À Kinshasa, calculs et manœuvres après une vraie fausse démission à l'Assemblée nationale

CC BY 2.0 / Antoine Moens de Hase / Palais du Peuple, siège du Parlement de la République démocratique du Congo à Kinshasa.
Palais du Peuple, siège du Parlement de la République démocratique du Congo à Kinshasa. - Sputnik France, 1920, 22.01.2022
Alors qu’il tente de revenir sur sa décision de démissionner de son poste de 1er vice-président de l’Assemblée nationale, Jean-Marc Kabund est poussé à la porte par les caciques de son propre camp. Une option risquée pour l’UDPS à l’approche de la présidentielle de 2023. Analyse pour Sputnik de Patrick Mbeko, spécialiste de l’Afrique centrale.
Premier vice-président de l’Assemblée nationale et numéro un ad interim de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), le parti au pouvoir, Jean-Marc Kabund serait-il sur la chaise éjectable de son parti?
S’il est encore très tôt pour le dire, il n’en demeure pas moins vrai que l’homme est de plus en plus désavoué au sein de sa famille politique depuis l’annonce de sa démission de son poste à l’Assemblée nationale. Une annonce faite sur le réseau social Twitter et qui a fait l’effet d’une bombe dans le microcosme politique congolais. C’était le 14 janvier.
L’annonce inattendue est survenue deux jours après la diffusion sur les médias sociaux d’images vidéo montrant des éléments de la Garde républicaine (unité de l’armée chargée de la sécurité présidentielle) faisant une descente dans la résidence privée de Jean-Marc Kabund et arrêtant un homme. Sur d’autres images, on peut voir que sa maison a été saccagée, avec des meubles renversés et des biens éparpillés sur le sol.
Difficile de savoir ce qui s’est réellement passé. Si la présidence congolaise a été avare de commentaires, dans l’entourage du 1er vice-président de l’Assemblée nationale l’on est persuadé que l’opération de la Garde républicaine a été commanditée au plus haut niveau du pouvoir congolais, auquel appartient pourtant le même Kabund...

Un homme du sérail...

Figure de proue de l’UDPS, l’homme a été de tous les combats depuis sa nomination comme secrétaire général du parti en août 2016 par feu Étienne Tshisekedi, le père de l’actuel Président Félix Tshisekedi Tshilombo. Combatif et très impliqué dans l’organisation de nombreuses manifestations de l’UDPS contre l’ancien régime de Joseph Kabila, il a aussi pris part à la plupart des tractations avec le même pouvoir.
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Devenu président ad intérimde l’UDPS et 1er vice-président de l’Assemblée nationale au lendemain de l’élection contestée de Félix Tshisekedi, Kabund a participé à la mise sur pied de la coalition au pouvoir composée du Front commun pour le Congo (FCC) de Joseph Kabila et de Cap pour le changement (CACH) de Félix Tshisekedi. Lorsque les relations entre les deux plateformes politiques alliées se sont distendues, c’est encore lui, Kabund, qui est monté au front pour débaucher les éléments du camp adverse. Rassurés par lui, plusieurs membres du FCC ont rejoint Félix Tshisekedi au sein del’Union sacrée, la méga plateforme mise en place par le chef de l’État congolais au lendemain de sa rupture avec le FCC...

... franchement conflictuel

Si personne dans le microcosme politique congolais ne conteste l’habileté politique de Jean-Marc Kabund qualifié de "maître-nageur", il n’en demeure pas moins que l’homme est jugé très clivant. Au sein de l’UDPS, il a beaucoup d’adversaires, pour ne pas dire d’ennemis. Son arrivée à la tête du parti en remplacement de Félix Tshisekedi devenu Président n’était pas du goût de tous. Jouissant d’une certaine légitimité au sein de l’UDPS pour avoir été nommé par le leader historique du parti, son autorité en tant que président ad intérim n’a cessé d’être contestée à bas bruit par certains caciques du parti présidentiel.
Il faut dire que les méthodes et le franc-parler de Jean-Marc Kabund n’étaient pas du goût de tous. Aussi bien à l’UDPS où il faisait sa loi que sur la scène politique, l’homme ne laissait pas indifférent, suscitant bien souvent des réactions corsées. En février 2021, il n’avait pas hésité à s’en prendre publiquement au conseiller spécial en matière de sécurité de Félix Tshisekedi, François Beya. Dans la rue, il lui est arrivé de s’en prendre à des automobilistes dont le seul malheur était de croiser son chemin. À quelques reprises, des habitants de Kinshasa, la capitale congolaise, se sont plaints de ses agissements. Ce serait d’ailleurs parce que les policiers commis à sa sécurité se sont attaqués à un militaire de la Garde républicaine — le désarmant brutalement au passage — escortant un membre de la famille présidentielle que des éléments de cette unité de l’armée ont mené la descente musclée chez lui.
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En outre, "Jean-Marc Kabund se sentait tellement puissant qu’il se croyait tout permis", confie à l'auteur de ces lignes un conseiller de Félix Tshisekedi. Selon certaines langues, le 1er vice-président de l’Assemblée nationale se voyait déjà calife à la place du calife et se vantait même d’avoir un ascendant sur le chef de l’État congolais. Ce qui agaçait beaucoup au niveau de la présidence. L’annonce de sa démission a non seulement surpris, mais elle a aussi et surtout mis en évidence les tensions et rivalités que traverse le camp au pouvoir.

