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Génocide rwandais: un rapport français politiquement chargé?

© AP Photo / Ben CurtisCrânes de Rwandais massacrés en 1994
Crânes de Rwandais massacrés en 1994 - Sputnik France, 1920, 29.03.2021
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L’État français porte «des responsabilités lourdes et accablantes» dans le génocide rwandais, a conclu le rapport de la commission chargée de faire la lumière sur le rôle de l’Hexagone au Rwanda. Auteur de plusieurs ouvrages sur l’Afrique centrale, le chercheur Patrick Mbeko fait le point sur le travail de la commission pour Sputnik.

Le verdict est tombé ce vendredi 26 mars 2021: la France s’est «longuement investie au côté d’un régime qui encourageait des massacres racistes.» «Elle est demeurée aveugle face à la préparation» du génocide survenu au Rwanda en 1994 par les éléments les plus radicaux de ce régime, portant ainsi des «responsabilités lourdes et accablantes» dans ce drame. C’est la conclusion à laquelle est arrivé l’historien Vincent Duclert, président de la commission chargée de faire la lumière sur le rôle de l’Hexagone au Rwanda entre 1990 et 1994. L’historien a remis un rapport de près de 1000 pages au Président Emmanuel Macron.

​Le rapport accable tout particulièrement le président français de l’époque, François Mitterrand, à qui il est reproché d’avoir apporté un soutien total et durable à son homologue rwandais Juvénal Habyarimana. «Jamais, dans les archives consultées par la commission, un document n’atteste que le président rwandais ait été désavoué par son homologue français», peut-on lire. «Cet alignement sur le pouvoir rwandais procède d’une volonté du chef de l’État et de la présidence de la République», écrit Duclert dans ses conclusions.

Si le rapport de la commission fournit des éléments et des analyses intéressantes sur la thématique traitée, il n’en demeure pas moins que celui-ci présente des insuffisances criantes dans l’analyse et le traitement des faits survenus au Rwanda dans les années 1990.

Quid du rôle de la France?

Sur ce qui a été le rôle de la France au Rwanda, le rapport Duclert n’apporte rien de véritablement nouveau. La plupart des faits relevés dans le document sont connus. Ce qui est en revanche particulièrement intéressant, c’est l’analyse et l’interprétation que les historiens de la commission font des évènements à partir des archives consultées.

L’argument principal de la commission est que les décideurs français ont fait preuve d’un «aveuglement volontaire», s’enfermant dans une grille de lecture «ethniciste» tout en apportant un appui continu et inconditionnel au régime «raciste, corrompu et violent» du président rwandais Juvénal Habyarimana, alors confronté à la rébellion tutsie du Front patriotique rwandais (FPR), soutenue par l’Ouganda anglophone. Une analyse serrée des faits permet cependant de relativiser cette appréciation de la situation. 

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En effet, s’il est vrai que l’Hexagone a soutenu le Rwanda d’Habyarimana, il convient de dire que ce soutien était loin d’être inconditionnel. Le soutien de Paris au régime de Kigali était assorti de plusieurs conditions: la résolution du problème des milliers de réfugiés tutsis rwandais vivant à l’extérieur, la défense et le respect des droits humains, et enfin l’engagement d’un dialogue, tant avec l’opposition intérieure qu’extérieure, pour faire une place à toutes les composantes de la société rwandaise. Toutes ces conditions se sont accompagnées des pressions constantes et insistantes à l’endroit du Président Habyarimana.

Sur le terrain militaire, l’ancien ministre de la Défense rwandais James Gasana a affirmé dans son livre (Rwanda: du parti-État à l'État garnison, Coll. L'Afrique des Grands Lacs, 2002) que la France aurait constamment conditionné ses livraisons d’armes ou de munitions à d’importantes concessions politiques de la part du régime Habyarimana. Il a également souligné que Paris considérait que le régime ne pourrait accepter une véritable négociation politique avec le FPR que si celui-ci prenait en gage une partie du pays:

«Pour contraindre Habyarimana à appuyer davantage ces négociations, la France facilite l’occupation d’une partie du territoire rwandais par le FPR en jouant sur les délais de livraison d’armes commandées chez elle. C’est notamment le cas en mai 1992. Nous avions passé une commande de munitions pour l’artillerie afin de mieux défendre le Mutara contre le FPR qui dominait les hauteurs ougandaises environnantes. La France use de manœuvres dilatoires pour laisser les rebelles avancer sur notre territoire, dans le but de contraindre le Rwanda à négocier. À ce moment, elle se préparait à accueillir les délégations du gouvernement et du FPR à Paris pour l’amorce du processus de négociations de paix...»

