«Un jour à Troubtchevsk», une histoire d’amour loin de l’Amérique

© Sputnik . Oxana BobrovitchLes affiches de "Un jour à Troubtchevsk" à Cannes, 2019
Les affiches de Un jour à Troubtchevsk à Cannes, 2019 - Sputnik Afrique
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«Un jour à Troubtchevsk», de la réalisatrice russe Larisa Sadilova, plonge le spectateur dans la vie de la Russie profonde, sans excès ni hystérie, sans noirceur ni autoflagellation. Cette histoire d’amour impossible, dans une société provinciale patriarcale, a séduit le jury de la sélection «Un certain regard» à Cannes… pourquoi?

«Once in Trubchevsk» de Larissa Sadilova ou «Once in Hollywood» de Quentin Tarantino? Pas de doute, il faut voir les deux. Ne serait-ce que pour le contraste. Les péripéties de la star de télévision Rick Dalton et sa doublure, le cascadeur Cliff Booth, vous plongent dans l’univers fou des tournages hollywoodiens. L’histoire d’amour entre un camionneur (Egor Barinov) et Anna (Christina Schneider), racontée par la réalisatrice russe, se déroule dans une petite ville de la région de Briansk, autant dire la Russie profonde. 

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La vie tranquille d’une ville provinciale ne l’est qu’en surface: il faut se méfier de l’eau qui dort. Et ce sont bien les passions shakespeariennes qui bouleversent les vies des personnages principaux, qui vivent dans des maisons voisines, une situation où il est particulièrement difficile de cacher leur relation. N’oubliez pas, Troubtchevsk est une ville réelle, et Larissa Sadilova la transforme en personnage, pour le bien du film.

Lorsque Larisa Sadilova a présenté son film «Once in Trubchevsk» (titre pressenti pour le marché francophone– «Il était une fois dans l’Est») au Festival de Cannes, elle n’espérait rien. Mais sa tragi-comédie lyrique sur l’impossibilité d’un bel amour dans une ville réelle a conquis le jury de la sélection «Un certain regard».

Nous avons rencontré la réalisatrice lors du Festival de Cannes, au son des clapotis de vagues et au rythme des basses, dans un café sur la plage. Dans ce lieu cannois par excellence quel «certain» regard peut-on porter sur Troubtchevsk?

«Il se peut que cette ville de 14.000 habitants ne soit pas différente des autres villes traditionnelles russes, raconte à Sputnik Larissa Sadilova. Mais je trouve que Troubtchevsk est la plus belle. Les habitants sont ouverts, accueillants, assez pauvres, mais généreux. On n’y voit ni SDF ni ivrognes… Ils sont bien différents!»

Depuis 2008, c’est le troisième film que Larissa Sadilova tourne dans cette ville, «très jeune», «avec beaucoup de cyclistes». «On était impressionnés par le nombre “européen” de cyclistes dans cette ville du sud, entourée d’une nature somptueuse, s’émerveille la réalisatrice. La rivière Desna coule entre des collines verdoyantes, juste derrière on a des forêts millénaires à perte de vue.» Et ce plongeon virtuel dans les paysages verdoyants décrits par Larissa Sadilova arrive comme un bol d’air à Cannes, rempli des films des zombis, d’extraterrestres et de guerriers en tous genres.

Alors, de quoi parle-t-on dans le film de Larissa?

D’amour! De trahison. De mensonge. Des relations familiales. On raconte l’histoire de deux couples de voisins. On ne risque pas de révéler de «secrets du scénario», puisque c’est un peu comme s’il n’y avait rien à raconter. Les répliques ne sont pas nombreuses, tout aurait été clair, même sans la traduction. Le texte n’est qu’une toile de fond qui souligne l’état émotionnel des protagonistes. D’autant plus que la réalisatrice fait souvent appel à des non-professionnels, dont la simplicité et la sincérité devant la caméra donnent le «La» à toute la symphonie: «le comédien non professionnel est un repère de la vérité».

