Darugate

L'Église de la rue Daru est l'une des nombreuses juridictions orthodoxes en France. Bien que composée de Russes, elle dépend de Constantinople. Elle est l'une des causes de brouille entre les patriarches de Moscou et Constantinople. Nous allons voir ici les intrigues de Constantinople pour s'assurer de son contrôle.

Le 2 novembre 2013, le père Job Getcha était élu à la tête de l’Église russe en France, exarchat du patriarcat de Constantinople. Église plus connue sous le nom d’Église de la rue Daru. Derrière cette nomination se cachaient des enjeux de pouvoir qui dépassaient les simples paroissiens. Enjeux qui allaient aboutir à une guerre ouverte que l'on nomma: le Darugate!

Le Conseil d’Administration a tout d’abord présenté la candidature des pères Syméon (Cossec), Grégoire (Papathomas) et Job (Getcha), pour approbation par le synode de Constantinople. Une telle liste était en soi une vraie surprise et un pied de nez aux statuts de l’Exarchat stipulant que tout candidat doit avoir 5 ans d’ancienneté au sein du diocèse. À cette date, seul le père Syméon remplissait ces conditions, les deux autres candidats n’étant pas clergé de l’Exarchat en ce moment. Les commentateurs ne manquèrent pas de soulever ce point des plus évidents.

Le Saint Synode refusa d’entériner la liste, ouvrant une période d’incertitudes, de questionnements et de rumeurs. Chacun avait en tête que le Phanar soutenait la candidature du Père Job. Afin de sortir de la crise, une solution fut trouvée. Le 1er novembre 2013, les nouveaux statuts adoptés en Assemblée Générale extraordinaire ne mentionnaient plus la condition d’ancienneté, ce qui ouvrait la voie à une candidature régulière des pères Grégoire (Papathomas) et Job (Getcha), qui furent donc proposés comme candidats. La surprise fut de taille : le Phanar ne valida que la candidature de son poulain, le Père Job (Getcha), et, autre surprise majeure, proposa deux candidats additionnels, à peu près inconnus de tous, le hiéromoine Mykhaylo (Anischenko) et l’archimandrite Bessarion (Komzias) , alors que, toujours selon les statuts qui régissent l’Exarchat et qui ont tout de même été validés par le Phanar, seul le Conseil d’Administration est à même de proposer des candidats, le synode étant, quant à lui, libre d’agréer qui bon lui semble mais en aucun cas de proposer de son propre chef des candidats. Étrangement, l’Assemblée Générale a procédé à un vote avec la liste émanant du Phanar, et ce en dépit de l’irrégularité manifeste. Peut-être cela est-il le fait de la lassitude d’être demeuré longtemps sans archevêque. A l’issue de ce vote, le Père Job a été élu avec une confortable majorité : 109 voix en sa faveur, 33 pour le père Bessarion, 9 pour le père Mykhaylo. On note toutefois un vote contestataire non négligeable qui s’est manifesté par 40 bulletins blancs ou nuls

© SputnikAbdoulaye Mahamat, délégué des commerçants du marché central de N’Djamena, au Tchad
Darugate - Sputnik France
Abdoulaye Mahamat, délégué des commerçants du marché central de N’Djamena, au Tchad

Pour résumer, le métropolite Emmanuel Adamakis, qui partageait de nombreuses affinités avec le père Job, s'était arrangé pour modifier les règles de l'élection, discréditer les deux prétendants sérieux qui allaient l'emporter, les évincer et les remplacer par deux figurants inconnus. Puis il obligea les membres de l'AG réunie à voter, en menaçant ceux qui voulaient partir d’excommunication.C'était clairement un abus de pouvoir de la part du métropolite Emmanuel, car le 5ème canon du premier concile oecuménique (les conciles fixent les règles de fonctionnement de l'Église), interdit à un évêque d'excommunier à sa guise.

Le père Job, devenu monseigneur Job par l'opération d'un esprit dont on pouvait douter qu'il soit saint, avait un côté mondain qui plaisait au métropolite Emmanuel Adamakis. C'est ainsi qu'on le retrouva en civil dans un cabaret parisien, pour fêter son anniversaire, en compagnie de son petit secrétaire particulier, Andréï, qui lui tenait parfois compagnie dans ses virées nocturnes.

