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RDC: Qu'y a-t-il derrière l'apaisement des tensions entre le pouvoir et l'Église catholique?

Félix Tshisekedi - Sputnik France, 1920, 30.11.2021
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Après plusieurs mois de tensions liées au processus électoral entre le pouvoir congolais et l'Église, les évêques viennent d'être reçus par le Président Tshisekedi. Preuve que l’Église catholique demeure une force non négligeable dans l’échiquier politique congolais. Analyse pour Sputnik de Patrick Mbeko, spécialiste de l’Afrique centrale.
Le Président de la République démocratique du Congo (RDC), Félix Tshisekedi, a reçu en audience, le vendredi 26 novembre 2021, les évêques de la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco) pour discuter des différents problèmes majeurs que traverse le pays. Cette rencontre intervient après des mois de tensions consécutives à la réforme de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) et à la désignation de son nouveau président, Denis Kadima.
Conduite par Monseigneur Marcel Utembi, président de la Cenco, la délégation des évêques, composée de 18 personnes, a abordé plusieurs questions avec le chef de l’État congolais. Si la question sécuritaire dans le Grand-Kivu et l’Ituri ainsi que les problèmes relatifs à la gratuité scolaire ont été longuement évoqués, il n’en demeure pas moins que le processus électoral a été au cœur des discussions entre l’exécutif et la Cenco. "Cette rencontre fructueuse permet d’unir les forces sociales pour accompagner le processus électoral que tous veulent transparent, juste et efficace", a ainsi commenté la présidence congolaise.

Une rencontre inattendue

Il y a encore une semaine, pas grand monde n’aurait parié sur une rencontre entre la présidence et une aussi forte délégation de la Cenco. Les tensions consécutives à la désignation de Denis Kadima à la tête de la Ceni semblaient avoir laissé des traces indélébiles. Au lendemain de l’entérinement de celui-ci par Tshisekedi, l’archevêque de la ville de Kinshasa, le cardinal Fridolin Ambongo, s’était dit "très déçu" et avait appelé les fidèles et le peuple congolais à se tenir en ordre de bataille, provoquant l’ire de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), le parti au pouvoir. Les partisans de ce parti ont violemment attaqué l’archevêque sur les réseaux sociaux, et la résidence du prélat a été attaquée par un groupe de jeunes se réclamant du parti au pouvoir. "Pour l’UDPS, l'Église catholique est l’ennemie à abattre", s’est indigné Mgr Fridolin Ambongo, qui a déclaréne plus se sentir en sécurité dans la capitale, Kinshasa. Réponse de Jean-Marc Kabund-a-Kabund, président ad intérim de l’UDPS: l’archevêque doit être "conséquent" et "s’attendre à des répliques" à partir du moment où il s’engage dans un débat politique, avait-il souligné devant des centaines de militants de l’UDPS, avant d’ajouter que "le monde politique est un duel".
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Les propos de Jean-Marc Kabund-a-Kabund, vice-président de l’Assemblée nationale et personnage clé de l’UDPS, ne laissaient rien présager de bon dans les rapports à venir entre l’exécutif et les catholiques, d’autant que Félix Tshisekedi avait d’ailleurs refusé de recevoir les membres de l’Église pendant la crise. La volonté du pouvoir d’amorcer des discussions avec la Cenco a surpris plus d’un, aussi bien dans les rangs de l’UDPS que dans ceux des catholiques et des observateurs de la scène politique. Mais le pouvoir congolais avait-il vraiment le choix?

