En Tunisie, une parodie d’un chapitre du Coran enflamme le pays

En Tunisie, une parodie d’un chapitre du Coran partagée sur un compte Facebook… et c’est le déclenchement d’une grande polémique impliquant une jeune internaute accusée d’avoir porté «atteinte à la religion». La société civile se mobilise, alors que l’affaire fait revenir à la surface le débat sur le sacré et la liberté d’expression.

Confinement oblige, point de polémique impliquant quelques non-jeûneurs irréductibles pour défrayer l’actualité tunisienne en ce ramadan 2020. Mais la religion n’en joue pas moins sa partition, dans ce pays où les débats sur les contours pratiques de la liberté de conscience et d’expression sont lancinants.

Dernier rebondissement en date, l’affaire Emna Chargui. En ce début mai, cette jeune internaute a partagé sur son compte Facebook une parodie d’un chapitre du Coran.

À la paternité inconnue, le texte revenait sur l’origine chinoise du virus du Covid-19, incitait à faire confiance à la science plutôt qu’aux traditions, en rappelant quelques mesures barrières à observer, le tout sans qu’il ne comporte de piques particulières contre la religion musulmane.

L’imitation du texte coranique concernait, quant à elle, aussi bien le style d’écriture, que la disposition des phrases en versets.

Mais très vite, l’internaute s’est trouvée dans l’œil du cyclone, victime d’une large campagne de diffamation sur les réseaux sociaux. Elle a même reçu des menaces de mort, de personnes l’ayant accusée de «porter atteinte au sacré», à en croire les captures d’écran de messages privés, qu’elle a partagées sur son compte Facebook.

Bonjour, je reçois encore des messages de menaces. On a mis ma tête à 15.000 dinars [environ 5.000 euros, ndlr]… on va m’égorger… et j’ai reçu des menaces pareilles de quelqu’un se disant juge [«juriste» sur la capture d’écran partagée, ndlr], est-ce que c’est normal?

Comme ce n’était pas suffisant, Emna Chargui a rapidement dû faire face, aussi, à des ennuis judiciaires. Le 5 mai, elle est interrogée par la police au sujet de cette publication. Le lendemain, elle est déférée, en état de liberté, devant le parquet.
Son avocate, Inès Trabelsi a affirmé sur les ondes de la radio privée IFM qu’Emna aurait été accusée «d’atteinte à la religion», en invoquant l’article 6 de la Constitution. Cet article dispose que «L’État protège la religion» et que, tout en s’engageant à «diffuser les valeurs de modération et de tolérance», il «[protège, ndlr] le sacré et [empêche, ndlr] qu’on y porte atteinte».

L’avocate s’est dit étonnée que le parquet ait interpellé sa cliente, en se basant sur les articles de la Constitution et a même dénoncé un vice de forme. Car «le ministère public ne peut pas convoquer un citoyen que sur la base de textes de loi [pénale, ndlr]». Par ailleurs, elle a expliqué que sa cliente avait été entendue par sept représentants du parquet, en l’absence de ses avocats.

Maintenue en état de liberté, Emna Chargui devrait comparaître devant la chambre correctionnelle auprès du tribunal de première instance de Tunis, le 28 mai 2020.

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Entre-temps, la base légale de l’accusation semble s’être précisée. Il s’agit de dispositions pénales, prévues dans un décret-loi de 2011 et prévoyant jusqu’à trois ans de prison et 2000 dinars (640 euros) d’amende pour quiconque se rendrait coupable d’«appel à la haine entre les races, les religions ou les populations et ce par l’incitation à la discrimination et l’utilisation de moyens hostiles», ou de «porter atteinte à l’un des rites religieux autorisés», apprend-on d’un communiqué signé, le 7 mai, par neuf organisations tunisiennes, principalement de la société civile. C’est que l’affaire a pris de l’ampleur et a déclenché une vague de solidarité.

