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    La bataille de l'Intermarium entre Russie et Occident : l'Europe des nationalistes de l'Est

    La bataille de l'Intermarium entre Russie et Occident : l'Europe des nationalistes de l'Est

    © Collage : La Voix de la Russie
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    La question d'une future adhésion de l'Ukraine à l'UE via la signature des accords de Vilnius semble être un prélude à une nouvelle vague de perturbations nationalistes dans le ciel du projet eurasien. Basée sur le thème : « ni UE ni Russie », l'Intermarium ou troisième Europe : projet utopique, dessein occidental ou destin national ?

    Qu'est ce que la théorie de l'Intermarium ?

    Le projet de création d'Etats de la mitteleuropa date de l'entre-deux guerres. L'Intermarium, projet polonais se basant sur la (prétendue ou réelle) histoire commune de certains Etats européens de l'Est se révèle avant tout une tentative de l'époque de créer un ensemble d'Etats qui pourraient par leur fusion échapper aux influences des deux pôles politiques et militaires de l'époque : l'Allemagne et l'URSS.

    Actuellement, cette même configuration se reproduit. L'Allemagne étant remplacée par l'UE et l'URSS par le projet Eurasien de Poutine. Bien évidemment, il n'y a aucune comparaison politique, mais uniquement un regard sur le poids politique et la capacité d'influence.

     L'étranger proche

    La Russie, se basant sur la théorie de M. Poutine de l' « étranger proche », entend conserver les Etats ayant fait partie de la zone d'influence de la Russie soviétique dans son giron au sein d'une Union Eurasienne ou Eurasiatique. Cela se traduit sur sa frontière Ouest par une apparente volonté d'intégrer l'Ukraine, la Biélorussie, la Moldavie, la Géorgie et l'Arménie. Ces pays étant indépendants souverainement mais ayant de très forts liens historiques récents mais surtout économiques avec la Russie post-soviétique. Le Kremlin ne veut ni d'UE et encore moins de base de l'OTAN à Tbilissi, sur la Mer Noire ou à 50 kilomètres de Smolensk. Logique. Certains parlent à juste titre de casus belli en cas d'atteinte à cet espace vital stratégique russe.

    A cela vient s'adjoindre une question purement économique et financière ; les oligarques russes et ukrainiens s'opposent et la Biélorussie est rachetée par pans entiers par des géants russes ou des milliardaires influents. Nous retiendrons l'expression de « gazpromisation » du Belarus ou la guerre des « vannes » concernant les sempiternelles tractations de marchands de tapis entre Minsk, Kiev et Moscou sur le prix du gaz. Pour l'Arménie ; la crainte de la hausse du prix du mètre cube aurait ainsi dissuadé ce pays de se rapprocher de l'UE.

    D'autre part, le principal argument accélérant une coupe du cordon ombilical de ces Etats avec l'ex-mère Patrie vient en réalité de supposés ou réelles menaces concernant l'intégrité du pays. Pour l'Ukraine, on laisse planer une catastrophique partition du pays entre partie russophone et l'Ouest du pays très nationaliste tandis que pour la Moldavie, on reparle de l'entité fantoche de Transnistrie, enclave russophone qui pourrait amputer le territoire moldave déjà très réduit.

     La Troisième Europe

    Entre une UE qui s'élargit malgré les énormes difficultés économiques et une Eurasie qui se profile, voilà cette vielle théorie d'une troisième Europe basée exclusivement sur le nationalisme et très souvent sur l'anti-Russie vue comme une menace impérialiste. La thèse étant que l'UE est appelé à disparaître mais ne voulant pas changer de maîtres, l'Intermarium paraît être une solution à laquelle adhèrent (souvent de manière nébuleuse) des mouvements baltes, polonais, ukrainiens et biélorusses auxquels on peut aussi greffer des adhérents ou proches du Jobbik hongrois, des partisans de l'indépendance de la Transylvanie roumaine à majorité magyare et des partisans d'une union roumaine incluant la Moldavie et évidemment la Transnistrie sécessionniste.

      Les rapports de force

    Les deux pays que nous examinerons rapidement sont les plus gros contributeurs en terme de population et/ou d'économie pour l'Eurasie future ou probable. L'Ukraine et le Belarus.

    En Ukraine, l'actuel président Ianoukovitch élu par une majorité russophone de l'Est du pays et par les déçus de la Révolution Orange joue un jeu très curieux en se rapprochant (ou faisant semblant de se rapprocher) de l'UE, déclenchant l'ire de la Russie. La population ukrainienne reste divisée sur la question des alliances, sa majorité ne voulant pas d'une intégration à l'Eurasie. Sur le plan politique, l'Ukraine (comme le Belarus) est parcouru de trois courants : un pro-UE, l'autre pro-russe et enfin les nationalistes ou partisans du statu quo ante soit l'indépendance de leur pays. Aucun de ces courants n'est actuellement majoritaire mais nous constatons sur place un processus de dérives des partis national-indépendantistes vers l'alliance ou le rapprochement avec les pro-européens.

    Les dernières semaines nous ont présenté un schéma suivant : arguant (à tort ou à raison, nous nous bornons à l'analyse) d'une attitude qualifiée d'impérialisme russe à l'égard de leur souveraineté, les nationalistes de type Intermarium ou indépendantistes, rejoignent à chaque incident ou déclaration musclée (de M. Miller-Gazprom ou de certains hommes politiques russes très véhéments) les rangs des partisans de l'intégration à l'UE. Ce processus continuant, il est indéniable que se produira une inévitable majorité de populations regroupant les courants anti-russes ou indépendantistes rejetant toute idée de rentrer dans une Eurasie dont l'adhésion serait pour eux considérée comme devenir des provinces russes et ainsi perdre leur indépendance et souveraineté.

