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Guinée-Conakry: trois mois après le coup d’État, des avancées mais aussi des inquiétudes

Malabo - Sputnik France, 1920, 09.12.2021
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Cela fait trois mois que l’ex-Président guinéen Alpha Condé a quitté le pouvoir suite au coup d’État militaire exécuté par le chef du Groupement des forces spéciales. Dans un entretien à Sputnik, Alseny Thiam, expert de l’IPSE, fait le point sur l’évolution de la situation dans le pays.
Le Président de la Guinée-Conakry Alpha Condé a été déchu le 5 septembre 2021 suite au coup d’État mené par le Groupement des forces spéciales (GFS), dirigé par le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya, ancien légionnaire de l’armée française, qui a pour mission officielle la lutte antiterroriste. Lors d’une allocution télévisée, le haut gradé devenu de facto chef de l’État avait promis la création d’un Comité national du rassemblement et du développement (CNRD), la nomination d’un nouveau gouvernement et la rédaction d’une nouvelle constitution.
La France, les États-Unis, la Russie, la Chine, la Turquie, l’Onu, l’Union africaine (UA) et la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) ont unanimement condamné ce coup de force et appelé à la libération du Président Condé.
Trois mois après ce coup d’État, où en est la transition dans le pays? Qu’en est-il de la création du Conseil national de la transition (CNT)? La junte militaire a-t-elle tenu parole quant à la moralisation du service public et la lutte contre la corruption? Quelle est la nouvelle direction impulsée en politique extérieure, régionale et internationale?
Pour répondre à ces questions, Sputnik a sollicité Alseny Thiam, chercheur guinéen associé à l’Institut prospective et sécurité en Europe (IPSE). Selon lui, "bien que lentement, le chef de l’État avance dans la mise en œuvre de ses promesses. Il y a certaines avancées notables qui ont été saluées par la population guinéenne. Cependant, beaucoup reste à faire, aussi bien sur le plan politique qu’institutionnel, alors que la mal vie et la pauvreté gagnent de plus en plus des pans entiers de la société".

Un gouvernement civil et jeune

"Le nouveau gouvernement guinéen, désigné le 5 novembre, soit deux mois jour pour jour après le coup d’État qui a déposé le Président Alpha Condé, est composé de 27 ministres, dont sept femmes, qui viennent en partie du secteur privé et des institutions internationales", affirme M.Thiam, précisant que "la majorité sont des jeunes".
Et d’ajouter que "ce qui est notable dans cet exécutif dirigé par le technocrate Mohamed Béavogui, c’est qu’il n’y aucun ancien ministre et que seulement deux militaires en font partie, à qui le chef de l’État a confié les portefeuilles régaliens de la défense et de la sécurité. Actuellement, le Président Doumbouya supervise la nomination à petits pas des secrétaires généraux des ministères, dont les profils sont assez diversifiés. En effet, outre les nouveaux visages, il y a aussi la promotion de certains cadres qui travaillaient déjà dans le gouvernement d’Alpha Condé".
Dans le même sens, il informe que "le chef de l’État a également entamé le chantier sensible du nettoyage des fichiers de la fonction publique et du renouvellement du haut commandement de l’armée et de la police nationale. Ainsi, le lieutenant-colonel Doumbouya a envoyé 1.000 militaires, dont 44 généraux, et 537 hauts gradés de la police à la retraite, chose que l’ancien Président déchu n’a pas pu faire. Par ailleurs, plus de 6.000 fonctionnaires ont été invités à faire valoir leur droit à la retraite, alors qu’ils refusaient avant de partir".
En général, il souligne qu’"une bonne partie de la classe politique guinéenne, bien qu’elle souhaite une accélération du processus de transition et de renouvellement des institutions, a salué la formation du nouveau gouvernement, dont des ministères clés sont tenus par des femmes. Il s’agit des ministères de la Justice et des Droits de l’homme, de l’Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique, des Postes et de la Télécommunication, et de l’Information et de la Communication. Le gouvernement a déjà mis en place plusieurs nouvelles directions, dont un organe de lutte contre la corruption et les crimes financiers".

Quid de la création du CNT?

