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Erdogan à la conquête de l’Islam de France: «les pouvoirs publics ne disent rien»

© AP Photo / POOL PHOTORecep Tayyip Erdogan
Recep Tayyip Erdogan - Sputnik France, 1920, 09.02.2021
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Les Directions générales des sécurités intérieure et extérieure (DGSI et DGSE) ont alerté l’Élysée sur la stratégie d’infiltration de la Turquie en France. Stratégie qui vise à contrôler la diaspora, mais également à étendre sa domination sur l’islam politique, estime Tigrane Yegavian, journaliste sur les questions du Caucase et du Moyen-Orient.
«Sans mécanisme de contrôle, la France est dépassée. Elle ferme les yeux pour acheter la paix sociale», affirme Tigrane Yegavian, rédacteur pour la revue Conflits et spécialiste du Caucase au micro de Sputnik.

Une passivité contre laquelle les services sembleraient avoir tiré l’alarme. Selon les dernières révélations du Journal du dimanche, les directions générales des sécurités intérieure et extérieure (DGSI et DGSE) alertaient l’Élysée, en octobre dernier, sur l’ingérence turque auprès des musulmans de France.

Leurs rapports auraient fait état d’une véritable stratégie d’infiltration par certains réseaux turcs, par le biais d’un maillage associatif, éducatif et religieux. L’objectif, selon les services: contrôler la diaspora, mais également mettre la main sur l’Islam de France.

«La communauté turque de France doit être aux ordres, elle doit servir de réservoir de voix à l’AKP. La diaspora doit être à l’image d’Erdogan», estime Tigrane Yegavian, auteur de plusieurs ouvrages sur les minorités au Moyen-Orient et dans le Caucase.

Cette stratégie viserait donc, selon lui, à «capter» la communauté turque de France à des fins électorales.

Mais du côté français, ces rapports interviennent à un moment précis. Le projet de loi sur le séparatisme religieux est débattu au Parlement et la discussion porte sur la formation d’un islam de France, non inféodé à une puissance extérieure.

Erdogan sait que la porte est ouverte en France

Erdogan ne s’en cache pas. Usant d’un discours sur l’Islam politique proche des Frères musulmans*, il entend plaire à la communauté musulmane. Il peut d’ailleurs compter sur plusieurs atouts rhétoriques, détaille Tigrane Yegavian.

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En Asie centrale, «il parle de panturquisme», tandis qu’au Moyen-Orient «il utilise le panislamisme» pour étendre sa domination, estime le journaliste spécialisé. Des propos analogues à ceux du théologien et historien Jean-François Colisimo, qui déclarait dans le JDD qu’«Erdogan considère les Turcs d’Europe comme ses sujets». Dans son enquête, le Journal du dimanche rappelle d'ailleurs que, le 5 janvier 2018, le dirigeant turc avait publiquement soutenu les dirigeants du Conseil français pour le culte musulman (CFCM) en déclarant «Les musulmans de France sont sous ma protection. Ceux qui vous touchent me touchent». Profitant de la faiblesse des États européens, il entendrait donner une voix et une vision aux musulmans.

«Il y a une vraie entreprise de contrôle coercitif, des mosquées aux associations. C’est un processus d’élaboration d’une génération formatée à l’idéologie islamoconservatrice», accuse Tigrane Yegavian.

La Turquie exerce un réel pouvoir d’attraction pour les populations musulmanes, nous explique-t-il. Pays dynamique, moderne, puissant économiquement et militairement, elle parvient à s’opposer à l’Occident sur les questions relatives à l’Islam. On se rappelle des tensions franco-turques au lendemain du discours de Macron sur la liberté d’expression et le droit de caricaturer suite à l’assassinat de Samuel Paty.

Inaction française face à «cet entrisme turc»

Il avait notamment déclaré l’importance de réformer l’Islam de France. Erdogan s’était posé en protecteur, en homme providentiel. Il avait même lancé un boycott international sur tous les produits français et plusieurs pays musulmans s’étaient joints à cette initiative.

«Cette entreprise de captation des musulmans, c’est un vrai communautarisme décomplexé. La France est au courant de cette entreprise turque, mais les pouvoirs publics français ne disent rien. Il y a une sorte d’omerta.»

Pour des raisons géographiques évidentes (proximité avec l’Allemagne), l’influence turque est surtout présente en Alsace-Lorraine. Selon le JDD, plusieurs élus locaux y seraient inféodés à Ankara. Les autorités turques en profitent pour asseoir leur présence religieuse et communautaire, compte tenu du statut de la région. L’Alsace et la Lorraine ne sont en effet pas soumises à la loi de 1905 de séparation de l’Église et de l’État.

