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En Espagne, la «maurophobie» tue et révolte

CC BY-SA 4.0 / Ihsane03 / Vue aérienne sur la ville de Murcie
Vue aérienne sur la ville de Murcie - Sputnik France, 1920, 23.06.2021
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Au Maroc comme en Espagne, le cas Younes Blal scandalise. Ce jeune homme marocain a été récemment tué de sang-froid de plusieurs balles dans la poitrine dans le sud de l’Espagne. Son assassin aurait proféré des propos xénophobes avant de lui tirer dessus. Récit et analyse.

Il est 20 heures ce vendredi 18 juin. Sur la place de Puerto Mazarrón, de la région de Murcie, petite municipalité du sud-est de l'Espagne, plusieurs centaines de personnes se mettent en rangs serrés face à un cercueil drapé de vert et de blanc. Dedans se trouve la dépouille du jeune Younes Blal. Un peintre en bâtiment de 37 ans, d’origine marocaine, qui a été tué par balle, moins de deux semaines auparavant.

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Ses amis, ses proches ou de simples inconnus membres de la communauté musulmane de Murcie sont venus lui dire adieu en effectuant la prière funéraire d’usage chez les musulmans. L’émotion est vive. Le chant des oiseaux est couvert par des gémissements et des sanglots qui se mêlent à la voix de l’imam psalmodiant des versets coraniques. «C'est toute la Murcie qui est endeuillée aujourd'hui», commente au micro de Sputnik Youssef Baqdid, ami très proche de la victime qu’il connaissait depuis plus de 15 ans.

«Nous avons été attaqués dans notre chair. Mon frère Younes a été tué. Les mots perdent leur sens face à la barbarie et au racisme. Ça fait vraiment mal», poursuit-il, la voix brisée, tout en réajustant le drap vert couvrant le cercueil.

«Plus que des amis, nous étions comme des frères. Sa maison était ma maison. La mienne était la sienne. Nous étions toujours là, l’un pour l’autre. Nous formions une grande famille depuis 2006... Si seulement j’avais pu être là pour lui ce soir-là. Je travaillais tard le soir du meurtre, nous nous étions parlé par appel vidéo, trois heures seulement avant le drame. Nous avions beaucoup rigolé comme d’habitude. Nous nous étions même promis d’aller à la plage le lendemain, avec ses petits (la victime a trois enfants, ndlr) et les miens, pour profiter du beau temps. Mais tout a basculé lorsqu’un de nos amis m’a appelé pour me dire qu’ils ont tiré sur Younes», confie Youssef, les yeux bordés de larmes.

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Les faits remontent au dimanche 13 juin. La nuit tombait sur la terrasse du café-bar El Muelle, près du port de Mazarrón, lorsqu’un accrochage verbal a éclaté entre Younes Blal et Carlos Patricio, un ancien soldat de l’armée espagnole originaire de Madrid, âgé de 52 ans. Personne ne se doutait que cette querelle, banale, allait dégénérer. Les deux hommes «ne se connaissaient même pas, c’était même la première fois qu’ils se parlaient», souligne à Sputnik Mohamed El Khalfi. Ce soir-là, il était à la même table que Younes, son ami depuis plus de 17 ans.

Vers 21 heures et demie, une employée du café s’assoit pendant sa pause avec Younes et ses amis pour discuter. Carlos Patricio fâché par ce geste, commence à proférer des commentaires xénophobes: «Il est venu vers notre table et a lancé à la serveuse espagnole, en nous fixant des yeux: “mais qu’est-ce que tu fais avec ces Maures?” [ce terme désignait durant l’Antiquité les habitants de l’ancienne province romaine de Maurétanie qui s’étend aujourd’hui du nord du Maroc jusqu’aux frontières algériennes. Il est utilisé ici pour désigner les Marocains, ndlr]», raconte El Khalfi, toujours sous le choc. «Cet homme n’a pas cessé de chercher à nous provoquer. Il lançait des commentaires comme: “je ne veux pas de Maures ici… Tous les Maures devraient être morts”», témoigne-t-il.

Du verbe à l’arme à feu

«Younes Blal s’est levé pour demander au provocateur de nous laisser tranquilles. “Quel problème avez-vous avec les Maures? Respectez-nous!”, lui a-t-il dit. La tension est montée d’un cran avec des échanges verbaux ayant duré une dizaine de minutes tout au plus. On croyait l’incident clos quand l’individu énervé était rentré chez lui», se rappelle Mohamed avant de soupirer longuement. Cherchant ses mots, il poursuit son récit d’une voix déchirée par des trémolos:

«Mais l’assassin est revenu à la cafétéria, une demi-heure plus tard, vêtu de nouveaux habits et tenant dans sa main droite une arme à feu chargée. Il s’est mis devant notre table et a crié en s’adressant à Younes: “je vais te tuer! lève-toi!”. Il lui a ensuite tiré dessus, trois fois».

À 22h30, un premier coup de feu éclate, déchirant le calme qui régnait dans la ville à cette heure tardive. La première balle tirée depuis un pistolet d’un calibre de neuf millimètres manque de peu sa cible. Trois autres coups de feu, tirés en rafale, atteignent Younes Blal. Une balle lui tranche l’artère aortique après avoir été déviée par la clavicule. Sous le coup des deux autres balles qui lui traversent l’abdomen, le jeune homme s’effondre au sol. Il peine à respirer. Carlos Patricio s'est ensuite enfui vers la plage de Rihuete avant d’être intercepté, peu de temps après, par quatre policiers.

