Best of 2017: docteur, je veux être amputé!

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Pour clore la rétrospective 2017 des faits de société de Gaëlle Nicolle, plongée dans le monde surprenant des apotemnophiles. Derrière ce mot savant se cache ceux qui se voient avec un membre en moins, qu’ils restent au stade du fantasme ou passent à l’acte. Des cas qui laissent la médecine perplexe et désemparée.

[texte initialement publié le 17/11/2017 avec les titre et chapô suivants:]

Comment Internet vous apprend à vous couper la jambe

Leur obsession: ils ont un membre —ou une partie de membre- en trop. Depuis quelques années, ils se font plus visibles sur la toile: une poignée d'individus, en nombre croissant, souhaite se faire amputer, ou fait semblant de l'être. Tendance ou déviance? Un débat que les professionnels ont du mal à trancher.

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Comment Internet vous apprend à vous couper la jambe
Lames sensibles, s'abstenir. Mais qui sont ces «devotees», «wannabes» ou encore «pretenders», qui souhaitent se débarrasser d'un membre encombrant à leurs yeux? Les amputés involontaires «ne les supportent pas», ils «provoquent du dégoût» chez certains médecins et pourtant, atteints d'apotemnophilie, un trouble identitaire relatif à l'intégrité corporelle (Tiric), ils pourraient être plus nombreux qu'il n'y paraît. Ces adeptes ont leur propre vocabulaire: les devotees sont ceux qui éprouvent une attirance sexuelle pour des personnes amputées, les pretenders sont des personnes valides qui prétendent être amputées et les wanabe sont ceux qui… cherchent à passer à l'acte.

«Jamais on n'a entendu d'histoires pareilles. Ça a émergé au début des années 70 et 80, puis ça s'est mis à flamber au début des années 2000… Avec maintenant des centaines, voire des milliers de personnes, qui tchatent par Internet»,

explique le psychiatre Patrick Clervoy, historien de la médecine et auteur d'une des premières publications sur le sujet. À cheval entre la psychiatrie, la neurologie et la chirurgie, l'irréversible envie de se couper un membre n'a en réalité pas encore de définition claire: «conduite déviante, préférence sexuelle, maladie […], revendication identitaire»… Tout est encore à analyser, soupire la psychologue Marie-Jossé Grasso, coauteure avec le psychiatre Didier Bourgeois de «l'apotemnophilie: un destin social et personnel».

«Docteur, cette jambe n'est pas à moi»

Durant plusieurs mois, ils ont suivi un patient qui, après avoir vu son «rêve d'enfant» se réaliser, l'émasculation, «a bu du cognac pour fêter ça». Santé.
La multiplicité des profils, les mutilations qui passent pour des accidents et surtout l'absence d'étude globale rendent impossible à chiffrer le nombre de personnes atteintes d'apotemnophilie:

«Si je me réfère à Internet, je m'aperçois qu'il y a quand même une petite dizaine de gens, de langue française, qui entrent dans les forums de discussions et qui disent qu'ils ont la même chose»,

constate le Docteur Clervoy. Il a suivi une patiente persuadée depuis l'enfance que «ses jambes ne lui appartenaient pas». Pourtant, et à l'inverse du cas précédent, elle «n'a aucun antécédent médical, chirurgical ou psychiatrique particulier». En clair, c'est une personne dans un corps sans aucune anomalie, avec un état psychique sans aucune maladie, mais capable de dire au millimètre près «ça, c'est moi, ça, ce n'est plus moi». Enfant, elle se rêvait déjà en robe et «flottante au-dessus du sol».

«J'ai déjà commencé le boulot»

C'est «une communauté invisible, avec des moyens financiers et intellectuels», décrit le docteur Clervoy, où le sobriquet anglo-saxon des psychiatres prend un double sens: les «shrinks», autrement dit «rétrécis». Il ne faut pas s'attendre à ce que le wanabe «ne consulte, n'exprime ou n'explicite sa souffrance-revendication dans une dimension dépressive ni qu'il fasse une démarche psychothérapique».

