau, ce voltigeur de renom, qui a fondé une école d'acrobatie aérienne, en 1994 avec sa femme. C'est pour ses simples qualités aérodynamiques qu'il a fait l'acquisition auprès du musée de Tulsa dans l'Oklahoma, d'un chasseur monoplace Yak-3 ayant appartenu à la célèbre escadrille Normandie-Niémen.

"La forme de cet avion m'a toujours paru la forme idéale au niveau aérodynamique, dans mon bureau j'avais cet avion dans un cadre, alors que je n'imaginais même pas devenir pilote un jour. C'est un avion rarissime, puis un jour j'ai appris qu'aux États-Unis ils vendaient plusieurs machines, dont le Yak-3. J'ai eu la chance d'avoir un membre de ma famille qui finissait ses études là-bas, et qui était pilote. Il m'a téléphoné tout de suite en disant +dis donc, ton avion est à vendre aux États-Unis, à un prix très intéressant+ je lui ai dit +met un chèque en acompte+ la semaine prochaine je viens voir comment il est et essayer de faire la vente […] J'ignorais totalement la vie du Normandie-Niémen, comme malheureusement beaucoup trop de Français, tout simplement parce qu'après la guerre, c'est un avion qu'on a essayé d'oublier le plus vite possible, du fait de ses origines."

De l'aveu même de son propriétaire, ce chasseur soviétique, dont la ligne l'avait séduit avant même qu'il puisse imaginer d'être pilote, est un appareil "simple, robuste et sûr", un appareil représentatif de l'armement soviétique de l'époque, dont l'entretien était réduit au minimum. En témoigne cet alignement des boulons, si caractéristiques des appareils russes de l'époque: alignés dans le sens de la plaque, ils permettaient aux mécanos de vérifier leur fiabilité d'un regard. D'un modèle standard, l'on pouvait démonter la carlingue en quelques minutes, le tout muni d'un unique tournevis.

© Sputnik . Maxime PerrotinLes écrous au format unique de l’appareil…
Les écrous au format unique de l’appareil… - Sputnik France
Les écrous au format unique de l’appareil…
© Sputnik . Maxime Perrotin… Et leur tournevis, façon clé "Ikea"
… Et leur tournevis, façon clé Ikea - Sputnik France
… Et leur tournevis, façon clé "Ikea"

 

Quant à sa prise en main, on peut se poser la question légitime de la difficulté à manœuvrer un avion militaire par rapport aux avions modernes, spécifiquement conçus pour la voltige, que l'on retrouve dans le hangar de l'école de Georges. Des doutes balayés d'un revers de main par l'intéressé:

"Non, ce n'est pas un avion difficile du tout, vous verriez son train d'atterrissage est très large, il est conçu justement pour pouvoir décoller et atterrir facilement. Tout est fait dans cet avion pour faciliter le pilote, il est extrêmement maniable, il n'a pas véritablement de défaut de construction: on peut dire que c'est avion facile."

© Sputnik . Maxime PerrotinLe Yak-3 de Georges Chauveau
Le Yak-3 de Georges Chauveau - Sputnik France
Le Yak-3 de Georges Chauveau

Un appareil qui fit ses preuves au combat et qui fut préféré par les aviateurs français qui avaient le choix entre cet appareil et ses homologues britanniques et américains. On est loin de l'image désuète qui colle à la peau de l'industrie soviétique, en comparaison de ses rivales de l'Ouest.

"Cela a été vrai longtemps, mais à la fin de la guerre les Russes ont rattrapé la différence, puis les Allemands ont blindé leurs avions alors que les Russes ont fait le choix de ne pas les blinder. Ils gagnaient une tonne, une tonne pour un avion c'est énorme, il ne leur fallait pas un moteur de 2000 chevaux pour avoir de bonnes performances parce qu'il y'avait une tonne de moins à promener."

