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    Bassam Tahhan : les USA veulent détruire la Syrie !
    © Photo: AP/ Omar Sanadiki

    Bassam Tahhan : les USA veulent détruire la Syrie !

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    Les résultats de l’élection syrienne sont sur le point de tomber. D’une façon claire et surtout méritoire, Bachar al-Assad continuera à représenter cette Syrie dont il est toujours aussi digne qu’il y a trois ans lorsque le pire des carnages jamais connus dans l’Histoire ne vint bouleverser le pays.

    Contre vents et marées, contre des agressions multipliées venant d’un Occident si beau parleur quand il promeut une démocratie de type kafkaïen, Bachar al-Assad aura à faire face aux soubresauts de la communauté internationale et à la barbarie de centaines de milliers de mercenaires notamment infiltrés depuis la Turquie, membre, fait significatif, de l’OTAN.

    « Bachar al-Assad s’en tirera avec un score stalinien », a titré la veille RFI. « Une élection mascarade », a rajouté comme pour lui faire écho le Courrier international. Libération va encore plus loin en reprenant les propos de M. Fabius qui mine de rien voit en Assad l’ « allié objectif des djihadistes » … même si, précise-t-il, ceux-ci le combattent ». Logique, n’est-ce pas ? On croirait avoir affaire à des fous à lier ou simplement à des fous … alliés tant l’uniformité des incohérences débitées paraît commune à tous les médias dits bien-pensants se réjouissant du fait que l’OTAN ne reconnaitrait pas les résultats des élections. De qui se moque-t-on ? La Syrie devrait-elle donc s’intéresser au point de vue d’une organisation militaire responsable en dix ans de presque autant de morts qu’en a faits l’Allemagne nazie entre 39 et 45 ?

    Directeur de séminaire au Collège interarmées de défense en 2004 (plus connu aujourd’hui sous le nom d’Ecole de guerre), professeur de civilisation arabe et musulmane à l’Ecole Polytechnique (1986-1998), titulaire de la Chaire supérieure de lettres arabes au lycée Henri IV, chercheur associé au CNRS en islamologie, professeur de géopolitique et de géostratégie arabe depuis 1980 à l’ENS, consultant auprès du gouvernement marocain en matière d’information et de terrorisme islamique, journaliste et consultant en islamologie à I-Télé (2004-2009), membre fondateur de plusieurs associations syriennes contre l’ingérence étrangère, Bassam Tahhan a fait ses premières armes en 1974 en tant que président de l’Union des étudiants syriens. Savait-il alors qu’il aurait à défendre la cause syrienne contre une France qui a vendu le génie historique de sa diplomatie à des lobbies déracinés exterminant les peuples non-alignés pour pérenniser au-delà du possible le Frankenstein qu’ils ont crées?

    Je soumets à votre attention l’intervention de M. Tahhan consacrée aux élections présidentielles syriennes et notamment au contexte de cette guerre d’usure minant la Syrie depuis 2011.

    La Voix de la Russie. Bachar al-Assad a été élu à une écrasante majorité. On s’y attendait, comment ne pas remiser sur un Président qui continue à résister malgré trois ans de carnages orchestrés par l’Occident, les monarchies wahhabites, la Turquie et les fanges islamistes du monde entier ? Comment voyez-vous la suite des évènements sachant que Fabius a déjà qualifié le scrutin syrien de « farce tragique » en s’évertuant même à faire des djihadistes les alliés d’Assad ?

    Bassam Tahhan. Vous avez cité Libération. On peut tout autant citer Le Monde. La presse française est aujourd’hui en pleine décadence, une décadence sans précédent. Ses journalistes ont le plus grand mal à vendre leurs marchandises surtout que ceux qui sont derrière les médias ne veulent pas reconnaitre leurs erreurs. Depuis trois ans, ils se trompent sur les dossiers syriens en distribuant à tort et à travers des titres de grands reporters. Or, quand on les lit, on ne voit rien d’autre qu’un tissu de mensonges mâtinés d’imprécisions, de mauvaise foi et de mauvaise volonté. Enfin, il est clair que cette crise syrienne a démasqué beaucoup de médias qui dans l’histoire de la presse française étaient très importants en exerçant une influence extraordinaire. Ce n’est plus le cas.

