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International

État profond: la guerre de l’ombre entre l’Élysée et le Quai d’Orsay

© AFP 2021 ARIS OIKONOMOUEmmanuel Macron, le 22 octobre à Bruxelles
Emmanuel Macron, le 22 octobre à Bruxelles - Sputnik France, 1920, 29.10.2021
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Emmanuel Macron aurait démis de ses fonctions Christophe Farnaud pour réaffirmer son autorité sur le Quai d’Orsay, soutiennent des sources diplomatiques. Laurent Bigot revient sur la relation à couteaux tirés entre le Président et ses diplomates.
À l’ombre du brouhaha médiatique, le chef de la section Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA) du ministère français des Affaires étrangères, Christophe Farnaud, a été soudainement remplacé le 13 octobre dernier sans aucune explication officielle. Celui-ci supervisait les dossiers algérien, libanais, irakien, libyen ou encore syrien. Dans tous ces pays le Président Macron a tenté des initiatives diplomatiques très médiatisées –et à haut risque– mais qui ont donné, au mieux, des résultats mitigés.

"Jusqu’à Jacques Chirac, il y avait un vrai respect des diplomates"

Les détails sur les raisons du départ soudain de Christophe Farnaud sont rares. Toutefois, plusieurs sources diplomatiques françaises auraient supposé que la décision avait été prise par Emmanuel Macron en personne. Et ce pour mettre en garde le système diplomatique, avance Politico. En effet, le Président Macron n’entretient pas les meilleures relations avec le Quai d’Orsay. Celui-ci avait notamment dénoncé en 2019 un "État profond", qui bridait l’action présidentielle sur la politique étrangère.
Au micro de Sputnik, Laurent Bigot, ex-diplomate, en poste de 1997 à 2013 au Quai d’Orsay, revient sur une relation compliquée entre l’Élysée et les Affaires étrangères. Et ce, depuis le mandat Sarkozy. Interview.
Sputnik France: Y a-t-il une forme d’animosité entre l’Élysée et le Quai d’Orsay?
Laurent Bigot:"La rivalité entre les diplomates de l’Élysée et ceux du quai d’Orsay est un grand classique. Quand un diplomate du Quai d’Orsay traverse la Seine et arrive à l’Élysée, il oublie souvent d’où il vient. Peut-être du fait de l’hubris de ses nouvelles fonctions.
Ces diplomates de l’Élysée ne subissent pas les mêmes pressions que ceux du Quai d’Orsay. Ils ont un chef, le Président, qui veut que ça tourne autour de lui et les pousse beaucoup. Le Quai d’Orsay est dans une logique de profondeur historique. Les deux entités n’ont pas le même rythme et ni les mêmes ambitions, donc ça créé des frottements."
Sputnik France: On a toutefois l’impression que le fossé s’est creusé sous la présidence Macron…
Laurent Bigot:"Dans le cas de Christophe Farnaud, je n’ai pas d’information pertinente sur son départ mais normalement, il ne devrait pas y avoir de désaccords entre le Président et le Quai d’Orsay. En temps normal, en amont de la prise de décision d’un Président sur un dossier, le Quai d’Orsay doit faire valoir des points de vue divergents et met en garde le chef de l’État sur certains points. Mais une fois que la décision est prise, l’administration applique la sentence du Président."
Sputnik France: Ce schéma n’est plus respecté?
Laurent Bigot:"Jusqu’à Jacques Chirac, il y avait un vrai respect des diplomates. Même si on pouvait ne pas être d’accord avec ce qu’ils disaient, on reconnaissait à ces diplomates leur expertise et on écoutait ce qu’ils disaient. Cela faisait partie d’un canal d’informations parmi d’autres pour nourrir la décision politique. Cette réalité a changé sous les mandats successifs de Nicolas Sarkozy, François Hollande puis Emmanuel Macron.
Sous Nicolas Sarkozy, il a eu une grande méfiance des diplomates, presque du mépris. Nicolas Sarkozy a pris ses décisions sur la Libye sur la base des conseils de Bernard-Henri Levy. J’étais encore au Quai d’Orsay, dans le couloir de la direction Afrique du Nord–Moyen-Orient, quand les diplomates du Quai ont découvert que le philosophe était à l’Élysée avec les représentants du Conseil national de transition libyen. Ils n’en étaient même pas informés.

"L’affaire libanaise ne tient pas dans un tweet"