«J’étais à 10 minutes du lieu du crime. J’ai entendu les tirs, les cris de gens et comme tout le monde, j’ai très vite couru pour voir ce qu’il s’était passé, mais je ne m’imaginais pas un seul instant que j’allais trouver mon meilleur ami gisant sur le sol». Une scène d'horreur que Kamal, 22 ans, toujours traumatisé, a du mal à effacer de son esprit. «Sa femme et son plus jeune fils Rayan étaient déjà là quand je suis arrivé sur place. Un ami les avait appelés. Ils criaient, impuissants et inconsolables, devant le corps de Younes qui baignait dans le sang», se souvient avec amertume ce voisin qui connaît la famille depuis plus de 18 ans.

Transporté en urgence à l'unité d'hémodynamique de l'hôpital Virgen de la Arrixaca de Murcie, le jeune Marocain succombera à ses blessures quelques heures plus tard.

Racisme structurel

En réaction à cet assassinat, de nombreux habitants de la région ne cessent de manifester leur colère en dénonçant cet «odieux crime raciste». Plusieurs organisations de la société civile espagnole et des responsables politiques locaux les ont rejoints pour pointer du doigt un «contexte de banalisation des discours xénophobes de l’extrême droite espagnole». Il s’agit notamment de représentants de la Fondation CEPAIM pour la coexistence et la cohésion sociale en Espagne, de l’Association des travailleurs immigrés marocains en Espagne (ATIM) et du parti politique espagnol Podemos (gauche radicale).

​Parmi les manifestants, Juan Guirado, 57 ans, porte-parole et fondateur de l'association «Convivir sin Racismo» (Vivre ensemble sans racisme). Fondée dans la région de Murcie en 2001 à la suite de l'accident de travail mortel de Lorca qui a coûté la vie à 12 migrants équatoriens, cette ONG espagnole milite contre le racisme et la xénophobie et vient en aide aux victimes de ces fléaux. Joint par Sputnik, Juan Guirado estime que la tristesse et le choc ont laissé place à la colère et l’indignation face à un horrible crime survenu dans un contexte de déshumanisation de la population immigrée, surtout celle venant d’Afrique du Nord, nombreuse dans la région. «Ce climat est la conséquence des discours de haine portés, ces dernières années, par l'extrême droite», assure le président de l’association «Vivre ensemble sans racisme».

«L’idéologie raciste et xénophobe de l’extrême droite se propage tel un virus dans la région. La preuve, en février dernier, un groupuscule a jeté un cocktail Molotov sur la porte de la mosquée de San Javier et a écrit sur ses murs: «Mort à l'islam». Quatre jours seulement après le meurtre de Younes Blal, une Espagnole a poignardé une autre Équatorienne devant Caritas à Cartagena en criant "métèque". Ils prennent notre nourriture», déplore l’activiste murcien.

«Ce qui exaspère le plus c’est qu’à chaque fois, ces crimes sont considérés comme des cas isolés. Alors on se demande combien de cas isolés il doit y avoir pour que les autorités institutionnelles et politiques et l'opinion publique espagnoles comprennent que le racisme est devenu structurel dans notre pays, qu’il tue sur notre territoire et qu’il faut agir en conséquence», se demande Juan Guirado.

Le meurtre de Younes Blal a également déclenché une vague d’indignation, qui continue de déferler sur les réseaux sociaux sur les deux rives de la Méditerranée. Scandalisés, internautes marocains et espagnols se mobilisent sur la Toile et réclament #JusticiaParaYounes.

«Le meurtre raciste de Younes n'est que la partie visible de l'iceberg du racisme structurel en Espagne. Chaque expression et action restant impunie, chaque refus de reconnaître le fond du problème crée des conditions favorables à un nouveau drame #NousSommesTousYounes», écrit cet internaute. Une série de tweets comme celui-ci a été publiée sous des hashtags similaires, comme #JusticeForYounes.

Vent debout contre la «maurophobie»

Le cercueil marron de Younes Blal a été définitivement refermé à Béni Mellal dimanche 20 juin. C’est dans cette ville du centre du Maroc, située au pied du Haut Atlas qui l’a vu naître et l’a vu partir il y a 20 ans vers l’Espagne à la recherche d’un avenir meilleur, que Younes a été enterré. Au même moment, en Espagne, au tribunal d’instruction numéro 1 de Totana, le juge a ordonné le placement en détention de son assassin en attendant l’ouverture de son procès pour homicide. «La police de Murcie indique que l’individu ne dispose pas de casier judiciaire, mais elle précise toutefois que le motif raciste est aujourd’hui privilégié», apprend Sputnik auprès de la famille de la victime. Une information que confirment plusieurs médias ibériques.

La famille et les amis de Younes Blal continuent d’appeler à la mobilisation pour dénoncer ce crime. Deux nouvelles manifestations sont prévues cette semaine à la place de Santo Domingo à Murcie et à la place de España à Cartagena dans la même région, comme l’annonce ce tweet:

«Nous ferons tout notre possible pour que justice soit rendue à notre frère qui est devenu un symbole de la lutte contre le racisme et la maurophobie en Espagne», affirment à Sputnik Kamal, Mohamed et Youssef, amis les plus proches de Younes Blal.

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