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Et face à cela, Tigrane Yégavian reproche aux autorités françaises leur silence, mais surtout leur immobilisme face à «cet entrisme turc». Erdogan, à l’aide du MIT (les puissants services de renseignement turcs), tend à imposer un «droit de regard» sur la diaspora. Le secrétaire général du CFCM n’est rien d’autre que Fatih Sarikir, franco-turc proche du pouvoir central d’Ankara, selon l’enquête du JDD. Les voisins allemands ne sont d’ailleurs pas en reste. Ne voulant pas se mettre à dos la diaspora turque, Angela Merkel laisserait la Turquie «agir littéralement à découvert». Erdogan était même venu en personne pour l’inauguration de la grande mosquée de Cologne, cérémonie qui avait rassemblé pas moins de 20.000 musulmans.

Une ingérence qui s’inscrit dans la durée

Notre interlocuteur met surtout en exergue la porosité des institutions françaises. Dans la banlieue de Strasbourg, le mouvement islamiste turc était, en 2019, à l’initiative de la construction d’une grande mosquée, toujours en travaux actuellement. Depuis les années 1970-80, les enseignements de langue et culture d’origine (ELCO) permettaient au ministère de l’Enseignement turc d’envoyer ses propres manuels en France. Des manuels qui seraient à proprement parler des ouvrages de «propagande», tacle Tigrane Yegavian.

«Il n’y a aucun contrôle des autorités françaises sur ces manuels. Ils font l’éloge de la Turquie avec des discours anti-arméniens, anti-grecs. La France est fourvoyée.»

Erdogan bénéficie également d’une multitude d’associations, à l’instar de Maarif, présente dans plus de 60 pays, et qui ambitionne «de promouvoir une scolarité conforme à la ligne islamonationaliste de l’AKP» selon le JDD. Récemment, les politiques débattaient de l’importance de la formation des imams en France. La Turquie, adepte de l’Islam politique, forme et contrôle une partie des imams qui prêchent en France, nous rappelle Tigrane Yegavian.

«Aujourd’hui, 50% des imams sont formés en Turquie. Ce sont des fonctionnaires turcs. Ils opèrent pour la Turquie», accuse Yegavian.

Ainsi la Turquie est-elle le principal fournisseur d’imams de l’Hexagone. De surcroît, malgré sa dissolution par le ministère de l’Intérieur en novembre dernier, le pouvoir turc continue de soutenir la nébuleuse des Loups gris. Ce groupuscule nationaliste, très présent sur les réseaux sociaux, appelle régulièrement à mener des descentes dans des quartiers arméniens. Erdogan n’hésite pas à leur afficher publiquement son soutien en faisant leur signe distinctif avec la main, l’auriculaire et l’index dressés formant les oreilles du loup, les autres doigts en pointe représentant son museau.

Derrière Ankara, le soutien financier du Qatar à l’idéologie frériste

En France, la communauté turque représente un peu plus 500.000 personnes et environ deux millions en Allemagne. Mais Erdogan ne vise pas uniquement la diaspora, il tente de combler un vide religieux auprès des autres communautés musulmanes en s’opposant à ce qu’il qualifie de «néocolonialisme occidental», estime Tigrane Yégavian.

«Erdogan profite de l’argent du Qatar pour canaliser un capital sympathie auprès des musulmans de France. C’est une cible importante pour son projet d’islam politique.»

Ankara tire donc profit de la diplomatie du chéquier, permise par le Qatar, précise Tigrane Yegavian. Par l’entremise de l’idéologie des Frères musulmans*, la Turquie ne cesse d’étendre son influence dans les réseaux islamiques en France. Mosquées, écoles coraniques, associations, tout un panel d’organismes est mis à disposition de ce projet. En plus de financer ses interventions militaires en Libye, en Syrie et en Irak, Doha veille à ce qu’Ankara ne manque de rien dans la réalisation de l’idéal frériste. Y compris en France. S’il est difficile de connaître le montant exact du soutien de Doha aux projets d’Ankara, Le Qatar n’est en tout cas pas avare quand il s’agit de financer le déploiement de l’Islam en Europe occidentale: à lui seul, l’allié d’Ankara a dépensé pas moins de 120 millions d’euros en 2019 dans ce but.

*Organisation terroriste interdite en Russie

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