Le balai, «redoutable» détecteur de mensonges traditionnel africain

Le balai, un vulgaire outil de nettoyage? Que nenni! Dans plusieurs pays d’Afrique, et cela depuis des générations, on s’en sert aussi pour démêler le vrai du faux. Et à ce petit jeu, cet ustensile de ménage qui, du reste, est aussi un symbole social fort, semble infaillible.

Oubliez polygraphe et autres techniques physiologiques! Pour débusquer efficacement filous et autres menteurs patentés, absolument rien de mieux que de se servir d’un bon vieux balai. Et en Afrique, cela se sait!

La méthode –si elle peut légèrement varier selon le pays ou la personne– est toute simple: à supposer qu’il y ait plusieurs suspects, il faut les prendre individuellement, les faire jurer sur deux balais, puis il suffit de passer simultanément les balais autour du cou de chaque personne.

Et là, pour l’innocent, rien ne se passe. Mais au tour du coupable, l’étau se resserre inévitablement sur son cou et ne se desserre que lorsque la faute est avouée. Le plus souvent, le coupable reçoit un châtiment selon les règles locales.

«Il s’agit simplement ici d’un rite qui permet de déterminer l’auteur d’un vol ou d’un mensonge. Par son serment, toute personne soumise à ce rite proclame (et par conséquent, accepte) que le malheur s’abatte sur elle, si elle est effectivement coupable», a expliqué à Sputnik René Allou Kouamé, professeur titulaire d’histoire à l’université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan et spécialiste des peuples Akans, que l’on retrouve aussi bien en Côte d’Ivoire, au Bénin, qu’au Ghana et au Togo.

Une méthode simple? Pas tant que cela, finalement, comme l’a confié à Sputnik une ancienne pratiquante de ce rite. À 47 ans, Amoin* est aujourd’hui à la «retraite». Pendant près de vingt ans, c’est «avec brio», affirme-t-elle, qu’elle a débusqué quantité de menteurs indélicats.

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Sa renommée était telle qu’elle dépassait largement les murs de son village, situé à l’Est de la Côte d’Ivoire, à la frontière avec le Ghana, d’où sa défunte mère –dépositaire du rite– est originaire. Un intriguant métier qu’elle l’a abandonné à la faveur de sa conversion au christianisme, en 2014.

«Que vous acceptiez d’y croire ou non, c’est une pratique réelle et absolument efficace. Pour ce qui me concerne, je n’ai pas le souvenir que le verdict a une seule fois été erroné», a déclaré Amoin.

Interrogé sur l’efficacité de ce rite, le professeur René Allou Kouamé affirme ne rien savoir, mais laisse entendre que «l’Afrique est un vaste champ des possibles». Pour ce qui est d’Amoin, l’efficacité «tient aux esprits auxquels elle fait appel».

«Je me refuse à entrer dans les détails, mais c’est avec des esprits que je composais pour attraper le coupable. Mais le fait est que cette pratique ne sert pas qu’à attraper des voleurs ou des menteurs, elle peut aussi être un moyen de prendre possession de la personne qui s’y prête volontiers», a-t-elle ajouté.

Des explications un peu plus «rationnelles» existent pourtant. Et elles seraient du même ordre que celles expliquant la redoutable efficacité –en son temps– d’autres ordalies, ce moyen de preuve judiciaire à caractère religieux remontant au temps des Pharaons, mais qui était largement répandu dans l’Europe du Moyen-Âge.

Les suspects étaient alignés et subissaient des épreuves pour les départager. Dans l’ordalie du pain ou du fromage, par exemple, était déclaré coupable celui dont le morceau de nourriture lui restait littéralement «en travers de la gorge». Dans les ordalies bilatérales, principalement «les combats judiciaires», la partie succombant au duel à mort sera déclarée coupable (et accessoirement décédée).

L’efficacité de la pratique, expliquent les historiens et anthropologues du droit, reposait sur plusieurs mécanismes.

En premier lieu, l’aspect psychologique «de la personne qui s’y prête volontiers», selon l’expression d’Amoin, est déterminant. Le menteur aura souvent la gorge sèche. Dès lors, il sera plus enclin à s’étouffer en essayant d’avaler le morceau de pain. Dans le duel judiciaire, David pourra ne faire qu’une bouchée de Goliath, fort qu’il sera de la véracité de la cause qu’il défend, alors que Goliath, en dépit de son gabarit, ne se tiendra pas droit dans ses bottes de géant.

Par ailleurs, ce moyen de preuve savait aussi être pratiqué avec plus ou moins de souplesse, très souvent pour confirmer l’intime conviction que le juge s’était d’ores et déjà forgée.

Toutefois, selon Amoin, et comme tendent à le démontrer certaines vidéos disponibles sur la toile, des imposteurs existent.

​Du reste, personne n’est à l’abri d’une «erreur de jugement».

Un symbole social fort

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En Afrique, toute une symbolique et des croyances, diverses et parfois étonnantes, entourent le balai. Ainsi, frapper quelqu’un avec un balai peut attirer sur lui la malchance ou le rendre fou. De même, balayer la nuit, c’est courir, dans le meilleur des cas, le risque de chasser le bonheur hors de sa maison, au pire, d’attirer dans sa demeure des mauvais esprits ou des sorciers.

Pour ce qui est de la symbolique, le balai, assemblage de brindilles, symbolise l’unité. Prise individuellement, la brindille ploie et ne tarde pas à rompre sous la pression. Mais ensemble, les brindilles ploient, accusent le coup, mais ne rompent pas. L’union fait la force, c’est connu.

D’un autre côté, le balai a aussi une symbolique de purification, de nettoyage spirituel. Il n’y a peut-être finalement rien de bien surprenant au fait qu’un balai, en l’occurrence le «Balai Citoyen», ait servi en octobre 2014 à chasser Blaise Compaoré, au pouvoir depuis 27 ans au Burkina Faso.

*Prénom d’emprunt, la personne en question ayant préféré conserver l’anonymat

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