Satisfaire les Burkinabè ou la CEDEAO: les militaires "doivent trouver le juste milieu"

© AFP 2022 Radio Télévision du Burkina (RTB) Le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba ont annoncé à la télévision avoir renversé le Président et suspendu la Constitution. 24/01/2022
Le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba ont annoncé à la télévision avoir renversé le Président et suspendu la Constitution. 24/01/2022 - Sputnik France, 1920, 14.02.2022
Officiellement déclaré Président du Burkina Faso par le Conseil constitutionnel, Paul-Henri Damiba prêtera bientôt serment. Alors que l’euphorie de son coup de force réussi contre Roch Kaboré est passée, il doit désormais convaincre les Burkinabè et rassurer la communauté internationale qui souhaite la tenue d’élections le plus tôt possible.
C'est désormais officiel, le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, chef du Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (MPSR) qui a renversé Roch Kaboré le 24 janvier dernier, est le nouveau Président du Burkina Faso. En effet, le Conseil constitutionnel l’a reconnu et annoncé comme tel dans une décision publiée le 10 février, et a fixé sa prestation de serment au 16 du même mois.
Depuis leur prise de pouvoir, les nouveaux dirigeants s’affichent résolument à la tâche. La Constitution initialement dissoute a été rétablie, sauf en ses articles qui ne remettent pas en cause "l'acte fondamental" du MPSR. Plusieurs nominations ont été effectuées au sein des forces armées. Et dans le même temps, le chef de l’État a multiplié les échanges avec les acteurs politiques et les différentes composantes de la société dans la perspective annoncée "d’aboutir à des propositions inclusives et consensuelles répondants aux aspirations légitimes du peuple burkinabè".
Par ailleurs, une commission technique composée de 15 membres, dont des officiers, des journalistes, des économistes et des juristes, a été mise en place en vue, entre autres, de proposer un agenda assorti d’une durée de la transition. En effet, les militaires se sont dits disponibles à collaborer avec la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) qui demande l'élaboration d'un calendrier électoral et un retour rapide à l'ordre constitutionnel.
Selon Déborah Marie-Estelle N'Guessan, analyste politique et sécuritaire interrogée par Sputnik, cette posture conciliante des putschistes n’a rien de surprenant.
"Les nouvelles autorités sont actuellement dans une phase de recherche de crédibilité tant auprès des Burkinabè que de la communauté internationale. Ils essaient de trouver le juste milieu pour satisfaire les deux parties à la fois", affirme-t-elle.
Mais cette tâche, estime l’analyste, "risque de ne pas être aisée quand on considère l’ampleur du désamour et de la perte de confiance des peuples d’Afrique de l’Ouest dans l’institution phare qu’est la CEDEAO".
"Les attentes des populations, sécuritaires notamment, sont grandes. Les militaires au pouvoir devront se montrer à la hauteur. D’un autre côté, aux yeux de la communauté internationale, c’est leur capacité à organiser rapidement des élections pour un retour à l’ordre constitutionnel qui va témoigner de leur efficacité. Au bout d’un moment, il faudra possiblement aux nouveaux dirigeants choisir entre appliquer scrupuleusement les résolutions de la CEDEAO ou tenir compte des aspirations des populations, un conflit pouvant survenir entre ces deux choses", prévient-elle.
Ce qu’explique Déborah Marie-Estelle N'Guessan, c’est que les peuples ouest-africains voient de plus en plus d’un mauvais œil les interventions de la CEDEAO, perçue ces dernières années comme un instrument de la communauté internationale et plus particulièrement de la France, le partenaire historique dont la présence, militaire notamment, est particulièrement décriée. En témoigne le blocage inattendu durant plusieurs jours de novembre 2021 d’un convoi militaire français sur le sol du Burkina Faso. À l’occasion de cet incident, plusieurs Burkinabè avaient clamé leur volonté de s’autodéterminer et de rester seuls véritables maîtres de leur destin.
Par ailleurs, nombreux sont les Burkinabè hostiles aux sanctions de la CEDEAO en cours depuis janvier contre le Mali pour pousser les militaires à céder le plus tôt possible le pouvoir aux civils, et qui redoutent que leur pays soit confronté à la même situation.

Pas le droit à l’erreur

Le 24 janvier dernier, lors de leur première déclaration à la télévision nationale, les militaires avaient justifié leur putsch par "la dégradation continue de la situation sécuritaire qui menace les fondements même de la Nation burkinabè et l’incapacité manifeste du pouvoir de Roch Kaboré à y faire face efficacement". Ils savent donc pertinemment que c’est également et surtout sur ce point qu’ils seront jugés.
Ces dernières années, le Burkina Faso connaît une exacerbation de la crise sécuritaire qui se manifeste par la multiplication des attaques armées. Alors qu’en 2015, l’année des premiers incidents, seules quatre ont été recensées, on est passé à plusieurs centaines d’incidents par an à partir de 2017. Plusieurs groupes, liés pour certains à Al-Qaïda*, évoluent dans le pays, le plus important étant sans doute le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM). Mais faute de revendications, les auteurs de ces attaques récurrentes sont baptisés HANI (hommes armés non identifiés).
La crise sécuritaire liée à ces attaques, mais également les tensions communautaires qu’elles favorisent ou attisent, occasionnent de nombreux morts et déplacés. À ce jour, il est estimé que plus de 2.000 Burkinabè ont déjà péri et plus d’un million et demi de personnes ont fui leurs villages pour des zones plus sûres. Les morts sont à déplorer du côté des forces de défense et de sécurité (FDS) certes, mais aussi et surtout du côté des civils qui paient de loin le plus lourd tribut, comme en témoignent notamment les incursions meurtrières de Solhan et de Yirgou qui ont fait pas moins de 200 morts.
Les nouvelles attaques et menaces d’attaques survenues ces derniers jours après une certaine accalmie, loin d’ébranler la confiance des populations dans les nouvelles autorités, sont venues rappeler l’urgence à agir.
"Les Burkinabè sont actuellement dans l’observation, mais il ne faut pas perdre de vue qu’ils sont un peuple très regardant sur le temps et les résultats. Tant que le gouvernement de transition parviendra à répondre à leurs besoins prioritaires en termes de sécurité et de stabilité politique, il n’aura pas de souci à se faire. Mais dans le cas contraire, la perte de confiance pourrait être rapide et la grogne s’exprimera de nouveau dans la rue. Les autorités n’ont donc pas le droit à l’erreur", prévient Déborah Marie-Estelle N'Guessan.
*Organisation terroriste interdite en Russie
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