     Pour le Belarus, il est totalement impossible de chiffrer statistiquement le poids des partis ou des mouvements sous le régime autoritaire de M. Loukachenko jugé par ses opposants (comme pour Ianoukovitch en Ukraine) comme un pantin articulé par Moscou. M. Poutine ayant affirmé qu'il soutenait le Président biélorusse uniquement pour les intérêts de la Russie. Le comportement très particulier et réactif de M. Loukachenko ayant fermé les portes de l'UE à une candidature même lointaine de ce pays. Pourtant, des mouvements ont une influence grandissante, surtout le dynamique « Front de la Jeunesse » (Malady Front), le parti UDF, le mouvement très actif « za svobodu »... Il est clair que ces mouvements progressent au fur et à mesure des hésitations (perçues comme telles) de M. Loukachenko (affaire belaruskalii ; déclarations sur les «bandits" en parlant des oligarques russes...) d'une certaine image assez ubuesque du régime et surtout d'une stagnation économique à l'image du rouble local qui s'échange à 12.500 pour un euro.

    Actuellement, tous ces mouvements sont pro-européens ou en passe de l'être, leurs principaux alliés sont la Pologne et la Lituanie diffusant Radio Liberté /Radio Free Europe et même la chaîne de télévision en langue biélorusse Belsat. Les liens avec la Pologne, les pays baltes, l'Allemagne et la République Tchèque sont aisément repérables. Leurs thèmes : langue nationale, intégrité du pays, histoire « Intermarium » (appelée aussi « union jagellonne» en référence à la Grande Pologne-Lituanie), voire une russophobie même pas voilée. L'ancien mouvement aujourd'hui dissous Zubr mais dont les membres ont simplement changé d'étiquette était ouvertement pro-Otan et allié des ukrainiens de Pora! (orangistes financés par Soros) et des serbes anti-milosevic de l'Otpor (où l'on retrouve le même Soros ainsi que l'ancien dirigeant de la CIA, James Woolsey).

     Côté ukrainien, nous avons des chiffres : l'Union Pan ukrainienne de Mme Timochenko représente à peu près un quart de l'électorat. Le parti du boxeur Klitchko, l'Udar, voulant interdire la langue russe, aurait un potentiel de 15 à 20 %. L'Udar ne cache même pas être allié de la CDU de Mme Merkel et revendique un libéralisme à l'américaine.

    Encore plus à droite, voire même hors du cadre, le mouvement Svoboda qui ne regroupe que 10 % de l'électorat du pays mais reste très puissant dans ses bastions de l'Ouest (Ternopil, Lviv), autrefois dénommé « Parti National-Socialiste d'Ukraine » (sic) est l'expression de cette Ukraine nationaliste et russophobe s'appuyant sur les crimes de Staline durant la dékoulakisation (holodomor) et exigeant une reconnaissance d'un « génocide » du peuple ukrainien (et oui !).

     L'Orange, le Rouge et le Blanc

    Bref, les « rouges et blancs » (couleurs dominantes de ces mouvements) ont remplacé les orangistes et rassemblent désormais potentiellement les anti-russes, les pro UE, les indépendantistes mais aussi les déçus de MM. Ianoukovitch et Loukachenko perçus comme des marionnettes dans le théâtre de Guignol dont M. Poutine serait le « puppet master ».

    Cela fait beaucoup à la fois ? Très certainement mais le processus eurasien semble irréversible. M. Poutine semble incontournable grâce bien sûr aux liens historiques et à la proximité géographique, mais surtout à la dépendance économique due à la puissance de la Russie et de son monopole gazier duquel certains occidentaux cherchent à détourner l'« étranger proche ».

    Quant à Intermarium, le projet nous semble prématuré et suppose un effondrement de l'UE et en même temps une inertie russe.

     Mise en scène, Théâtre de Guignol, coulisses et marionnettistes

    Dans les faits, on voit qu'évidemment la contestation rouge blanche va chercher des fonds là où elle peut (soit à l'Ouest) et tombe dès lors dans une situation de dépendance assumée ou niée vis à vis de l'Occident. Pour reprendre l'image du théâtre de Guignol ; si M. Poutine est marionnettiste, on reprochera aussi à l'opposition d'être manipulée par Mme Merkel ou encore par la grosse ficelle de Wall Street.

    N'est-il pas curieux d'apprendre qu'en état de quasi-faillite et en pleine crise russo-ukrainienne sur l'Europe, le Fonds américain Franklin Templeton viendrait de racheter 20 % de la dette de l'Ukraine pour cinq milliards de dollars. Les récentes manoeuvres de Ianoukovitch laissent à penser que son rapprochement avec l'UE n'est en fait qu'une manière de s'attirer la sympathie des nationalistes dont il tente de mettre les leaders (Timochenko en prison et Klitchko interdit d'élection) hors circuit pour finalement se retrouver avec des partis groupusculaires avec lesquels les européistes ne pourront pas s'allier tellement ces mouvements sont infréquentables.

    Nous ne lisons pas encore dans la boule de cristal ou dans le verre de vodka ukrainienne, mais ce que nous pouvons certifier, c'est qu'après les illusions spirituelles et les rêves spiritueux, on ne verra jamais une marionnette se mouvoir seule par la simple force de sa volonté. N

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