Lâché par tous

Depuis l’annonce de cette démission qui tarde à se concrétiser formellement - celle-ci ne peut être effective qu’après avoir été signifiée officiellement au parlement -, sa situation est de plus en plus précaire. Alors que Jean-Marc Kabund entretient encore le flou sur son avenir politique et que son chef de cabinet Emmanuelli Kahaya affirme qu’il ne démissionnera plus, ses adversaires au sein de l’UDPS ont décidé de dégainer en lui retirant leur confiance. Tour à tour, les députés nationaux et provinciaux de l’UDPS, dans une déclaration datée du 18 janvier, ont dit prendre acte de sa décision de démissionner de l’Assemblée nationale "et de ses autres fonctions au sein du parti", alors que Kabund n’a jamais démissionné de l’UDPS. Rappelant que Félix Tshisekedi est "l’unique autorité de référence de l’UDPS et de l’Union sacrée de la nation", les mêmes députés ont demandé aux structures du parti "d’intervenir sans délai afin de tirer toutes les conséquences qui s’imposent pour la bonne marche du parti au pouvoir".
Du côté de l’Union sacrée dont Kabund est l’un des architectes en chef, certains députés ont décidé de réaffirmer leur allégeance à Félix Tshisekedi, histoire de lever toute équivoque sur leur position.
Tout laisse donc penser que la partie est finie pour Jean-Marc Kabund. Du moins au sein de l’UDPS et de l’Union sacrée. Félix Tshisekedi, qui suit la situation de très près, aurait même ordonné qu’il soit mis à l’écart de ses fonctions "en douceur". Selon une source proche du numéro un congolais, ce dernier n’entend pas se prononcer publiquement sur le cas Kabund, mais "les responsables de l’UDPS et certaines personnes à l’Union sacrée savent ce qu’il leur reste à faire". Et au cas où Jean-Marc Kabund refuserait de démissionner, il n’est pas exclu qu’une motion de défiance le vise au retour des activités parlementaires en mars...

Quid de la suite des évènements?

Quoi qu’il en soit et en dépit de la tournure que pourraient prendre les événements, écarter Jean-Marc Kabund du pouvoir à deux années de la prochaine présidentielle pourrait se révéler problématique pour Félix Tshisekedi, qui espère briguer un autre mandat. Non seulement celui-ci reste très populaire auprès d’une frange importante des militants de l’UDPS, mais il est aussi et surtout soutenu par certains membres du FCC qui ont rejoint l’Union sacrée à cause de lui. D’ailleurs, un certain nombre d’élus de cette famille politique se sont opposés à sa démission sans toutefois lui apporter un soutien ouvert.
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Reste que Jean-Marc Kabund pourrait également se révéler un allié de taille pour celles et ceux qui rêvent en silence de se dresser contre Félix Tshisekedi en 2023. Ce dernier, faut-il le dire, est en porte-à-faux avec un certain nombre de ses alliés au sein de l’Union sacrée (le cas d’Ensemble de l’opposant Moïse Katumbi), sans compter le FCC et la puissante Église catholique.
Bien que l’homme politique congolais soit connu pour sa versatilité, la situation actuelle laisse penser que le pouvoir aura du mal à rassembler autour de lui de manière conséquente d’ici 2023. Les promesses trahies et les espoirs déçus de certains alliés comme Ensemble et le Mouvement de libération du Congo (MLC), la colère populaire qui ne cesse de grandir au regard de la crise socio-économique, les tensions politiques qui ne cessent de bousculer la quiétude d’un exécutif qui ne sait plus trop à quel saint se vouer, sont autant de signes qui ne présagent rien de bon pour le régime Tshisekedi d’ici le scrutin de 2023. Quand on ajoute à cette donne compliquée l’équation Jean-Marc Kabund, il y a lieu de regarder le ciel politique congolais avec circonspection.
À moins qu’il ne soit mis hors d’état de manœuvrer politiquement par le régime congolais, un Kabund poussé à la démission et frustré, détenteur de nombreux secrets d’État qu’il est - y compris ceux liés à l’arrivée au pouvoir de Tshisekedi dans les conditions calamiteuses et aux pratiques les plus discutables du régime -, pourrait causer bien de maux de tête à Félix Tshisekedi...
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