    Dire que les djihadistes sont les alliés de Bachar al-Assad revient à se moquer du monde. Jusqu’à ce jour, M. Fabius n’a pas proféré un seul mot de condamnation vis-à-vis d’un pays comme la Turquie qui fait partie de l’OTAN et dont le Premier ministre n’a jamais reconnu le génocide des Arméniens, continue à armer les djihadistes par des armes de l’OTAN, de la France … oui, je dis bien de la France, nous en avons des témoignages. Ces armes ne vont pas à l’armée syrienne libre, pas du tout. Selon ces mêmes témoignages, tout le monde s’en sert, c’est-à-dire le Front islamique, même le Front islamique de libération d’al-Sham et de l’Irak. Les djihadistes sont donc les alliés de ces gouvernements occidentaux dans la mesure où ils passent par la Turquie. Mais tout le monde ferme les yeux tout en prônant le modèle turc de l’islam modéré. J’aimerais bien qu’on me montre en quoi cet islam est modéré alors qu’il a laissé passer des dizaines de milliers de djihadistes. Je me réfère en l’occurrence au centre qatari qui n’est pas un centre ami des Syriens et qui mentionne même des chiffres allant au-delà des 100.000 djihadistes. Il parle concrètement de près de 40.000 djihadistes déjà tués. Toutes les nationalités sont donc représentées avec, en tête, la Tchétchénie, la Tunisie, l’Arabie Saoudite, l’Egypte, etc. Je vous renvoie à d’autres articles de la revue Al-chourouk tunisienne qui a donné en détails la nationalité de ces djihadistes de l’international islamiste.

    M. Fabius se couvre donc de ridicule jour après jour. D’ailleurs, il n’a fait que prendre des camouflés depuis qu’il est à la tête du Quai d’Orsay. Il a échoué sur tous les dossiers. On a vu qu’il n’a pas respecté l’accord signé à Kiev. En Syrie, il nous a promis des défections et une fin rapide d’Assad. Or, je crois que M. Fabius va bientôt quitter le gouvernement et Assad vient d’être réélu. Pour ce qui est de l’Egypte, il s’est mis à dos le général Sissi qui vient d’être élu Président. Or, on connait au ministre des Affaires étrangères des affinités avec les Frères Musulmans puisqu’il voit de mauvais œil l’arrivée au pouvoir d’al-Sissi et de ceux qui l’ont soutenu.

    L’Occident va donc très mal et cette crise syrienne l’a confronté à l’irrationalisme total de ses propres actions. Le plus bel exemple qui illustre cette réalité, c’est le fait que Fabius ait interdit d’une manière arbitraire le vote aux ressortissants syriens sur son sol alors qu’aucune Convention internationale ne lui autorise ce genre de décision. A tel point que le Conseil d’Etat s’est déclaré incompétent pour juger de cette affaire en disant qu’il ne pouvait se prononcer à un niveau juridique et pour cause : voulant éviter que Fabius perde la face, il a immédiatement évoqué l’aspect politique de cette histoire qui par conséquent n’était pas de son ressort. Vous voyez donc où en est le pays de Voltaire, de Rousseau et de Montesquieu !

    LVdlR. Mais tout de même, pensez-vous qu’il y aura une exacerbation des tensions suite à cette élection ou il faudrait plutôt s’attendre à une désescalade ? Etes-vous optimiste ?

    Bassam Tahhan. Optimiste quant à l’Occident, non, je ne le suis pas. Obama est au plus bas des sondages, McCain lui reproche de n’être pas intervenu en Syrie, d’avoir perdu la bataille en Crimée, en Syrie également et ailleurs. Il faut bien se dire que les USA ne sont plus les gendarmes du monde. Après avoir perdu dans leur stratégie cette manne géopolitique qu’est l’Iran, celle du chah, ils voient se profiler à l’horizon cette nouvelle ligne stratégique formée par Moscou, Téhéran, Pékin. Ajoutez à cela les pays du BRICS et vous verrez le monde se multipolariser. Les USA veulent peut-être continuer leur guerre d’usure en Syrie dans la mesure où ce à quoi ils aspirent ce n’est ni la paix, ni la démocratie, mais la destruction du pays. Je l’ai dit dès le début de la crise et les raisons en sont évidentes : la Syrie tient plusieurs cartes. Une carte libanaise, une carte palestinienne, une carte en rapport avec les pays du Golfe, une carte du panarabisme, une carte de laïcité, une carte de modernité. Elle était donc le dernier bastion des Etats-nations arabes qui n’ont pas plié l’échine face à un Occident opprimant, agressif, néocolonial et en somme mondialiste.

    On relève actuellement les réactions de certains responsables des chancelleries occidentales qui s’entêtent à ne pas se reconnaitre vaincus, aboyant assez vainement, comme des chiens de garde. Et bien il se pourrait que la Syrie soit davantage encore détruite mais la bataille ne sera pas gagnée par l’Occident parce que jour après jour la rue arabe, après un moment initial d’hésitation lié à la fantasmagorie d’un Printemps arabe en Syrie, a compris qu’il y avait en effet un complot. Je ne dis pas que tout est complot mais je me réfère à Roland Dumas, l’ancien ministre des Affaires étrangères, qui six mois avant avait dit qu’il avait été convié en Angleterre à une réunion où a été fixée la stratégie selon laquelle serait détruite la Syrie. Depuis, beaucoup de gens se sont ajoutés à ce complot ce qui, à terme, fait perdre à l’Occident sa crédibilité dans sa relation avec les islamistes. Par exemple, le président de la Coalition syrienne avait été offusqué quand on a classé à l’époque quelques groupes islamistes comme groupes terroristes ! C’est là que les Français étaient confondus, ils ne savaient plus quoi faire ! L’autre soi-disant représentant de la Coalition à Paris tient un double langage. Quand il parle en arabe sur les chaînes arabes, il loue le Front islamique comme le seul Front efficace sur le terrain. Ce même monsieur est régulièrement reçu par Fabius et l’Elysée. Vous voyez où on en est ?

