"La condamnation du général Ghediri est l’affaire Dreyfus algérienne"?

© AFP 2022 RYAD KRAMDILes avocats d'Ali Ghediri donnent une conférence de presse le 3 octobre 2020 à Alger.
Les avocats d'Ali Ghediri donnent une conférence de presse le 3 octobre 2020 à Alger. - Sputnik France, 1920, 31.01.2022
Le général-major algérien à la retraite Ali Ghediri a été condamné en appel à quatre ans de prison ferme. Me Nabila Slimi, une de ses avocats, affirme auprès de Sputnik que son client est victime d’un procès politique, ayant pour but de liquider un opposant. Sur le plan technique, selon elle, ce procès ressemble à l’affaire Dreyfus en France.
En détention depuis le 13 juin 2019, le général-major à la retraite et ex-candidat à l’élection présidentielle d’avril 2019 en Algérie Ali Ghediri a été condamné à quatre ans de prison ferme pour "participation, en temps de paix, à la démoralisation de l’armée dans le but de nuire à la défense nationale". Le seul chef d’inculpation, présenté par le parquet général dans cette affaire, est un entretien médiatique publié par le journal francophone El Watan le 25 décembre 2018. Ledit article était titré: "Gaïd Salah face à une responsabilité historique", en référence à feu le général de corps d’armée et vice-ministre de la Défense Ahmed Gaïd Salah, chef de l’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP) algérienne à l’époque. Ce verdict confirme la peine prononcée en première instance, le 22 septembre 2021, par le tribunal criminel de Dar El Beïda.
Son co-accusé, l’homme d’affaires Hocine Guasmi, a écopé, quant à lui, d’une peine de 10 ans de prison ferme pour "faux et usage de faux, usurpation d'identité, intelligence avec l'étranger et atteinte au moral de l'ANP".
Y a-t-il des éléments nouveaux dans le dossier d’accusation du général Ghediri? Cette condamnation a-t-elle réellement une base juridique tangible et irréfutable? Comment peut-on expliquer la confirmation de la condamnation en première instance? Y a-t-il des enjeux inavoués qui se cachent derrière cette condamnation?
Pour répondre à ces questions, Sputnik a sollicité Me Nabila Slimi, membre du collectif de défense formé de sept avocats, choisis par le général Ghediri lui-même, contrairement au premier procès de septembre 2021. Selon elle, le collectif d’avocats estime que "cette nouvelle condamnation est un autre fait du prince, qui relève d’un acharnement, dont les objectifs politiques sont, désormais, un secret de polichinelle. Évidemment, le but est d’écarter de la scène politique le général qui a eu l’audace de défier le système, en défendant le projet d’une IIe République, et d’en faire un exemple pour tous les autres militaires à la retraite".

Cette "plaidoirie contradictoire dit tout du procès"

"Lors de sa prise de parole, le parquet général avait reconnu que le dossier était vide et qu’il était convaincu qu’il n’y avait aucun caractère moral pour poursuivre notre client", déclare Me Slimi, rappelant les propos du procureur général: "il n’y a aucun élément moral pour commettre le crime de la démoralisation de l’armée dans le but de nuire à la défense nationale [dans l’entretien du 25 décembre 2018 au journal El Watan, cité comme chef d’accusation, ndlr]".
Et d’ajouter qu’"après avoir fait part devant toute l’assistance de sa conviction, le parquet général n’a malheureusement pas fait preuve de cohérence et d’objectivité. En effet, il a quand même requis 10 ans de prison ferme à l’encontre du général Ghediri, assommant toutes les personnes présentes au procès, dont les avocats et les membres de sa famille parmi lesquels son fils et sa fille, deux hauts gradés de l’armée toujours en active, et ses frères qui sont également des retraités de l’armée".
Ainsi, Me Nabila Slimi affirme que "la plaidoirie contradictoire du procureur général dit tout du procès intenté au docteur Ali Ghediri et concentre totalement la maladie chronique dont souffre le système judiciaire algérien depuis des décennies, dont le Président Abdelmadjid Tebboune, qui prône une nouvelle Algérie, est désormais le premier magistrat. Une justice aux ordres, qui a transformé les tribunaux de la République en passoires et les juges en exécuteurs d’ordres verticaux, obéissant au doigt et à l’œil. L’on peut même se demander si le procureur général n’avait pas sciemment joué cette contradiction dans sa plaidoirie pour dédouaner sa conscience, tout en sous-entendant à qui de droit qu’il avait malgré lui requis 10 ans de prison ferme contre notre client".
Sinon, s’interroge-t-elle, "pour quelle raison il y avait autant d’agents de plusieurs services de sécurité, en tenues officielles et civiles, qui surveillaient de près le moindre geste des journalistes, interdits d’utiliser leurs téléphones pour prendre des notes, probablement de peur que leurs écrits apparaissent en temps réel sur les réseaux sociaux? Même les avocats étaient interdits d’échanger avec leur client durant les pauses".