Son avion est devenu la coqueluche de l'armée de l'air depuis un rapprochement avec l'association Normandie-Niémen et Le Bourget, où il a effectué plusieurs représentations, notamment lors de l'inauguration de la stèle commémorative du régiment, ainsi qu'à l'occasion du 70e anniversaire de la victoire. Un rapprochement, là aussi, largement dû à la chance, qui lui a fait rencontrer Roland de la Poype, fondateur du Marineland d'Antibes, qui avant d'être un pionnier de l'industrie, fut un pionnier du Normandie-Niémen. Il raconte ses aventures dans ses mémoires: L'épopée du Normandie-Niémen (Tempus Perrin).

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"Je me suis trouvé un jour au musée du Bourget, en me promenant, à côté de moi il y avait un guide avec un étranger et j'ai entendu +vous voyez, ça c'est le dernier avion, il n'y a plus de Yak-3." À la fin j'en pouvais plus et j'ai dit +écoutez madame, je suis désolé de vous contredire, mais il y a un Yak-3 à Coulommiers+ et là cette femme, en charge des visites, était un peu offusquée et elle me dit +Monsieur, s'il y avait un Yak-3 à Coulommiers, je serais au courant.+ et là je lui ai dit +je suis désolé, mais je suis le propriétaire d'un Yak-3, si vous voulez, venez, cela me fera très plaisir […] C'était le jour où Roland de la Poype était au musée du Bourget, donc elle m'a dit +je vais vous présenter monsieur de la Poype.+ je lui ai dit que ça serait un très grand honneur pour moi et je leur ai sorti les photos, ils étaient très étonnés. +Comment, on ne sait pas qu'il y a un Yak-3 si près du Bourget.+"

© Sputnik . Maxime PerrotinExemplaire de Yak-3 conservé au musée de l’Air et de l’Espace du Bourget
Exemplaire de Yak-3 conservé au musée de l’Air et de l’Espace du Bourget  - Sputnik France
Exemplaire de Yak-3 conservé au musée de l’Air et de l’Espace du Bourget

Le restaurer, un travail de longue haleine, près de 9 ans d'efforts, avec une dizaine de ses amis, également passionnés d'aviation. Premier vol:

"J'ai travaillé plusieurs années sur cet avion et le fait d'être dans ses entrailles tous les week-ends, à monter, démonter, peindre, graisser… on finit par se l'approprier, c'est presque une construction, donc vous n'avez plus qu'une hâte, c'est de voler! 9 ans, ce n'est pas 2 jours: on avait tout démonté, tout remonté […] vous êtes très impatient, si bien que l'angoisse, la peur… non pas vraiment. Parce que même sans jamais avoir volé avec, vous connaissez cet avion de A à Z. Vous connaissez la taille et la couleur de tous les boulons et quand lorsque le moteur fait vibrer toute cette machine, avec le bruit, c'est une grande joie. C'est très impressionnant pour un pilote, mais cela fait 9 ans que vous attendez ce jour-là! "

Les meilleurs moments de la Parade de la Victoire du 9 mai 2016 - Sputnik France
Les meilleurs moments de la Parade de la Victoire du 9 mai 2016
Point intéressant: le pilote de ce Yak-3, arborant sur sa livrée le numéro 4, Robert Marchi, n'était pas seulement un As avec 13 victoires attitrées, mais également le seul voltigeur du Normandie Niémen. Une affinité supplémentaire entre le pilote actuel et sa machine, car les voltigeurs jouissent d'un statut particulier dans le milieu aéronautique, celui de "gens qui volent sur le dos", de têtes brûlées, à la recherche perpétuelle de la perfection.

Une vraie suite de coups du destin, qui va à jamais lier Georges Chauveau au groupe de chasse N° 3.
C'est ainsi qu'il y a quelques années, une femme apporta à Georges les cendres de son mari, ancien pilote du Normandie-Niémen, afin qu'il les disperse cet avion, en guise de dernier vol.

Une centaine de pilotes sont passés par le groupe de chasse N° 3, dont certains ont traversé dans des conditions inouïes la moitié de la planète pour continuer le combat.

