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Napoléon «raciste» et «sexiste»? «Ses détracteurs se servent de lui pour attiser la haine»

Napoléon - Sputnik France, 1920, 10.02.2021
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Alors que les commémorations du bicentenaire de la mort de Napoléon 1er devraient se tenir le 5 mai, défenseurs et détracteurs de l’Empereur mènent un combat acharné sur le champ de bataille mémoriel. David Chanteranne, historien spécialiste de Napoléon, regrette au micro de Sputnik cette hystérisation du débat.

Plus de 200 ans après la célèbre bataille d’Austerlitz, chef d’œuvre tactique durant lequel il a battu les armées russes et autrichiennes, Napoléon Bonaparte fascine toujours autant et cristallise les passions. Des centaines de milliers d’ouvrages ont été publiés sur celui qui est l’un des personnages historiques les plus consultés sur Google.

En ces temps de repentance mémorielle et de «cancel culture», l’Empereur n’échappe pas aux foudres des anticolonialistes, antimilitaristes et mêmes féministes, qui se liguent pour descendre en flèche sa mémoire. Et à l’approche des commémorations du bicentenaire de sa mort sur l’île de Sainte-Hélène le 5 mai 1821, le débat est plus enflammé que jamais.

​Françoise Vergès, politologue et militante féministe, a qualifié le premier Empereur français de «raciste, sexiste, despotique, militariste et colonisateur» dans les colonnes du Parisien. Même à droite, il est critiqué: «ses rêves de grandeur ont entraîné bien de malheurs», selon l’ancien président du Conseil constitutionnel, Jean-Louis Debré.

Napoléon, «une sorte de catalyseur»

David Chanteranne, historien spécialiste de Napoléon et auteur de nombreux ouvrages sur l’Empereur, dit ne pas comprendre les polémiques, mais pouvoir les expliquer.

«On se sert de Napoléon comme d’une sorte d’effigie. Ceux qui veulent glorifier l’histoire nationale l’utilisent comme un héraut de l’action politique. Ses détracteurs se servent de lui pour attiser la haine et motiver le désintérêt pour l’Histoire et le roman national», analyse-t-il au micro de Sputnik.

D’après l’historien, également conservateur du Musée de Brienne-le-Château et commissaire de la prochaine exposition au Mémorial de Waterloo, Napoléon est «une sorte de catalyseur» qui permet à chacun de déverser sa passion ou son fiel. Et «il n’est pas là pour se défendre», ajoute-t-il.

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Plutôt que les éclatantes victoires militaires qui ont fait la grandeur de la France, comme Iéna et Wagram, ou la création du Code civil, qui reste la base du droit français, les détracteurs de Napoléon préfèrent souligner ses zones d’ombre. Ils lui reprochent «la fin de la République» avec le coup d’État du 18 brumaire 1799, les immenses pertes dans les rangs de la Grande armée –«plus d’un million de morts rien qu’en France» selon le journaliste Laurent Joffrin– ou encore la répudiation de Joséphine, incapable de lui donner un héritier.

«Replacer les points sombres dans l’époque pour les comprendre»

Le rétablissement de l’esclavage en mai 1802 reste pour beaucoup de ses critiques le plus grand crime du stratège corse. «Ce n’est pas une tâche ni une faute, c’est un crime et même un double crime», a lancé au Parisien Louis-Georges Tin, président d’honneur du CRAN (Conseil représentatif des associations noires de France). Laurent Joffrin estime quant à lui qu’il s’agit d’une «grande trahison».

«Au vu de son œuvre considérable, il y a forcément des points sombres qu’il faut replacer dans l’époque pour les comprendre. Le rétablissement en 1802 de l’esclavage? Les historiens en parlent depuis des décennies. Personne ne s’en cache. Personne n’excuse. Mais il y a des gens qui préfèrent la polémique mémorielle à l’Histoire», se désole dans les colonnes du Figaro Thierry Lentz, directeur de la Fondation Napoléon. Même son de cloche du côté de David Chanteranne:

«Pour ce qui est du jugement moral, il convient évidemment d’établir la responsabilité de Napoléon, qui a commis une faute grave. Je pense que tous les historiens sont d’accord sur ce point.»

En revanche, il précise qu’il faut analyser cette décision dans son contexte. «Rappelons qu’à l’époque, l’esclavage était établi quasiment partout, même aux États-Unis, pourtant une démocratie moderne. Thomas Jefferson avait des esclaves qui travaillaient dans ses plantations. Napoléon, même en tant qu’homme des Lumières, a fait ce choix pour des raisons d’ordre et de structure de la société et non en fonction de ses propres pensées», analyse-t-il.

L'historien rappelle qu’après son retour au pouvoir en 1815, Napoléon a aboli la traite des noirs. «Personne n’en parle aujourd’hui», lance David Chanteranne.