Parce que la législation française fait tout pour vous en couper l'envie de vous amputer, les plus aisés iront en Grande-Bretagne, où un comité d'éthique étudiera leur cas, ou encore en Inde, aux Philippines ou en Thaïlande, où les chirurgiens font leur pub directement sur la Toile. Pour les autres, il y a la communauté: si Internet a vu fleurir les tutoriels beauté, il peut aussi vous apprendre à vous couper la jambe. L'objectif est simple, aller directement au bloc opératoire, sans passer par la case expertise psychiatrique: «La loi interdit un acte chirurgical qui ampute chez une personne un organe sain et sans que sa santé soit menacée», explique Docteur Clervoy. Et cela passe par l'automutilation, parfois en se couchant sur des rails, mais le plus souvent avec de la neige carbonique:

«Il y a une communauté de patients qui parle de la même manière sur Internet, qui parle de la même manière devant leur médecin, en les poussant à aller le plus loin possible dans l'amputation»,

poursuit le psychiatre. Un exemple ici:

Tom,
Je suis très inquiète pour toi. Un amputé volontaire que je connais m'a donné les conseils suivants pour toi. FAIS TRÈS ATTENTION!!!
Si tu décides de te geler la jambe à la neige carbonique, NE LA DÉGÈLE PAS ENSUITE (elle aurait l'air normale). VA À L'HÔPITAL EN AMBULANCE, même si ça coûte cher, AVEC LA JAMBE ENCORE GELÉE. (La dégeler, c'est du suicide)
Choisis un jour où l'hôpital n'est pas trop fréquenté. Fais-le le plus tôt possible dans la journée après avoir acheté la neige carbonique. (suite en bas de page)*

La nécrose, ce point de non-retour qui met le chirurgien dans l'obligation d'opérer. En cas de refus, certains wanabe peuvent aller jusqu'à la menace de suicide: «Mais qu'est-ce que vous voulez, que je mette ma jambe sous un train? Je risque de mettre ma vie en danger à cause de vous» relate le Docteur Clervoy, qui a déjà «vu des gens se donner des coups de couteau».
Dans le cas de la femme qu'il a suivie avec d'autres confrères, même si «on avait le sentiment que cette patiente serait soulagée par une amputation», celle-ci la laissait se surinfecter afin d'obtenir l'exacte amputation qu'elle voulait, «à mi-cuisse». «La médecine prend la forme que les patients lui donnent, indépendamment du savoir ou du progrès scientifique.»

«Je peux m'intégrer, je suis handicapé»

Aussi folles que ces demandes puissent paraître, force est de constater que «les gens, une fois opérés, disent être nettement améliorés du point de vue de leur humeur. Ils ne souffrent plus d'être dans un corps qui leur est étranger», poursuit-il. Même si on ne sait parfois pas jusqu'où ils peuvent aller: «il peut y avoir une addiction», note le docteur Bourgeaois.

Autre ambivalence, si nombre de prises en charge psychiatriques n'ont pas d'effet de dissuasion, Marie-José Grasso se souvient d'un soir où son patient, qui «avait une envie d'amputation assez forte», parvint néanmoins à «faire appel à un service d'urgence pour être hospitalisé et ne pas passer à l'acte».

«Il pensait qu'il était entier lorsqu'il était coupé, ou lorsqu'il ressemblerait à un poupon. Ce n'est pas un processus psychotique, ça renvoie à un trouble de l'identité corporelle», nuance le Docteur Clervoy.

Si, dans notre cerveau, nous construisons notre image du corps, «certains sujets n'hésitent pas à passer à l'acte sur leur propre corps pour le mettre en adéquation avec leur idée d'eux-mêmes», expliquait-il dans une des rares publications sur le sujet: «En ce sens, leur corps devient l'œuvre de leur vie! Ils retrouvent, l'alibi esthétique ou artistique en moins, la démarche du body art». Joint par téléphone, le Docteur Bourgeois précise:

«Ils cherchent à être eux-mêmes, en conformité avec leur vraie image d'eux-mêmes. C'est une quête désespérée. Ils risquent leur vie. Qu'est-ce qui fait qu'un sujet ne peut être en conformité avec l'image qu'il a de lui-même qu'en étant amputé? C'est ça la question…»

et de poursuivre: «On est dans une reconstruction du corps. Il devient une prothèse narcissique, et le fait que le sujet de mette des piercings, se tatoue, etc., ça fait en sorte que leur corps n'est plus leur corps naturel. C'est un corps reconstruit. L'alibi artistique, cela fait que leur corps devient une œuvre d'art. […] Le but, c'est la maîtrise. C'est que le corps soit maîtrisé complètement».