© WikipediaRoland de la Poype a 20 ans lorsqu’il s'engage dans les Forces Aériennes Françaises Libres (FAFL) avant de se porter volontaire pour le Groupe de Chasse n°3, Normandie-Niémen
Roland de la Poype a 20 ans lorsqu’il s'engage dans les Forces Aériennes Françaises Libres (FAFL) avant de se porter volontaire pour le Groupe de Chasse n°3, Normandie-Niémen - Sputnik France
Roland de la Poype a 20 ans lorsqu’il s'engage dans les Forces Aériennes Françaises Libres (FAFL) avant de se porter volontaire pour le Groupe de Chasse n°3, Normandie-Niémen

Ainsi, les 14 pilotes et la quarantaine de mécaniciens fondateurs de l'escadrille se sont portés volontaires pour continuer la lutte contre l'Allemagne nazie sur le front de l'Est. Ces hommes, toutes origines sociales confondues — de l'aristocrate au tourneur-fraiseur chez Renault, traverseront l'Afrique, du Nigeria au Caire, en passant par le Cameroun, le Congo, l'Ouganda ou encore le Soudan, avant de rejoindre le Moyen-Orient et de là l'URSS. C'est sur la base libanaise de Rayak, avant leur départ pour la Mésopotamie, le Caucase et enfin Ivanovo — au nord-est de Moscou — que les membres du Groupe de Chasse n° 3 — qui avaient fait broder par des orfèvres arméniens des souks de Damas une soixantaine d'écussons. Après une hésitation avec "Flandres Françaises", ils baptiseront leur unité du nom de "Normandie", "Bretagne" étant déjà pris.

© Sputnik . Maxime PerrotinLa verrière du cockpit du Yak-3
La verrière du cockpit du Yak-3 - Sputnik France
La verrière du cockpit du Yak-3

Leur escadrille va suivre tout au long de la guerre la progression de l'Armée rouge. Lors des "desserrages" (changement de terrain en temps de guerre), les pilotes utilisaient l'espace exigu de la verrière derrière l'appuie-tête de leur siège pour emmener un mécano, qui ne pouvait bien sûr porter de parachute.

C'est lors d'un de ces desserrages que le 15 juillet 1944, alors que le "Normandie" part rejoindre un terrain pour la bataille du Niémen, le pilote Maurice de Seynes, victime d'une avarie de moteur — aveuglé par l'essence qui jaillit dans son cockpit et par la fumée de l'incendie qui s'est déclaré — refusera de suivre les injonctions de sa hiérarchie de sauter et d'abandonner son mécano Vladimir Bielozoub à une mort certaine.

© WikipediaMaurice de Seynes et Vladimir Bielozoub
Maurice de Seynes et Vladimir Bielozoub - Sputnik France
Maurice de Seynes et Vladimir Bielozoub

Après plusieurs  tentatives d'atterrissage, ils trouveront la mort tous les deux, lorsque l'appareil heurtera le flanc d'une colline. Les deux amis y seront enterrés côte à côte et entreront dans la postérité en Russie où, aujourd'hui encore, leurs noms sont enseignés dans toutes les écoles. Six jours plus tard, Staline accordera au régiment l'appellation "Niémen" pour sa part prise au franchissement de cette rivière. Vingt ans plus tard, Thérèse de Seynes dira de son fils, au général Zakharov venu lui rendre visite: "Mon général, j'avais un seul fils, et il a eu la possibilité de se sauver… Mais alors l'honneur de toute notre famille aurait été entaché. Mon fils a agi noblement…"

Un exemple parmi tant d'autres de courage et d'abnégation, qui pourrait faire de ces héros des repères qui manquent à notre société. Pourtant, l'histoire du Normandie-Niémen, l'unité la plus titrée de l'armée de l'air française semble se perdre dans l'oubli qui frappe des pans entiers de notre histoire.