Un élan de solidarité de la part de la société civile

Dans un communiqué publié le 5 mai, l’Observatoire national pour la défense du caractère civil de l’État avait exprimé son étonnement vis-à-vis de l’ampleur prise par l’affaire en insistant sur «la nécessité de respecter la liberté d’expression et du culte comme fondement de l’État civil et de lutter contre toutes formes de violence, d’insulte et de menace».

Deux jours plus tard, neuf organisations, principalement de la société civile, ont publié un communiqué de soutien à Emna Chargui, où elles dénoncent «les campagnes de takfirisme et les menaces de violence et de mort dont elle a fait l’objet sur les réseaux sociaux».

Elles ont aussi considéré que «la rapidité» avec laquelle le ministère public s’est saisi de l’affaire «suscite beaucoup de crainte et de suspicion que l’affaire ne devienne un antécédent pour faire atteinte à la liberté d’expression dans le cyberespace».

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Des personnalités publiques se sont aussi exprimées pour dénoncer la tournure qu’a prise la question. Saïda Garrach, ex-porte-parole de la présidence de la République, a appelé dans un poste sur Facebook à «laisser tranquille Emna Chargui. Ne nous faites pas revenir à la case du takfirisme et des restrictions à la liberté du culte. Le pays a besoin de mener des batailles contre la pauvreté, la violence, la corruption et l’ignorance et n’a pas besoin de tribunaux d’inquisition pour juger de la foi des gens».

Problème de fond

L’affaire Chargui pose un double problème: l’interprétation de son acte comme «une atteinte au sacré» et l’invocation par le parquet d’un article de la Constitution, en l’absence de la cour constitutionnelle pour l’expliciter.

Naila Silini, professeure de civilisation islamique, estime que la parodie du Coran faite par l’internaute ne peut, en aucun cas, être considérée comme une atteinte au sacré.

«Sinon, il va falloir juger, de la même manière, des textes connus de l’Histoire et de la civilisation musulmane, comme Risalat Al-Ghufran d’al-Maari [où l’auteur décrit un voyage imaginaire au paradis et à l’enfer, ndlr] ou Les Illuminations de la Mecque [d’Ibn Arabi, où l’auteur fait l’éloge de l’amour divin selon la doctrine ésotérique islamique, ndlr]», souligne-t-elle à Sputnik.

Pour Mme Silini, la notion même du «sacré» dans la Constitution reste «vague». En plus, et en l’absence d’une cour constitutionnelle, cela ouvre la porte à toutes les interprétations.

L’affaire a suscité aussi un débat de fond, sur le rôle de l’État par rapport au sacré. Abid Khelifi, expert dans les mouvements islamistes explique à Sputnik que

«l’État cherche toujours à jouer une mission religieuse pour exercer ses pouvoirs suprêmes et soumettre les citoyens, en les transformant en sujets. Et le soulèvement même de l’affaire dénote une confusion entre le rôle de l’État et celui de la religion.»

De son côté, Silini a cru voir dans le déclenchement de l’affaire une tentative de la part des islamistes de revenir sur la scène, surtout que la crise du coronavirus les en a éclipsés.

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«La fermeture des mosquées et la concentration de l’attention de l’opinion publique sur la lutte contre le virus leur ont enlevé la mission qu’ils ont toujours prétendu exercer, à savoir la défense du sacré», précise Naila Silini.

Depuis la révolution en 2011, le débat ne cesse autour du sacré et de sa place dans l’espace public. Plusieurs incidents ont divisé l’opinion publique et ont même suscité des réactions violentes, à l’image de l’affaire de la diffusion du film iranien Persepolis en septembre 2011, où une scène d’une petite fille parlant à Dieu a provoqué de fortes manifestions dans la rue et des attaques en justice contre le propriétaire de la chaîne Nessma, l’ayant diffusé, ou encore l’affaire Abdellia, en juin 2012, ayant entraîné des attaques contre une galerie d’art par des salafistes à cause d’œuvres artistiques jugées «blasphématoires».

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