«Le soin est une pratique de réconciliation»

Citant le philosophe Platon, sur la manière de soigner les patients, le docteur Clervoy estime que «parfois, les réconcilier avec leur corps, c'est les opérer. Parfois, les réconcilier avec leur corps, c'est aider à accepter de ne pas être opéré. C'est au cas par cas. Il n'y a pas de réponse stéréotypée à ce type de situation», avant de conclure: «Nous n'avons aucun élément actuel qui explique l'organicité de ce trouble».

Pourrait-on légaliser l'amputation, en cas de trouble identitaire relatif à l'intégrité corporelle, incurable par les mots? «La communauté transgenre a gagné en visibilité, respectabilité et pouvoir de lobbying», parvenant ainsi, au bout de décennies, à faire en sorte que le changement de sexe ne soit plus considéré comme un cas de psychose et que «les transgenres, après avis, puissent être opérés. C'est récent, c'est un parcours du combattant.» Et de supposer que

«Si les apotemnophiles arrivent un jour à être une communauté suffisamment forte et influente, peut-être obtiendront-ils [le droit à l'opération, ndlr]».

 

*Fais-le chez toi, l'hôpital est sujet à des règles de protection de la vie privée.
Ne gèle que jusqu'au genou, y compris le genou. Fais un garrot en forme de pince en métal qui appuie dans le creux derrière le genou et juste au-dessus. Ne le serre qu'ensuite, quand tu auras la jambe engourdie à cause de la neige carbonique.
RESTE VIGILANT. Ne dors pas.
ASSURE-TOI QUE LA PIÈCE EST BIEN AÉRÉE, pour laisser sortir le dioxyde de carbone. Utilise un ventilateur.
NE MANGE RIEN pendant les 24 heures précédentes.
NE BOIS PAS TROP D'EAU. Si tu veux, bois une petite quantité de boisson alcoolisée avant pour te donner du courage.
Prévois un système en cas de besoin d'uriner.
RÉCHAUFFE-TOI avec des chaufferettes et des bouillottes.
Isole de la chaleur le récipient à neige carbonique avec des couvertures.
ASSURE-TOI QUE TON TÉLÉPHONE EST À PORTÉE DE MAIN. Si possible, aie deux téléphones.
Fais bien attention à ce que TA PORTE D'ENTRÉE NE SOIT PAS FERMÉE À CLÉ pour que les ambulanciers entrent facilement.
Entoure la jambe de bandage élastique, pour que la neige carbonique ne touche pas ta peau. La neige carbonique ne te fera pas mal, tu ressentiras seulement une lourdeur dans les muscles, sans doute parce qu'ils perdent leur potassium. Le garrot est là pour éviter que les toxines ne se répandent.
Assieds-toi sur une chaise et mets la jambe dans une boîte en bois solide, légèrement inclinée, par exemple sur une table basse, avec plusieurs séparations à l'intérieur mais trouées pour laisser passer la jambe. Il faut commencer par geler le haut de la jambe, là où elle est le moins sensible. Les séparations doivent être amovibles. Fais deux couvercles: l'un pour le haut, l'autre pour les autres partitions. Les couvercles doivent empêcher l'air chaud d'entrer et les fumées de sortir. Le garrot serre la jambe à l'extérieur de la boîte. Ne le serre pas trop fort d'abord.
Pose le talon sur une petite plateforme pour permettre à la neige carbonique de venir en dessous.
Pré-refroidis la boîte avec de la neige carbonique au fond de chaque partition.
Ne te dépêche pas. Prépare tout avec minutie, prends plusieurs mois si besoin. TESTE TOUT AU PRÉALABLE.

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