Le Mali après Barkhane: "La contre-révolution pourrait surgir de là où on ne l’attend pas du tout"

© AFP 2022 ANNIE RISEMBERGAssimi Goïta, le président de la junte malienne
Assimi Goïta, le président de la junte malienne - Sputnik France, 1920, 17.02.2022
Au Mali, il faut "rapidement un plan de relance économique à marche forcée piloté par l’État, afin de remettre les gens au travail et assurer les besoins alimentaires, agricoles et sanitaires, notamment en ce qui concerne la lutte contre le Covid-19", affirme auprès de Sputnik, Édouard Bizimana, ambassadeur du Burundi à Moscou.
Après près de sept mois de bras de fer avec les autorités maliennes de transition, la France, le Canada et leurs partenaires européens, au sein de l’opération Barkhane et de la Task Force Takuba, ont annoncé officiellement le retrait de leurs forces armées du Mali, mettant ainsi fin à leur présence militaire dans le pays, laquelle a duré pas moins de neuf ans.
"Nous ne pouvons pas rester engagés militairement aux côtés d'autorités de fait dont nous ne partageons ni la stratégie ni les objectifs cachés", et qui ont recours à "des mercenaires de la société Wagner", a affirmé Emmanuel Macron lors d’une conférence de presse conjointement organisée avec les Présidents du Conseil européen, du Sénégal et du Ghana.
Que doit faire le gouvernement malien de transition pour remplacer le départ des forces occidentales afin de sécuriser complètement le pays? Quels sont les chantiers prioritaires auxquels doit s’attaquer le Président Assimi Goïta pour stabiliser le pays, renforcer et accélérer le processus de transition et prendre en charge rapidement les besoins urgents de la population? Dans cette optique, quels sont les partenaires qui peuvent épauler le Mali dans sa stratégie d’émancipation et de développement? Comment faire pour intégrer tous les pays de la région ayant la même vision de la situation?

Ainsi, dans un entretien accordé à Sputnik, l’ambassadeur du Burundi en Russie, Édouard Bizimana, analyse ces événements à la lumière des changements majeurs qui se produisent dans le monde. Il avance également certaines propositions et pistes de réflexion afin "d’aider à transformer la lame de fond de la colère des peuples africains en une force positive et sereine de construction".

"Être, ou, ne pas être, telle est la question!"

"La situation que vit le Mali est inédite par le fait que, pour pratiquement la première fois, le peuple dans toutes ses composantes a décidé de prendre en main son destin en soutenant contre vents et marées les autorités de la transition dirigées par le Président Assimi Goïta", affirme le diplomate, rappelant la célèbre formule "du poète et philosophe allemand Friedrich Hölderlin (1770-1843). +Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve+, disait-il pour expliquer que les crises politiques, économiques et sociales peuvent également générer les bases de leur propre dépassement".
Et d’ajouter que "tout comme Hölderlin, le plus grand physicien du XXe siècle, Albert Einstein, affirmait également qu’+au centre de la difficulté se trouve l’opportunité+. Mais comment faire? À cette question, il nous semble que l‘écrivain, philosophe, romancier, dramaturge et essayiste, Albert Camus, né en 1913, en Algérie, en pleine période coloniale française, apporte une réponse qui indique le chemin pointé intuitivement par Einstein et Hölderlin. En effet, lauréat du Prix Nobel de littérature en 1956, ce grand personnage qui a marqué son temps estime que +créer, c’est vivre deux fois+".
Dans le même sens, afin de bien dépeindre le tableau des différents défis futurs que doivent relever les Maliens, aussi bien ceux qui sont aux commandes que le reste des citoyens, pour mettre leur pays sur le chemin de la paix, de la sécurité et du développement, et qui plus est dans un contexte des plus sensibles et dangereux, M.Bizimana rappelle la célèbre citation de William Shakespeare dans sa pièce Hamlet: "Être, ou, ne pas être, telle est la question!"
Pour lui, "cette introduction en termes de philosophie politique est indispensable, car comme dans toutes les sociétés ayant vécu la même situation que celle que vit le Mali, le danger, tout le danger, est de se laisser emporter par l’euphorie du moment et le romantisme révolutionnaire, en oubliant les dangers, les défis et ses responsabilités immédiates. Ceci pourrait effectivement tuer dans l’œuf tous les espoirs nourris dans le sillage du changement qui se déroule dans le pays et dans toute la région".

"Il faut prendre le taureau par les cornes!"