"A-t-il impliqué l’armée dans la vie politique"?

En tant que docteur en science politiques, spécialiste des questions en lien avec la sécurité nationale, le général Ghediri était un habitué du journal El Watan dans lequel il a publié trois articles, avant l’entretien qui lui a valu l’emprisonnement. Dans cet article, il avait répondu à 15 questions, dont 10 sur la situation générale du pays, à la veille de l’élection présidentielle cruciale d’avril 2019 à laquelle feu l’ex-Président déchu Abdelaziz Bouteflika, en incapacité physique totale depuis 2013, suite à une attaque cérébrale, voulait participer en vue de briguer un cinquième mandat. Il a également répondu à quatre questions, sur le rôle que pourrait jouer le général Gaïd Salah dans le délicat moment que vivait le pays, et enfin une question sur l’institution militaire.
À ce titre, Nabila Slimi rappelle que le paragraphe qui est retenu à charge dans le dossier de M.Ghediri est celui où il affirme: "Seule l’armée, en l’état actuel des choses et face à la déliquescence des autres institutions et au conditionnement dans lequel est mise l’administration, serait capable d’empêcher les uns et les autres de toucher aux urnes pour frauder et faire passer leur candidat [feu Abdelaziz Bouteflika, ndlr]. Je reste convaincu que [feu, ndlr] le général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah ne permettra à qui que ce soit de violer d’une manière aussi outrageuse la Constitution".
"Il faut bien voir que toute la garde prétorienne du système Bouteflika, dont un bon nombre est actuellement en prison, était engagée dans la campagne électorale pour décrocher, coûte que coûte, un cinquième mandat à leur candidat", fait-elle remarquer, ponctuant que "ce rendez-vous électoral, où normalement devait se jouer l’avenir du pays, a été transformé en carnaval. En effet, faute de présenter leur candidat aux Algériens, ils se contentaient de son portrait, rabaissant la vie politique à un niveau jamais atteint depuis l’indépendance du pays en 1962. Des cérémonies qui rappelaient à bien des égards les sombres moments de la période coloniale, où l’on faisait appel aux pouvoirs surhumains des marabouts pour endormir le peuple et lui faire accepter de façon volontaire sa condition. C’est dans ce contexte, vécu par les Algériens comme une insulte à leur dignité et leur intelligence, au vu et au su de toutes les institutions de l’État restées spectatrices, qu’était né le Hirak en février 2019, barrant la route au cinquième mandat de Bouteflika, chassé du pouvoir par l’armée, qui a choisi sous le commandement du général Gaïd Salah de se ranger du côté du peuple".
À cet effet, l’interlocutrice de Sputnik se demande: "en quoi les propos du docteur Ghediri avaient porté atteinte à l’armée? N’est-ce pas ce qu’a dit notre client qui s’était réellement passé? L’armée n’a-t-elle pas assuré la sécurité et la régularité de l’élection qui avait permis l’arrivée d’Abdelmadjid Tebboune au poste de Président de la République?".

Affaire Dreyfus à l'algérienne?

Durant 12 ans, l'affaire Dreyfus avait profondément divisé la France et la Troisième République sur les plans militaire, social, politique et religieux. En effet, officier français de confession juive et d'origine alsacienne, Alfred Dreyfus (1859-1935) a été victime en 1894 d’une accusation et d’un procès qui a mêlé erreur judiciaire, antisémitisme et déni de justice. Cette affaire, qui constitue une éclatante démonstration de l’application de la raison d’État en régime démocratique, a divisé la France en deux camps, dreyfusards et antidreyfusards sur fond de polémiques nationalistes et antisémites violentes, entretenue par une certaine presse de l’époque.
En tant que juriste et avocate, au-delà de l’aspect religieux de cette affaire ou de son aboutissement qui a vu la condamnation et la dégradation du capitaine Dreyfus, ce qui est réellement troublant, affirme Mme Slimi, "c’est le fait que sous un régime républicain et démocratique, on a pu accumuler dans le déni total, pendant trois ans, les crimes qui ont fini par être dévoilés et dénoncés sur la place publique. Mais ce qui est fascinant, c’est le fait que la victime a été sauvée par la mobilisation des intellectuels français et étrangers, des hommes politiques républicains, libéraux et socialistes, et la dignité de quelques fonctionnaires audacieux qui ont refusé d’obéir. La condamnation du général Ghediri est l’affaire Dreyfus algérienne!".
Enfin, Me Nabila Slimi rappelle le vers culte de la pièce Jules César de Shakespeare, "quand Cassius explique à Brutus que César n'est qu'un homme, pas un dieu, et qu'ils sont des hommes égaux à lui, nés également libres, sans obligation de s'incliner devant un autre homme: +la faute, cher Brutus, n'est pas dans nos étoiles mais en nous-mêmes, que nous sommes des subalternes+. Ce dernier mot est pour les intellectuels et les hommes politiques algériens, de tous bords confondus!", conclut-elle.
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