«Il a maintenu la République»

L’opposition aux commémorations s’est également emparée de la politique. Alexis Corbière, député LFI de Seine–Saint-Denis, s’oppose à la moindre démonstration mémorielle, relate Le Parisien: «Que le débat intellectuel soit encouragé à cette occasion, oui. Mais la République n’a pas à célébrer son fossoyeur.»

«On peut lui reprocher beaucoup de choses, mais il a maintenu la République. Il avait surement trop d’ambition par rapport à son pouvoir impérial, mais je rappelle qu’il était empereur de la République française», souligne David Chanteranne.

Les soutiens de Napoléon Bonaparte comptent bien, eux aussi, se faire entendre. «Nous saurons nous défendre! Pas question de se laisser voler cet anniversaire, la dernière chance de commémorer le personnage le plus illustre de notre histoire avant très longtemps», prévient Thierry Lentz.

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Pour le moment, Emmanuel Macron reste peu volubile à propos du 5 mai. Bernard Chevallier, ancien conservateur du musée de Malmaison, a expliqué au Figaro que le Président avait autorisé le prêt d’une célèbre pièce de mobilier de l’Élysée: «Il a donné son feu vert au prêt de la table sur laquelle l’Empereur a signé son abdication le 22 juin 1815 après la défaite de Waterloo, c’est comme un acquiescement.»

Pour le reste, le flou règne. Le Président est censé assister à une cérémonie en compagnie de son homologue Vladimir Poutine. Elle doit prendre place dans la crypte des Gouverneurs, aux Invalides. «Le couple parrainerait là le retour de la dépouille du général d’empire Charles Étienne Gudin, tué en août 1812 lors de la bataille de Valoutina Gora, à 20 km à l’Est de Smolensk», explique Le Figaro, qui précise que la tenue de l’événement «dépendra de l’état des relations diplomatiques et aussi de l’évolution de la situation sanitaire.» Ce 10 février, le Kremlin a fait savoir que le Président russe n’avait pour l’instant pas reçu d’invitation officielle.

​Quoi qu’il en soit, la Grande Halle de La Villette devrait accueillir à partir du 14 avril une grande exposition consacrée au plus célèbre des natifs d’Ajaccio. «L’idée du parcours que nous allons monter est de relier Napoléon à l’avant et à l’après afin que le public puisse relire autrement sa propre histoire de France. Notamment au regard de l’Europe. Napoléon n’est pas une éclipse dans le ciel, il fait partie du système solaire!», explique au Figaro Arthur Chevallier, l’un des commissaires scientifiques de l’exposition.

«Tout doit être présenté au public»

Les organisateurs marchent sur des œufs, comme un commissaire l’a confié au Parisien. Un chapitre de l’exposition a bien été consacré à l’esclavage, mais cela n’aurait pas empêché des employés de la Grande Halle, notamment originaires d’outre-mer, de menacer d’exercer leur droit de retrait, souligne le quotidien de la capitale.

«On ne peut plus du tout parler et d’histoire et travailler le sujet sans avoir les jugements de valeurs d’aujourd’hui. Si on part de ce principe, on ne traitera plus de la guerre de Cent Ans ou des deux conflits mondiaux», déplore David Chanteranne.

D’après lui, l’historien n’est pas là pour apporter des jugements de valeur, mais pour recontextualiser et présenter au public la façon dont les choses se sont déroulées. «Qu’il se fasse ensuite sa propre opinion», lance-t-il.

«L’esclavage, son art de la guerre, son ambition démesurée, tout ce qu’il a fait de positif sur les institutions, ses bonnes et mauvaises décisions politiques, tout doit être présenté au public», martèle l’auteur de Les douze morts de Napoléon (Éd. Passés composés).

Selon lui, l’action de l’Empereur se place dans un certain contexte historique: celui de la France républicaine entourée de monarchies féodales qui l’attaquent. «On ne peut analyser cela avec les critères d’aujourd’hui», assure-t-il.

​Et c’est là bien tout le problème pour l’historien:

«Un certain public ne traite que de questions morales, alors qu’il faut comprendre l’Histoire non pas avec les critères et les jugements de notre temps, mais bien avec ceux de l’époque étudiée.»

Pour David Chanteranne, la question de Napoléon dépasse le cadre de l’Histoire pour devenir un enjeu de société. Il assure que les polémiques s’éteindront après le bicentenaire et qu’il faut continuer à travailler sur le personnage de l’Empereur.

«Si Napoléon est encore si présent, c’est que l’on vit encore avec son héritage, qu’on le veuille ou non. Que ceux qui le répudient et ont reçu la Légion d’honneur la rendent!», conclut-il.
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