Maroc: Faut-il craindre d’autres «Jerada»?

© REUTERS / Youssef BoudlalPeople shout slogans during a protest after two miners died while working in a clandestine coal mine, in Jerada, Morocco December 29, 2017.
People shout slogans during a protest after two miners died while working in a clandestine coal mine, in Jerada, Morocco December 29, 2017. - Sputnik France
Malgré les efforts du gouvernement, les contestations sociales dans l’ancienne ville minière de Jerada pourraient non seulement persister, mais aussi se propager à d’autres villes, craint un analyste politique marocain interrogé par Sputnik.

Vendredi est jour ouvré et de recueillement pour la majorité musulmane au Maroc. Journée de mobilisation (aussi) à Jerada, l'ancienne ville minière du nord-est qui a conduit, avec «succès» selon les organisateurs, sa deuxième grève générale. La première a eu lieu le 29 décembre dernier, également un vendredi.

Moroccans shout slogans and wave their national flag as they participate in a demonstration after the funeral of two brothers who died while digging in an abandoned coal mine in the northeastern city of Jerada, 60 kilometres southwest of Oujda, on December 27, 2017. - Sputnik France
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Pourtant, une délégation gouvernementale s'est depuis rendue sur place, pour être à l'écoute des revendications de la jeunesse, en première ligne du mouvement de contestation sociale. Le 16 janvier, un plan d'urgence a même été dévoilé pour sortir cette ville de la marginalisation dans laquelle elle baigne depuis des décennies. A la clé, des créations d'emploi, des mesures pour alléger le poids des factures d'eau et d'électricité, ainsi que la prise en compte des doléances environnementales. Pourtant,

«Il n'y a rien de concret dans ce plan qui puisse répondre réellement à nos revendications. En attendant, on maintient la pression et la mobilisation continue», a déclaré à Sputnik Zahra Haroud, l'une des leaders de la contestation populaire de la ville, réunie au sein du mouvement «Hirak de Jerada».

Contrairement à la première grève générale de décembre dernier, celle-ci s'est faite sans les syndicats.

«Les administrations n'étaient pas en grève, officiellement, bien que plusieurs fonctionnaires ne se soient pas rendus au travail. Je peux dire que le mot d'ordre du mouvement a toutefois été respecté à hauteur de 90%», estime Driss Ouali, un responsable politique et syndical local, dans une déclaration à Sputnik.

Selon Ouali, les syndicats n'ont pas accompagné la grève générale parce qu'ils «ont subi des pressions de la part du gouvernement». De son côté, l'Hirak a lancé son mot d'ordre unilatéralement, sans consultation préalable auprès des structures syndicales, ajoute-t-il.

Jusqu'à l'éclatement de la crise, ils étaient plusieurs centaines à s'aventurer, chaque jour, dans les mines désaffectées, fermées depuis une vingtaine d'années par le gouvernement pour leur coût excessif. En extrayant le charbon de façon artisanale, ces jeunes gens prenaient toutefois de gros risques. Un tragique incident s'est produit le 21 décembre, quand deux frères sont morts noyés après avoir percuté accidentellement un puit d'eau dans une mine.

«Il a fallu 48 heures pour extraire les corps, faute des moyens nécessaires. Ce qui a fait monter encore plus la tension», s'indignait Zahra, dans une précédente déclaration à Sputnik. Un drame qui était venu se greffer à une grogne qui montait en puissance contre les factures «excessives» d'eau et d'électricité. Depuis, les manifestations s'enchaînaient, rassemblant des milliers de participants. Sollicités par Sputnik, ni le porte-parole du Gouvernement, Mustapha Khalfi, ni le ministre des Mines, Aziz Rebbah, n'ont pu être joints. Pour l'analyste politique marocain Rachid Elbelghiti, contacté par Sputnik,

«Il n'y a pas eu de réponse politique à cette crise, alors que c'est ce qu'il fallait faire, même si la contestation se matérialise sous forme de revendications sociales et économiques. C'est que la problématique est éminemment politique. Il faut qu'il y ait une véritable démocratie locale qui permette aux gens d'expérimenter leurs propres modèles de développement. Pour toutes ces raisons, et tant que cela n'aura pas été fait, il y aura malheureusement d'autres cas comme Jerada, comme il y en a eu récemment», craint Elbelghiti.

C'est que tant le mode opérationnel que l'élément déclencheur de la crise de Jerada rappellent celle du Rif, une région du nord touchée fin 2016 par une vague de manifestations, en s'exacerbant dans la ville frondeuse de Hoceima. La mort d'un poissonnier, broyé par une benne à ordures, avait déclenché les événements.

«Dans les deux cas, nous nous trouvons devant des régions dotées de ressources naturelles importantes mais qui font l'objet d'une marginalisation qui dure depuis des décennies. Dans un cas comme dans l'autre, la survenance d'un drame a ouvert les anciennes plaies», analyse Elbelghiti.

S'en est suivi une contestation populaire dans laquelle la présence féminine a été «déterminante», relève l'analyste marocain, alors qu'il s'agissait, paradoxalement, de régions conservatrices où la femme n'était pas vouée à jouer un rôle de premier plan.

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Elbelghiti nuance la comparaison, toutefois, en indiquant que «le facteur identitaire était plus présent au moment de la contestation du Rif, zone culturellement beaucoup plus homogène que celle de Jerada, ancienne ville minière qui a attiré, par le passé, des miniers d'autres régions du Maroc».

Revers de la médaille pour un Maroc qui a franchi de grands pas depuis une quinzaine d'années et fait figure, entre autres, d'étoile montante du Maghreb en multipliant les offensives économiques dans le continent?

«Le Maroc avance, mais dans la douleur. C'est un combat qui n'est pas facile, parce qu'il implique des choix. Et l'un de ses principaux défis de ces prochaines années, c'est de mettre fin à ce décalage en organisant une meilleure redistribution des richesses» rappelait, dans une précédente déclaration à Sputnik Hichem Ben Yaïche, expert en géopolitique africaine.

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