Il s'attacha dès son élection à prendre autoritairement le contrôle des institutions qui dépendaient de sa juridiction. Notamment le très renommé institut de théologie Saint Serge. Il évinça par des manœuvres tortueuses les prêtres dont l'indépendance et la renommée pouvaient lui faire de l'ombre.

En décembre dernier, alors que les membres du conseil l'interrogent sur le renvoi sans leur avis d'un doyen, Mgr Job se lève, les invective et quitte la pièce. Le P. Jean Gueit lui écrira peu après pour s'interroger, avant d'être lui aussi démis de ses fonctions de recteur à Nice.

Il concentrera l'essentiel de son action à obtenir la révocation du père Christophe d'Aloisio. Il ira jusqu'à constituer un tribunal ecclésiastique chargé de juger ce prêtre, au motif que le père d'Aloisio avait saisi un tribunal civil sur une affaire le concernant. Monseigneur Job estimera qu'un prêtre sous son autorité ne pouvait demander à d'autres juges que lui-même de se prononcer.  Le tribunal ecclésiastique ne sera jamais réuni, et l'intéressé n'aura pas la possibilité de se défendre, ni le droit à un avocat. L'un des membres, le hiéromoine Ambroise Nicoviotis, démissionnera avec fracas, en dénonçant cette mascarade indigne.

Monseigneur Job limogera tout les contestataires de son tribunal et en constituera un nouveau. Il ne s'arrêtera à aucun cas de conscience et signera la sentence du tribunal ecclésiastique sans que l'intéressé n'ait pu venir se défendre, et malgré le fait que la majorité des membres du « tribunal » aient témoignés par écrit que l'audience n'avait jamais eu lieu. Il enverra ce jugement à Constantinople en demandant de l'appliquer.

Face à tous ces scandales, le clergé et les paroissiens de la rue Daru se mobilisèrent. Ils créèrent un blog extrêmement bien documenté, afin de faire connaître leur situation.  Ils écrivirent également une lettre ouverte, que tous les fidèles furent invités à signer. Cette lettre dénonçait par le détail la situation de leur évêché.  Devant l'ampleur de cette contestation inédite, le métropolite Emmanuel tenta de faire intervenir ses soutiens. C'est ainsi que le père Placide Deseille prononça une homélie de circonstance, chargée d'être diffusée, dans laquelle il appelait à ne pas signer cette lettre ouverte (Annonce orthodoxe n° 33, sept. 2015, p. 6-7).  Le père Placide détournait au profit du métropolite le contenu du message de l’Évangile, en lui donnant un sens qu'il n'a pas.  Il recommandait de ne pas écrire, mais de s'adresser au métropolite, ou au patriarche. Il estimait que l'on ne pouvait pas traiter un évêque comme un fonctionnaire qui aurait manqué à ses devoirs. Il oubliait volontairement de préciser que le métropolite avait déjà été saisi et n'avait rien fait d'autre que de rester muré dans son silence.

Le patriarche avait également été saisi le 4 décembre 2013 et s'était contenté du même mutisme que le métropolite.  Le père Placide était bien gentil, mais que fallait-il faire si ses conseils inopérants restaient lettre morte? Comment faire pour ne pas traiter les membres du clergé comme des fonctionnaires si ces mêmes membres en adoptaient la conduite dans ce qu'elle a de plus caricatural? Ce clergé n'est-il pas, d'ailleurs, fonctionnaire de l’État grec? Pourquoi le clergé demanderait-il le statut de fonctionnaire, se comporterait-il comme tel, mais exigerait-il malgré tout une reconnaissance particulière? La reconnaissance n'est-elle pas la marque du respect? Le respect la conséquence de la justice des œuvres? La justice des œuvres le fruit de la sagesse? Quelle reconnaissance peut-il y avoir sans la sagesse, sans la justice des œuvres et sans le respect qu'elles induisent? Aucun! Les Russes l'avaient compris.

Ils tinrent bons dans leurs principes et ne se laissèrent pas manipuler. Le clergé russe se désolidarisa du père Placide et soutint les fidèles. Fidèles qui, à leur tour, furent unis au clergé contre leur évêque.

Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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