En outre, la position de la France dans le conflit rwandais a été de privilégier un règlement politique de la crise tout en empêchant qu’une solution militaire ne l’emporte. La signature des accords d’Arusha IV — accords faisant largement la part belle au FPR — intervenue grâce aux pressions de Paris est l’aboutissement de cette politique française alternant pression diplomatique et militaire afin d’amener les belligérants à s’entendre sur une feuille de route politique. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles l’accusation récurrente de «complicité» dans le génocide a été difficile à prouver. S’agissant «des responsabilités lourdes et accablantes», cela relève davantage de l’interprétation de Monsieur Duclert — qui a rédigé la conclusion tout seul — que d’une analyse scientifique rigoureusement étayée...

De fait, l’analyse que la commission a faite de l’implication française reste problématique à certains égards. Problématique parce qu’elle semble sous-estimer plusieurs paramètres relatifs au conflit, dont notamment l’implication de l’Ouganda et surtout des États-Unis, soutiens de la rébellion tutsie. Problématique parce que le matériau utilisé (les archives françaises) ne saurait permettre de comprendre l’histoire du génocide dans son ensemble — ce que reconnaît d’ailleurs le rapport dans ses conclusions —, mais uniquement la version française de la manière dont la crise a été appréhendée au niveau de l’Hexagone. Problématique enfin parce que les historiens chargés d’étudier la question ne sont pas familiers du dossier rwandais.

En effet, le président de la commission, Vincent Duclert, est un spécialiste de l’affaire Dreyfus, Raymond Kévorkian est spécialiste du génocide des Arméniens, Françoise Thebaud, spécialiste de la Grande Guerre, des femmes et du genre... pour ne citer que les trois universitaires. Si l’on ne peut douter de leur expertise dans leur champ disciplinaire respectif, on peut néanmoins s’interroger sur leur maîtrise du dossier rwandais. Les deux années qu’ils ont eues pour étudier et analyser les évènements survenus au Rwanda dans les années 1990 à l’aune des archives françaises sont-elles suffisantes pour comprendre le dossier rwandais dans toute sa complexité et ses subtilités? 

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Une vision caricaturale des évènements

La question se pose avec d’autant plus d’acuité que la lecture de certains passages du rapport révèle une vision assez caricaturale de la réalité rwandaise et des évènements. Si les auteurs du rapport reprochent, à tort ou à raison, aux autorités françaises d’avoir adopté une «vision ethniciste» de la réalité sociale et politique rwandaise, il n’en demeure pas moins qu’ils se sont eux-mêmes livrés à ce même exercice — sans peut-être le réaliser — en investissant le domaine des relations sociales rwandaises par la race, présentant les Hutus et les Tutsis comme des races distinctes.

En fait, la commission a opposé à la «vision ethniciste» du pouvoir français de l’époque une vision raciale issue de l’époque coloniale. Plusieurs passages du rapport insistent sur cet aspect racial du conflit: «L’ambiguïté de l’information et de la réaction de la France face aux tensions et aux violences raciales au Rwanda», peut-on lire. Par ailleurs, le fait même de qualifier à quelques reprises le régime Habyarimana de «raciste» témoigne de cette vision raciale héritée de l’époque coloniale.

En outre, les auteurs du rapport voient dans les violences commises par les extrémistes hutus contre les Tutsis le signe des «violences raciales». Cette vision est d’autant plus caricaturale que les extrémistes hutus se sont attaqués également aux opposants hutus, aussi appelés «Hutus modérés». Ces derniers sont mentionnés aussi bien dans les archives françaises que dans le rapport de la commission qui souligne à leur sujet: «[…] le 7 avril 1994, le Rwanda bascule dans un génocide. Les Tutsis de ce pays sont exterminés, ainsi que les Hutu modérés, ce qui conduit à la disparition de près d’un million de personnes.»

La lecture de ce seul extrait montre que le conflit rwandais est loin d’être une affaire raciale, et encore moins une histoire manichéenne de «méchants hutus» et des «gentils tutsis». Comment comprendre alors cette contradiction de la part des auteurs du rapport Duclert ? Pourquoi avoir insisté uniquement sur le «génocide des Tutsis», alors que la tragédie rwandaise a touché toutes les composantes de la société rwandaise (Hutus, Tutsis et Twas) comme ils le reconnaissent dans leur rapport?

En fait, si les historiens de la commission avaient une maîtrise suffisante du dossier rwandais, ils se seraient aperçus que l’enjeu majeur dans le conflit rwandais était politique. C’est la conservation et/ou la conquête du pouvoir qui était en jeu. Le régime Habyarimana voulait conserver le pouvoir tandis que l’opposition politique et le FPR voulaient à tout prix le lui arracher. La population rwandaise dans son ensemble, mais aussi la France dans une certaine mesure, a été prise en sandwich par les forces politiques et militaires pour lesquelles seule la conservation ou la conquête du pouvoir était l’objectif ultime. 