«J’ai déjà commencé à filmer des comédiens non professionnels dans mon film “Bon anniversaire”, nous raconte Larissa Sadilova. Contrairement au théâtre, où le métier du comédien est plus important, dans le cinéma, c’est le type physique qui a plus d’importance. Je pense que pour un petit rôle, il vaut mieux choisir le type le plus proche du protagoniste. Leurs intonations seront plus vivantes, dépourvues de clichés.»

Cette décision est un challenge pour les professionnels, puisqu’il est très difficile de jouer «mieux que dans la vie». On commence à voir le «jeu» du comédien, on voit qu’il «est acteur». La réalisatrice avoue qu’il a fallu faire des efforts supplémentaires pour les costumes, le maquillage et les dialogues, afin de ne pas trancher avec l’univers de la vie réelle.

«Ce n’était pas toujours facile de communiquer avec les acteurs non professionnels, raconte Kristina Schneider. Au début, on ne comprenait même pas certains mots locaux. Mais au fur et à mesure, quand des liens amicaux se sont tissés, les relations avec les habitants de Troubtchevsk nous ont permis de nous imprégner de l’atmosphère locale.»

Pour la jeune actrice qui habite à Vienne, l’atmosphère de Troubtchevsk semblait curieusement très proche de celle de la capitale autrichienne. «J’ai l’habitude d’une vie loin de l’apparat, d’une vie simple», développe Kristina Schneider. Elle nous avoue qu’avec Larissa Sadilova, qu’elle «apprécie autant comme réalisatrice que comme femme», elles étaient «en parfaite osmose». «Parfois, on n’avait même pas besoin de se parler sur le plateau, on respirait juste au même rythme pour sentir ce qu’elle attendait de moi pour telle ou telle scène,» raconte Kristina Schneider.

«Je suis bien jeune, mais j’ai joué une femme mûre, avec une expérience que je n’ai pas vécue, dit l’actrice. Entre nous, la scène d’amour est la première de ma carrière cinématographique. Je suis reconnaissante à Larissa d’avoir traité ce problème avec la délicatesse d’une femme.»

Une histoire d’amour impossible. Une héroïne qui s’appelle Anna. Multitude de sentiments nuancés qui se lisent sur le visage de la comédienne qui longe un chemin de fer. Un grand classique russe émerge avec force de certaines images. Et la réalisatrice possède un bon goût total pour ne pas pousser le parallèle jusqu’au bout, l’amant reste anonyme, on le nomme «un camionneur».

«Dans cette histoire de Troubtchëvsk je n’ai senti aucune fausse note, confie à Sputnik Kristine Schneider. J’espère que le spectateur pourrait le percevoir.»

Thierry Frémaux, délégué général du Festival de Cannes, a nommé le film «Les Chroniques de Troubtchevsk» «Ça aurait pu être son autre nom, effectivement», assure la réalisatrice, en expliquant comment elle arrive à créer un effet de présence dans la vie et la ville réelles. En partant du scénario, qui comportait juste 22 pages, elle a décrit dès le départ le plan de montage. «On n’avait pas de dialogues. Ça ressemblait à ça: “Ils regardent le tableau d’affichage”– “Ils arrachent une annonce de location”. Et je tournais des scènes “prêtes à monter”», nous confie Larissa Sadilova, entrouvrant pour nous les portes de sa cuisine artistique, également persuadée de l’universalité de son histoire cinématographique.

«J’espère que le spectateur européen, bien que le nom de la ville ait une prononciation difficile, comprendra le sens de la vie qui s’y déroule, avance Kristine Schneider. Certains n’ont pas compris que la ville existe dans la réalité. Ceci dit, pour moi aussi, cette ville de Troubtchëvsk a été une découverte touristique, j’ai découvert la vraie Russie profonde.»

Visiblement, c’est cette vérité simple et sans faux-semblants que le jury de «Un certain regard» a perçu pour avoir sélectionné «Un jour à Troubtchevsk» pour Cannes. On attend désormais le film en France, distribué par LOCO films.

Sputnik France est partenaire média du Pavillon russe du Festival de Cannes.

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