RDC-Rwanda: l’embarras de Tshisekedi face aux menaces de Kagame

© AP Photo / Julie JacobsonPaul Kagame
Paul Kagame - Sputnik France, 1920, 15.02.2022
Le Président rwandais Paul Kagame a surpris plus d’un en tenant des propos à peine menaçants à l’égard de la RDC avec laquelle le Rwanda semble pourtant être en bons termes. Comment comprendre cette sortie du numéro un rwandais? Décryptage pour Sputnik de Patrick Mbeko, spécialiste de l’Afrique centrale.
Dans un discours d’une cinquantaine de minutes tenu devant le parlement rwandais lors de la prestation de serment de nouveaux ministres du gouvernement, le Président Paul Kagame a tenu des propos qui ont surpris plus d’un observateur, particulièrement en République démocratique du Congo (RDC). Dans sa déclaration au ton parfois guerrier, le numéro un rwandais a laissé entendre, en des termes à peine voilés, que le Rwanda pourrait intervenir militairement chez son grand voisin pour neutraliser les groupes armés installés dans le Kivu (province de l’est du pays) et qui représenteraient, selon lui, une menace pour la sécurité du Pays des mille collines. Deux groupes sont particulièrement ciblés par Kagame: les rebelles hutus rwandais des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) accusés d’avoir participé au génocide de 1994 et la milice ougandaise des Forces démocratiques alliées (ADF). "Il y a des groupes armés qui sont en train d’opérer, et sur le terrain on a vu des massacres perpétrés par des Rwandais qui parlaient la langue rwandaise", a expliqué le chef de l’État rwandais durant son allocution. Et d’ajouter: "Cela nous inquiète parce qu’effectivement il y a une connexion entre les ADF et les FDLR. C’est une situation qui peut embraser toute la région et ce ne serait pas bon qu’on entre dans la violence".
Pour Paul Kagame, si ce problème ne se règle pas rapidement, le Rwanda se verra dans l’obligation d’intervenir militairement en dehors de ses frontières "sans demander la permission à qui que ce soit", a-t-il déclaré. Insistant sur le fait que la priorité, c’est la sécurité de son pays, il n’a pas manqué de lancer une pique à l’endroit de la RDC: "Nos yeux sont tournés vers le Congo à cause des FDLR et autres qui peuvent coaliser avec les ADF. Nous allons résoudre cette question à tout prix et par tous les moyens", a averti l’homme fort du Rwanda.

Loin d’être une première

Cette sortie du Président Paul Kagame, qui a surpris en raison du ton particulièrement belliqueux employé, n’est pas une première en soi. L’argument sécuritaire a en effet été utilisé par le Rwanda à maintes reprises pour envahir la RDC. D’abord en octobre 1996 lors de la première guerre d’invasion de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL) dirigée par Laurent-Désiré Kabila, ensuite dans les années suivantes, notamment lors de la seconde invasion en août 1998 puis sous couvert des rebellions du CNDP et du M23 entre 2006 et 2013. L’on pourrait même parler de "classique", tellement l’argument est ressassé à toutes les sauces. Mais qu’en est-il de la menace que feraient peser les FDLR, voire maintenant les ADF sur la sécurité du Rwanda?
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Si en 1996 le prétexte sécuritaire invoqué par Kigali semblait justifié, il est vite apparu, notamment après le début de la seconde guerre du Congo, que cet argument masquait d’inavouables desseins: l’occupation et le pillage des ressources naturelles de la RDC par l’armée rwandaise. Les rapports du groupe d’experts des Nations unies à cet égard sont éloquents.
Aussi, comment comprendre qu’après avoir envahi le Congo en 1996, massacré des centaines de milliers de Hutus, y compris des extrémistes et les auteurs du génocide au Rwanda, assuré des années de présence quasi ininterrompue dans le Kivu, le gouvernement de Kigali prétende qu’il existe des "forces négatives" au Congo qui menacent la sécurité du Rwanda? Si le pouvoir rwandais justifie sa présence au Congo par le souci d’assurer la sécurité de sa frontière occidentale face aux menaces que constituent les "génocidaires hutus", comment dès lors expliquer la présence de l’Armée rwandaise à plus de 1.000 kilomètres de cette frontière?
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Le fait est que les FDLR n’ont jamais constitué une réelle menace pour la sécurité du Rwanda, contrairement à ce qu’affirme Paul Kagame. Lorsque Laurent-Désiré Kabila, soutenu par le Rwanda, prend le pouvoir en mai 1997, il reste peu de combattants hutus au Congo. La majorité d’entre eux s’est dirigée vers les pays voisins et un nombre important a été massacré dans les camps de réfugiés du Kivu et dans la forêt dense congolaise par les soldats de l’Armée rwandaise durant l’avancée de l’AFDL. Ceux qui ont survécu ou ont pu échapper aux griffes de l’armée rwandaise sont revenus au Congo à la demande de Laurent-Désiré Kabila -alors en rupture avec son parrain rwandais- lors de la seconde guerre, en août 1998. Au début des années 2000, le nombre des combattants hutus présents au Congo n’était donc pas assez important pour constituer une menace sérieuse contre le Rwanda. Il serait aujourd’hui de plus ou moins un millier…