Un acteur incontournable

Il faut dire que, au-delà de sa charge pastorale et de son rôle social, l’Église catholique congolaise est un acteur incontournable dans l’histoire contemporaine de la RDC. Forte de plusieurs millions de membres à travers le pays (près de 60% des Congolais sont catholiques) et très bien organisée, elle a toujours eu son mot à dire dans les affaires politiques et sociales du pays. Chaque régime qui a eu des velléités totalitaires a eu à se frotter d’une manière ou d’une autre à l’Église, de sorte que chaque Président congolais, dit-on à la blague en RDC, "a eu droit à son cardinal embêtant".
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Pendant la Deuxième République, le conflit entre le régime et l’Église catholique avait culminé en un conflit démentiel entre le Président Mobutu et le cardinal Joseph-Albert Malula, qui lui tenait tête. Entre les deux hommes, c’était un vrai film de "je t’aime, moi non plus". Lorsque le processus de démocratisation a été amorcé suite à l’effondrement du mur de Berlin et la fin de la guerre, un autre homme d’Église se retrouva en porte-à-faux avec le pouvoir: le cardinal Laurent Monsengwo Pasinya. Fait président du Bureau de la Conférence nationale souveraine au Zaïre (actuelle RDC), en 1991, au grand déplaisir de Mobutu, il a piloté une partie du processus de démocratisation non sans conflit avec le maître du pays.
Dans les années 2000, ce sont les Kabila qui ont goûté à la médecine de l’Église. D’abord Laurent-Désiré Kabila, le tombeur de Mobutu assassiné en janvier 2001, puis son fils, Joseph. En décembre 2006, le cardinal Frédérique Etsou, archevêque de la ville de Kinshasa, a jeté un pavé dans la marre en contestant vertement l’élection de Kabila fils, à l’époque adoubé par les capitales occidentales. "Je dis non à toute tentative d’imposer au peuple congolais un candidat devant juste satisfaire les appétits gloutons et prédateurs de ses commanditaires étrangers", avait déclaré Frédérique Etsou sur RFI, provoquant des réactions en chaîne au Congo et dans les chancelleries occidentales.
Lors des élections de 2011, qui ont vu Kabila rempiler, puis de décembre 2018, qui ont porté Félix Tshisekedi au pouvoir dans des conditions calamiteuses, l’Église catholique, à travers la Cenco, a été là pour faire entendre sa voix, en contestant ce qui apparaissait à ses yeux comme des processus qui ne reflétaient pas "la vérité des urnes".

La voie du pragmatisme

En outre, pendant les moments critiques de la vie politique congolaise, les hommes d’Église ont toujours été à l’avant-scène pour défendre la démocratie et les droits de l’homme dans le pays. Écoutés aussi bien par leurs fidèles que par la classe politique qui les redoute, leurs prises de position ne laissent pas indifférent tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la RDC. Après la désignation controversée de Denis Kadima et son entérinement par Félix Tshisekedi, une délégation de la Cenco et de l’Église protestante a entrepris une tournée internationale au cours de laquelle elle a rencontré des responsables politiques occidentaux pour présenter la position de l’Église sur le processus électoral en cours.
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Au regard des tensions politiques et sociales que traverse la RDC actuellement et à la lumière de la position adoptée par l’Église à l’approche de la présidentielle de 2023, il devenait donc de plus en plus risqué pour le pouvoir de maintenir un climat conflictuel avec les catholiques. En tendant la main à la Cenco, Félix Tshisekedi fait preuve de pragmatisme. Dans un environnement socio-politique volatile caractérisé par une grogne populaire qui ne dit pas son nom, se mettre en plus à dos les catholiques s’apparentait à une entreprise suicidaire sur le plan politique.
Sans nécessairement être l’ami de l’Église, on n’a pas intérêt à être son ennemi ou son adversaire en RDC. Les stratèges du régime semblent l’avoir compris, si l’on se fie à l’imposante délégation de l’exécutif (on trouve dans cette délégation le puissant conseiller spécial en matière de sécurité du Président, François Beya) qui a rendu visite aux responsables de la Cenco la veille de la rencontre entre les évêques et Félix Tshisekedi. Reste à savoir si la normalisation entre le pouvoir et la Cenco résistera à l’épreuve du temps et des péripéties politiques congolaises...
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