Sous François Hollande, la méfiance était identique. Quand bien même ce dernier s’est entouré de diplomates chevronnés. On sentait bien que cette expertise-là n’avait pas plus de valeur qu’une autre. Et de ce que j’entends, sous Emmanuel Macron, c’est pareil."
Sputnik France: Comment expliquez-vous cette rupture que vous situez après la présidence Chirac?
Laurent Bigot:"La spécificité du ministère des Affaires étrangères est de moins en moins appréciée car elle vient généralement freiner les ardeurs communicationnelles des décideurs politiques, en disant "si c’était aussi simple que ça, on le saurait". Il y a un simplisme issu de la pensée Twitter qui vise à condenser tout en tweet, comme si on pouvait résumer la complexité du monde en un tweet. Depuis plusieurs années, les politiques sont sur ce créneau-là et suivent des impératifs de communication.
Beyrouth après l'explosion - Sputnik France, 1920, 03.08.2021
Un an d’échecs français au Liban
Et ce qu’expliquent les diplomates, c’est que si on pouvait gérer les relations internationales comme on gère Twitter, on serait tous contents, mais la réalité est différente. Ce n’est pas la même temporalité. L’affaire libanaise ne tient pas dans un tweet. Pour le sommet Afrique-France qui se tenait à Montpellier il y a quelques semaines, c’est pareil: s’il suffisait de faire un sommet pour rénover la relation France-Afrique, on l’aurait fait depuis longtemps. A contrario, le Quai d’Orsay, qui est une structure politique et diplomatique, dit: "Nous, on regarde la profondeur historique de dossiers qu’on se coltine depuis des années, et ce n’est pas aussi simple que ça en a l’air.""
Sputnik France: Ce sont donc les impératifs politiques et communicationnels qui ont consumé la relation Élysée-Quai d’Orsay?
Laurent Bigot:"Pas que. Ce qui m’a frappé, depuis que je suis rentré au Quai d’Orsay en 1997, c’est la perte progressive de culture historique. J’ai eu Hubert Védrine et Dominique de Villepin comme ministres. Jusque-là, ce sont des ministres qui avaient une culture générale remarquable qui leur permettait de se situer sur les questions internationales. À partir d’eux, nous avons eu des ministres des Affaires étrangères, mais aussi des Présidents de la République qui n’avaient pas du tout le même niveau de culture historique. Ceux-ci ne se plaçaient pas en profondeur sur les dossiers internationaux. Le dernier à avoir la capacité de le faire était Jacques Chirac.

Macron "reconnaît publiquement qu’il n’y arrive pas"

Il y a vraiment une rupture générationnelle entre les mandats Jacques Chirac et ceux de Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron sur cette question de la culture historique et générale. Par exemple, Emmanuel Macron n’aurait jamais abordé l’affaire libanaise de la manière dont il l’a fait s’il avait eu une culture historique suffisante sur le Liban. Mais c’était pareil pour les autres, je le vois particulièrement avec Nicolas Sarkozy."
Sputnik France: Pourquoi est-ce plus visible en particulier chez Nicolas Sarkozy?
Laurent Bigot:"Nicolas Sarkozy détestait les diplomates car ils ne lui apportaient pas de réponses binaires –noires ou blanches– mais des réponses nuancées, dans une zone grise. Il ne supportait pas ça.
C’est d’ailleurs pour ça que Nicolas Sarkozy mais aussi François Hollande ont eu les mêmes travers: ils se sont énormément appuyés sur les militaires car ceux-ci donnaient des réponses opérationnelles, contrairement aux diplomates. On refuse la complexité du monde, or les diplomates sont là pour la rappeler. La pensée Twitter ne peut pas résumer le monde."
Sputnik France: Quelle est votre réaction lorsqu’en s’adressant aux ambassadeurs en 2019 Emmanuel Macron dénonçait les périls de l’État profond qui l’empêchait de mener à bien sa politique étrangère?
Laurent Bigot:"C’est de la pleurniche. Il reconnaît publiquement qu’il n’y arrive pas. Il reconnaît tout simplement son impuissance et peut-être son incapacité. Un chef n’a pas à se plaindre publiquement. Il prend les décisions qu’il a à prendre et il nomme les personnes qu’il veut nommer. Se plaindre, c’est un comportement immature.
C’est d’autant plus faux que le Quai d’Orsay est typiquement le ministère le plus soumis, c’est celui qui résiste le moins. Donc parler d’État profond, c’est vraiment taper là où il ne faut pas.
Emmanuel Macron - Sputnik France, 1920, 27.08.2019
En France, «l’État profond» que dénonce Macron… est-il aussi profond que cela?
Le Quai d’Orsay et le corps préfectoral sont les administrations qui se mettent le plus rapidement à ressembler à leurs ministres et au Président. Contrairement à Bercy par exemple, où il existe des corps très puissants. Ce n’est pas le cas du Quai d’Orsay et du corps préfectoral, et pourtant c’est à eux qu’il s’en est pris.
Les deux leviers qui répondent le plus aux injonctions politiques sont ceux auxquels il s’en prend publiquement. Cela témoigne également d’une réelle inculture administrative."
Sputnik France: Pourquoi employer une expression aussi lourde dans ce cas? Elle ne vient pas de nulle part…
Laurent Bigot:"Comme depuis trente ans on est dans un climat politique où il est de bon ton de taper sur l’administration, il sait que d’un point du vue électoraliste, ça va parler aux gens qui vont se plaindre des fonctionnaires.
Il fait du populisme et du complotisme. Et après il met en place une politique pour lutter contre les fake news et le complotisme, mais il en utilise tous les ressorts."
Sputnik France: Pensez-vous que cette animosité que vous décrivez à l’égard du corps diplomatique a pesé sur les échecs et les succès de la politique internationale du Président Macron?
Laurent Bigot:"Peut-être que si on avait écouté un peu plus souvent le Quai d’Orsay, on ne se serait pas embringué dans l’affaire libyenne, on aurait géré l’affaire syrienne différemment et sur le Liban, on n’aurait pas fait croire qu’en deux voyages on pouvait régler le problème.
Il va falloir qu’il explique ses échecs de politique étrangère. Quel dossier international a-t-il réussi? Aucun. Donc il va dire que ce n’est pas sa faute, mais celle du Quai d’Orsay. Sur les questions africaines par exemple, personne ne l’a relevé mais quand Emmanuel Macron a été élu, il a créé un Conseil présidentiel pour l’Afrique. C’était un formidable geste de défiance vis-à-vis de l’administration. Le Président veut des idées neuves, des idées en rupture et plutôt que de passer la commande à son administration, il crée une entité vide de fonctionnaires, avec des gens dont on ne sait pas trop comment ils ont été sélectionnés par ailleurs, et ce sont eux qui vont conseiller Macron en direct sur l’Afrique."
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