La vérité est ailleurs

En clair, ce ne sont pas les combattants hutus rwandais désœuvrés, munis de quelques kalachnikovs et vivant du racket de la population congolaise et du pillage des ressources naturelles qui posent problème aux yeux de Paul Kagame. Les raisons des vociférations du numéro un rwandais sont ailleurs. En réalité, celui-ci n’a pas digéré que la RDC ait accepté de conduire une opération militaire conjointe avec l’armée ougandaise, en Ituri, pour traquer les ADF sans en faire part au Rwanda, qui considère une partie de l’est congolais comme sa zone d’influence.
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Dans un contexte régional marqué par des tensions récurrentes entre Kigali et Kampala, qui ne cessent de se regarder en chiens de faïence en dépit de quelques signes de normalisation observés ces dernières semaines, la décision de Kinshasa d’inviter sur son territoire un pays rival, en l’occurrence l’Ouganda, a été très mal perçue du côté rwandais. D’autant plus qu’il y avait des discussions entre les Congolais et les Rwandais et que ces derniers souhaitaient prendre part aux opérations militaires contre les groupes armés à l’est de la RDC...

Silence embarrassé de Kinshasa

Il va sans dire que, vu de Kigali, les intérêts du Rwanda en RDC priment sur les intérêts même de celle-ci, et tous les prétextes sont bons pour justifier la présence des Forces de défense rwandaises sur le sol congolais. Tout ceci est embarrassant pour le Président Félix Tshisekedi qui a fait des relations congolo-rwandaises un élément essentiel de sa politique régionale.
En effet, depuis son arrivée au pouvoir en janvier 2019, le chef de l’État congolais a fait des pieds et des mains pour être dans les bonnes grâces de son homologue rwandais. En visite au mémorial du génocide à Kigali deux mois après son entrée en fonction, il a fustigé le génocide et laissé entendre que les victimes congolaises des actions déstabilisatrices du Rwanda en RDC seraient les "effets collatéraux" de ce drame. Des propos qui ont choqué et suscité la polémique en RDC. Mais Tshisekedi a maintenu le cap, s’entourant des personnes ayant les faveurs de Kigali. C’est notamment le cas de son conseiller privé Fortunat Biselele, un ancien cadre du RCD-Goma, supposée "rébellion" mise en place par le Rwanda lors de la deuxième guerre d’invasion contre la RDC. À Kinshasa, nombreux -y compris dans l’entourage du Président congolais- sont ceux qui considèrent Biselele comme l’œil et les oreilles de Kagame auprès de Tshisekedi.
De plus, Félix Tshisekedi n’a jamais cherché à remettre en question le système de prédation mis en place par le Rwanda dans le Kivu. Il a laissé les troupes rwandaises occuper une partie du cette province au nom de la lutte contre les "forces négatives", c’est-à-dire les FDLR et alliés. Cette présence militaire rwandaise, qui était restée secrète pendant plusieurs mois, a été révélée par les experts de l’Onu dans un rapport daté de novembre 2020. Si Kigali a nié les faits, à Kinshasa, on a préféré détourner le regard.
Au regard des efforts consentis par Félix Tshisekedi pour être dans les bonnes grâces de Paul Kagame, on pouvait s’attendre à tout sauf à une sortie aussi brutale que celle que le Président rwandais a réservée à la RDC. À Kinshasa, les autorités sont si embarrassées qu’elles ont choisi de s’enfermer dans un mutisme assourdissant. Aucune réaction de l’exécutif en dépit des appels lancés par certains hommes politiques et membres de la société civile. Quoi qu’il en soit, la sortie musclée de Kagame vient rappeler, comme le soulignait le général Charles de Gaulle, que "les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts". Reste à savoir si les autorités congolaises retiendront cette leçon...
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