Au lendemain du coup d’État du 5 septembre, l’Union Africaine a pris des sanctions contre la Guinée, la suspendant de tous ses organes de décision. La CEDEAO a également imposé à la junte militaire un régime de sanctions. Ces deux institutions africaines conditionnent la levée des sanctions par la clarification de la durée de la période de transition, la définition d’un agenda électoral précis et la libération de l’ancien Président Alpha Condé. Ces trois conditions constituent également les pierres d’achoppement entre les autorités du pays, l’opposition politique et les activistes de la société civile, qui dénoncent "une transition militaire dont la durée n’est pas fixée".
Or, selon Alseny Thiam, "l’article 77 de la charte de transition signée le 27 septembre stipule que la durée de la période de transition doit être déterminée d’un commun accord entre le CNT – qui fait office d’organe de législation chargé par ailleurs d’élaborer et de soumettre pour adoption par référendum un projet de nouvelle constitution – les forces de la nation et le Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD)".
À ce titre, il rappelle qu’à "ce jour, plus de trois ans après la chute d’Alpha Condé, le CNT n’est toujours pas créé, ce qui bloque le processus de transition et fait germer des doutes au sein des communautés nationale, régionale (la CEDEAO et l’UA) et internationale quant aux intentions de la junte militaire de rendre le pouvoir aux civils. À cet effet, à l’occasion du débat qui sera organisé le 12 décembre par la CEDEAO au sujet de la situation politique en Guinée, Mamady Doumbouya et son gouvernement espèrent que le CNT sera créé d’ici là. Cette institution, composée de 81 membres, bute également sur le désaccord des formations politiques qui n’arrivent pas à s’entendre sur les critères de sélection à appliquer aux candidats. Toutes les parties – les formations politiques, les associations de la société civile et le gouvernement – ont la responsabilité de trouver un compromis très vite, car la situation économique et sociale du pays ne peut plus attendre".

Et la politique extérieure?

Le 30 mars 2021, dans une déclaration à Jeune Afrique, Alpha Condé s’est exprimé sur les relations étroites que son pays entretient avec la Chine, la Russie et la Turquie. En effet, en réponse à une question du journaliste qui lui demandait s’il n’avait pas l’impression que Paris lui reprochait ses relations avec ces trois pays, le chef de l’État a répondu que lorsque la Guinée était devenue indépendante en 1958, ce sont les Soviétiques, les Chinois et les militants panafricanistes de l’époque qui sont venus à son secours, alors que les Français l’avaient abandonnée.
À ce titre, M.Thiam explique qu’en effet "depuis 2010, sous Alpha Condé, les relations avec la Chine ont connu une fulgurante dynamique, notamment dans le cadre du projet de la nouvelle Route de la soie. Ainsi, les gisements importants de bauxite (près des deux tiers des réserves mondiales) et de fer (2,4 milliards de tonnes de minerai titré à 65%, soit la plus importante réserve mondiale) du pays intéressent au plus haut niveau les entreprises chinoises. En effet, l’empire du Milieu, qui importe les deux tiers de ses besoins d’Australie, a décidé d’investir neuf milliards de dollars dans l’exploitation de ce gisement qui se trouve à Simandou, dans l’est du pays".

Conclusion

Enfin, l’interlocuteur de Sputnik souligne qu’"une déstabilisation de la Guinée-Conakry aura certainement des conséquences dramatiques sur la majorité des projets de développement lancés par le Président Condé avec tous les partenaires étrangers ayant choisi réellement d’investir dans le pays, notamment les Chinois".
À ce propos, il rappelle que "le 22 novembre 2021, une mission de la direction Afrique du Quai d’Orsay a été reçue par le Premier ministre guinéen Mohamed Béavogui. Moins de deux semaines après, soit le 3 décembre, le sous-secrétaire d’État américain adjoint aux Affaires africaines, Michael Gonzales, s’est également rendu à Conakry. Dans une déclaration aux médias, le responsable américain a affirmé que son pays accompagnera la transition en Guinée sous la condition d’un retour rapide à l’ordre constitutionnel et l’organisation des élections présidentielles et législatives. La délégation française, quant à elle, n’a fait mention d’aucun engagement de Paris".
Et de conclure: "Il est évident qu’il y a des enjeux géopolitiques et géostratégiques importants, dans un contexte où le flou entretenu par le nouveau pouvoir en Guinée ne donne pas assez de visibilité aux différents partenaires du pays, ce qui pourrait les inciter à revoir leur feuille de route".
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