Afin de mieux étayer son propos, le diplomate estime que "le gouvernement de transition doit instaurer sans tarder un dialogue politique, franc, inclusif et tourné vers le futur sur la base d’une feuille de route consensuelle. Toute la classe politique, les représentants de toutes les régions et de toutes les ethnies doivent laisser de côté leurs différends et se concentrer sur comment trouver une issue sûre, rapide, fédératrice, viable et efficace au blocage actuel, pour ne pas perdre beaucoup de temps dans les questions politiques, nonobstant leur importance. Les citoyens maliens doivent également se mobiliser de manière continue pour accompagner le processus de changement, mais également pour le surveiller. Il faut bien voir qu’un compromis solide et rapide est nécessaire pour faire taire les armes, en particulier dans le nord du pays, afin d’éloigner le spectre de la partition du territoire, de mettre en place les réformes politiques, administratives et institutionnelles et de se consacrer sérieusement à la lutte antiterroriste".
À ce titre, Édouard Bizimana appelle les Maliens "à la plus haute vigilance politique, économique et sécuritaire, pour faire barrage à toute tentative de déstabilisation du pays, notamment par le biais d’une contre-révolution. En effet, dans l’état de fragilité économique où se trouve le pays, la contre-révolution pourrait surgir de là où l´on ne l’attend pas du tout! Le danger est que si la machine économique ne redémarre pas rapidement, alors que le pays fait face déjà à des sanctions sur fond d’une grave crise due à la pandémie de Covid-19, la faim et la misère peuvent servir de terreau fertile à ceux qui voudraient dresser le peuple contre son armée et faire ainsi avorter tout le processus de transition, ramenant le pays à la case de départ, voire pire. Il faut donc prendre le taureau par les cornes!".

Quid de la relance économique?

Alors que les autorités au Mali ont choisi d’étendre la durée de la transition à cinq ans, l’interlocuteur de Sputnik estime que "bien que cette question regarde uniquement les Maliens entre eux, il est quand même nécessaire de leur rappeler que le temps économique est en conflit avec le temps politique! Ceci dit qu’il faut mettre en place rapidement un plan de relance économique à marche forcée piloté par l’État, afin de remettre les gens au travail et assurer les besoins alimentaires, agricoles et sanitaires, notamment en ce qui concerne la vaccination et la lutte contre le Covid-19. Un contrôle doit être instauré sur les mouvements financiers et bancaires pour prévenir et empêcher le cas échéant la fuite des capitaux vers l’étranger, ce qui pourrait provoquer l’asphyxie financière du pays. Ces mesures doivent également être accompagnées de réformes structurelles à même de redynamiser l’économie malienne et de préserver l’éducation et la santé".
Enfin, Édouard Bizimana suggère aux "autorités maliennes d’avoir une diplomatie politique, sécuritaire, mais aussi et surtout économique. Le Mali a besoin de partenariats solides pour pouvoir exploiter ses ressources en pétrole et en gaz, situées dans le nord-ouest du pays, et en matières premières (l’or, l’uranium, l’aluminium, le cuivre, le fer, les terres rares, le niobium, le tantale, le cobalt, le nickel, le coltan), ce qui permettra au pays d’engranger des entrées conséquentes en devises. Ainsi, le Mali aura les moyens de lancer rapidement un plan quinquennal de développement pour accompagner la transition politique".

Conclusion

Dans le nouveau contexte mondial où les États-Unis tentent de freiner l’ascension de la Chine, l’Iran et de la Russie, "l’axe Moscou-Pékin-Téhéran s’avère être une chance pour l’Afrique et ce, pour plusieurs raisons", affirme-t-il. "La première est que la Russie, vu ses richesses qui demeurent sous-exploitées, ne viendra pas en Afrique pour piller les ressources du continent. La Russie, qui cherche à se redéployer à l’international conformément à sa vision d’un monde multipolaire, peut participer à la sécurisation de l’Afrique en aidant ses États à bâtir des armées de dissuasion à même de faire face à toutes les guerres et tentatives de déstabilisation incessantes. Les Russes pourraient aider ces pays à développer leurs propres industries militaires avec toutes les possibles applications dans le civil dans le cadre de partenariats gagnant-gagnant [via par exemple un fond souverain, ndlr]".
D’autre part, "la Chine s’implante de plus en plus sur le continent africain en investissant entre autres dans les infrastructures de base (routes, ports, aéroports, voies ferroviaires), ce qui aide les pays africains à se libérer de la domination occidentale", conclut-il. Sans oublier de souligner que "l’Iran peut également jouer un rôle similaire à celui de la Russie et de la Chine en Afrique. L’Algérie et la Mauritanie peuvent notamment aider le Mali à exploiter, dans cadre trilatéral, ses ressources en hydrocarbures".
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