La mécanique meurtrière a donné un aperçu clair du caractère politique des massacres. En effet, chacun a cherché à régler les comptes avec son adversaire ou son ennemi déclaré selon des objectifs qui étaient les siens et qui n’avaient nécessairement pas de rapport avec la question ethnique. L’assistant du représentant spécial du secrétaire général des Nations unies au Rwanda, Gilbert Ngijol, a résumé la situation comme suit:

«La violence et la détermination avec lesquelles les belligérants se livrèrent aux massacres avaient conduit à des absurdités car, finalement, les Hutus ne tuèrent pas que les Tutsis, comme les Tutsis ne tuèrent pas que les Hutus. Avec la radicalisation de la haine, les Hutus et les Tutsis exécutèrent impitoyablement et sans distinction d’appartenance ethnique toute personne soupçonnée de collaborer avec l’ennemi. Pour les Hutus, l’ennemi était tous ceux qui se rapprochaient des Tutsis, et pour les Tutsis, l’ennemi c’étaient tous les Rwandais qui n’étaient pas militants ou sympathisants du FPR.»

Sans chercher à sous-estimer le problème Hutu-Tutsi qui a jalonné l’histoire des relations entre les deux frères, il n’en reste pas moins vrai que l’ethnicisation de la question rwandaise a toujours fait l’impasse sur des luttes de pouvoir qui n’ont d’ethnique que le nom. Le rapport Duclert vient de le prouver...

D’autres points cruciaux ont été abordés de manière superficielle dans le rapport. C’est notamment le cas de l’attentat du 6 avril 1994 considéré comme l’élément déclencheur du génocide, et les questions relatives au Gouvernement intérimaire rwandais (GIR), qui a vu le jour trois jours après le début du génocide. Dans les deux cas, les erreurs factuelles et analytiques des historiens de la commission sont flagrantes…

Comprendre le rapport à la lumière du mandat

On ne peut comprendre le caractère manichéen et problématique du rapport Duclert qu’en interrogeant les raisons pour lesquelles la commission a été mise en place. Dans la lettre qu’il avait adressée à Vincent Duclert le 5 avril 2019, Emmanuel Macron avait affirmé s’être engagé auprès du Président Kagame pour que «le génocide des Tutsis prenne toute sa place» dans la «mémoire collective» des Français. C’est dans cette optique qu’il a mis sur pied la commission de recherche sur le rôle de la France au Rwanda. L’une des tâches assignées à Duclert et à la commission a été de «rédiger un rapport qui permettra de contribuer au renouvellement des analyses historiques sur les causes du génocide des Tutsis...» 

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Ce mandat pose problème pour deux raisons: d’abord il est politiquement chargé dans la mesure où il s’inscrit dans une dynamique de rapprochement politique opéré depuis 2018 entre la France et le Rwanda; puis c’est le Président français qui a délimité et orienté le champ d’investigation des historiens, en leur demandant d’enquêter sur «le génocide des Tutsis». Or cette expression pose problème dans la mesure où elle exclut de facto les autres victimes rwandaises, en l’occurrence les Hutus et les Twas, du débat sur le génocide.

Il convient par ailleurs de rappeler que depuis la fin du génocide, c’est l’expression «génocide rwandais» qui était toujours utilisée pour décrire les évènements tragiques survenus au Rwanda au printemps 1994. La résolution 58/234 de l’ONU avait fait de la date du 7 avril la «Journée internationale de réflexion sur le génocide au Rwanda». À la demande du régime de Paul Kagame, cette journée a été rebaptisée «Journée internationale de réflexion sur le génocide des Tutsis au Rwanda». Ce changement de dénomination, en apparence anodine, est pourtant lourd de signification, puisqu’il suggère que seuls les Tutsis ont été victimes du génocide et non les Hutus et la minorité Twa. Les États-Unis et la Grande-Bretagne, pourtant alliés du FPR, s’étaient d’ailleurs opposés à l’amendement apporté à la résolution 58/234, au grand dam de Kigali...

En décidant de mener des recherches sur le rôle de la France dans le «génocide des Tutsis», Vincent Duclert et les autres historiens de la commission ont limité leur champ d’analyse, se privant dès lors des clés de compréhension et des outils analytiques qui leur auraient permis d’avoir une vue globale des évènements qui ont endeuillé les collines. Ce biais méthodologique, très présent dans la plupart des travaux portant sur le drame rwandais en Occident, influence énormément la façon d’interpréter les évènements survenus au Rwanda en 1994. Il sape toute compréhension de la dynamique mortifère qui s’est emparée des collines, entretenant une vision et une connaissance subjectives et superficielles du génocide rwandais.

Par-delà la question méthodologique susmentionnée, le rapport Duclert a surtout brillé par son caractère politiquement chargé. Ce n’est pas un hasard si les auteurs du rapport se sont montrés assez complaisants envers le FPR,  et que le gouvernement rwandais a salué les conclusions auxquelles Duclert est arrivé, et ce n’est pas non plus un hasard de l’histoire si le Président Macron a affirmé que «ce rapport pourra mener à d’autres développements» dans «la relation entre la France et le Rwanda» et que, «cette fois, la démarche de rapprochement pourra être engagée de manière irréversible». 

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