Le musée du Bourget honore à sa façon ces combattants exceptionnels. Organisé autour d'un Yak-3, l'espace Normandie-Niémen présente l'escadrille mythique et ses membres, au travers de photos et d'objets du quotidien, récupérés par les vétérans et leurs familles. Un espace en grande partie financé par la banque publique russe Zenit, dont le président est lui-même un admirateur du Normandie-Niémen.

© Sputnik . Maxime PerrotinCertains des effets personnels des pilotes, conservés à l’espace dédié au régiment Normandie-Niémen au musée du Bourget
Certains des effets personnels des pilotes, conservés à l’espace dédié au régiment Normandie-Niémen au musée du Bourget - Sputnik France
Certains des effets personnels des pilotes, conservés à l’espace dédié au régiment Normandie-Niémen au musée du Bourget

En effet, si les Français semblent délaisser leurs héros, n'envoyant aux commémorations du Normandie-Niémen qu'un sous-préfet, le devoir de mémoire est encore vivace en Russie, comme en témoigne la présence à la cérémonie de vendredi dernier d'Alexandre Orlov, ambassadeur de Russie en France:

" […] Aussi bien pour les Russes que pour les français, ce régiment est un symbole de la fraternité d'armes et de l'amitié franco-russe. Je souhaiterais rappeler que 96 pilotes français ont participé à ce régiment, à différents moments, à différentes campagnes, en Union soviétique à l'époque, et 42 sont tombés au combat. […] C'est un grand moment d'émotion, de recueillement, de commémoration, qui doit nous rappeler qu'on a été alliés pendant la Deuxième Guerre mondiale, comme pendant la Première Guerre mondiale, soit dans tous les moments cruciaux dans l'histoire de l'Europe, la Russie et la France étaient ensemble et c'est un enseignement que nous devons tirer de notre histoire commune."

© Sputnik . Maxime PerrotinAu mémorial du régiment, devant l’entrée du Musée de l’Air et de l’Espace du Bourget, photo de groupe des Français et Russes qui ont rendu hommage au Normandie-Niemen
Au mémorial du régiment, devant l’entrée du Musée de l’Air et de l’Espace du Bourget, photo de groupe des Français et Russes qui ont rendu hommage au Normandie-Niemen - Sputnik France
Au mémorial du régiment, devant l’entrée du Musée de l’Air et de l’Espace du Bourget, photo de groupe des Français et Russes qui ont rendu hommage au Normandie-Niemen

Avec l'oubli progressif de leurs aventures, c'est la méconnaissance grandissante du Front de l'Est en Occident qui est mise à nu. En effet, la contribution soviétique à la victoire sur l'Allemagne nazie — minimisée à des fins idéologiques du temps de la Guerre froide — semble, à mesure que les témoins de cet épisode tragique de l'histoire s'éteignent, de plus en plus jetée aux oubliettes. À titre de comparaison, les Américains ont perdu sur le front européen et pacifique moins de soldats que la France et moins de soldats que l'URSS pour la seule capture de Berlin, entre le 25 avril et le 3 mai 1945.

Ces 20 chansons qui font pleurer des millions de Russes - Sputnik France
Ces 20 chansons qui font pleurer des millions de Russes …
Les aviateurs de Normandie-Niémen ne furent pour leur part que 42 à périr au champ d'honneur, une goutte d'eau dans l'océan de victimes de la Seconde Guerre mondiale en URSS. Mais ces 42 ont toujours leur place dans la mémoire collective russe, comme en témoigne la plaque commémorative de la galerie Tsvetkov. Tombés durant la "Grande Guerre patriotique" (Seconde guerre mondiale), ils côtoient les Russes tombés face à la Grande Armée de Napoléon, durant la Guerre patriotique (campagne de Russie), qui ont leur mausolée dans les murs de la cathédrale voisine, siège du patriarcat russe. Raccourci saisissant des relations que nous entretenons avec ce pays… et que ce pays entretient avec sa mémoire.

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