    Tous les ex-chefs des services secrets français disent haut et fort à la télé, dans la presse écrite, dans les consultations discrètes, qu’on a fait fausse route, qu’Assad ne tombera pas, que personne ne croit à la campagne médiatique menée, qu’on ne peut pas détruire la Syrie et dire que les présidentielles ne sont pas légitimes. Comment voulez-vous que des Présidents qui ne bénéficient plus que de 15 % de popularité soient plus légitimes que d’autres ?

    LVdlR. Comment voyez-vous la collaboration ultérieure de la Syrie et de la Russie ? De quelle façon est-ce que la Syrie pourrait continuer à aider son allié arabe ?

    Bassam Tahhan. Cette crise syrienne a permis à la Russie de Poutine de remplacer la France dans la protection des minorités toutes confondues … chrétiennes, alaouites, druzes, kurdes, sunnites modérés, etc. Dans le temps, c’était François I qui avait obtenu de l’Empire ottoman le droit de venir au secours des minorités. Les Français qui ont commencé par la suppression à Alep du premier consulat de France – une grande erreur qui a préfiguré le déclin diplomatique de la France il y a de cela quelques années – perdent en ce moment toute crédibilité au Proche-Orient. Ils ont beau dire qu’il faut défendre le Liban mais ils font tout pour le déstabiliser. C’est là qu’on voit la grandeur de la Russie.

    La coopération russo-syrienne est scellée par des accords sur la recherche du gaz et du pétrole sur le littoral syrien, d’offshore comme on dit aujourd’hui, dans les tréfonds marins entre Chypre et la Syrie. Je crois qu’à cet égard les Français en veulent un peu à Poutine parce qu’il a arraché ce contrat alors que Total lorgnait dessus depuis des années. Malheureusement, les élites politiques françaises ont tout fait pour perdre l’amitié du peuple syrien. Il est donc normal que si la France s’allie aux djihadistes pour détruire la Syrie, cette dernière leur rende l’ascenseur. La Russie a aidé le gouvernement légitime, il est tout à fait normal que ce gouvernement lui accorde ses contrats et n’en accorde pas au Qatar ou au Royaume Saoudite. Vous savez que le Qatar voulait faire passer un gazoduc à travers la Syrie. C’est une des raisons pour laquelle il a dépensé plusieurs milliards pour renverser Assad et obtenir ce droit de passage. Il me semble en fait que la prochaine guerre civile va plutôt se produire dans un des pays wahhabite qu’en Syrie parce que qui touche au cœur battant de l’arabisme qui a été le berceau de la pensée politique contemporaine arabe doit s’attendre à un retour de manivelle ! Celui-ci ne se fera pas attendre.

    La grandeur de Poutine dans cette crise, c’est d’avoir montré qu’il ne lâchait pas ses alliés. C’est ce qui explique le fait que le monde arabe admire Poutine. Obama a lâché Moubarak. Obama a lâché Ben Ali. Il n’arrête pas de lâcher ses anciens alliés alors qu’ils l’avaient aidé à détruire l’Irak !

    Aux yeux du monde entier, la Russie s’impose sur le plan éthique comme un pays respectable qui ne lâche pas les alliés d’hier. Le Royaume Saoudite a tellement pris conscience du fait que les USA sont en train de le lâcher qu’il s’oriente vers des négociations avec son grand voisin iranien. Or, la Russie s’est déjà assurée de l’amitié et donc de tout le marché économique de l’Iran qui est immense, surtout après 34 ans de sanctions. La Russie est bien placée pour coopérer avec cet Iran qui attire tant les pays occidentaux. Je crois donc que d’un point de vue stratégique cette ligne qui s’est tracée entre la Russie, l’Iran et la Chine est vraiment la ligne stratégique qui met en cause le rôle des USA en sa qualité rabattue de gendarme du monde et de première puissance militaire. C’est le début du déclin.

    Il reste une mesure à adopter pour accélérer au maximum ce déclin : il faudrait que et la Russie, et la Chine et l’Iran décident de vendre l’énergie ou d’effectuer leurs échanges commerciaux en une autre monnaie que l’euro et le dollar. La boucle sera bouclée, les USA connaitront des problèmes intérieurs la société américaine ne tenant qu’à la planche à billets. Cela ne durera pas longtemps avec l’émergence des pays du BRICS et du sommet de Shanghai ».

     

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