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    Dossier ukrainien. La Russie entre le marteau et l’enclume

    Dossier ukrainien. La Russie entre le marteau et l’enclume

    © Photo: RIA Novosti/Valeriy Melnikov
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    L’Ukraine de Porochenko est dans de beaux draps. Ayant initialement cru au soutien inconditionnel du FMI de même qu’à une eurointégration rapide sous-entendue aux heures de culmination du Maïdan par Bruxelles et ses émissaires distributeurs de petits pains, elle s’est retrouvée, primo, coupée du gaz russe, secundo, tenue de récupérer l’est du Dniepr en échange de 18 milliards de dollars sans lesquels, il est vrai, l’économie ukrainienne ne pourrait pas être relancée.

    Prenant un peu de recul par rapport aux manifs d’hiver, au putsch armé de mars, au référendum criméen, aux horreurs perpétrées d’abord à Odessa, ensuite dans le Donbass et Lougansk, il serait intéressant de se demander au nom de quoi l’Occident aurait fait montre d’une telle générosité à l’endroit d’un pays rongé par la corruption, très largement déficitaire et qui par conséquent aurait été le nouveau poids mort de l’économie européenne. Pourtant, il s’est trouvé des gens pour, d’une part, croire au Père Noël, d’autre part, mener à bien le processus « orange » entamé en 2004.

    Parallèlement, on peut encore voir d’éminentes figures politiques et des journalistes de mauvaise foi qui entendant parler du rôle de la CIA dans la déstabilisation de Kiev se mettent immédiatement sur la défensive. J’en ai même vu glousser certains, passez-moi le terme, au cours de débats télévisés particulièrement musclés. Il leur suffirait pourtant de consulter un article édifiant en date du 26 décembre 2008 dans lequel le scénario en cours est décrit avec une précision à faire pâlir la Pythie de Delphes. Le document en question s’appuyait sur un projet limpide : l’otanisation de la Crimée avec, aussi bien au cœur de la péninsule qu’à l’Est russophone du pays, le déploiement d’une zone de « chaos contrôlé » ou, si on veut, zone grise. S’il en faut une preuve frappante, la voici : le référendum criméen devait se dérouler en mai, or, finalement, il eut lieu deux mois avant. Pourquoi ? Parce que les navires de l’OTAN devaient défiler à Sébastopol en mai. Les autochtones n’en voulaient à aucun prix.

    La Crimée perdue, on pouvait aisément prévoir l’exportation du conflit dans la zone restante mentionnée dans le document. L’Occident a beau essayer de se redorer le blason en se réservant un rôle (suranné) d’observateur impartial et en accusant la Russie de tous les crimes perpétrés sur le sol ukrainien, il n’empêche que les 28 pays de l’UE ont décidé de dépêcher en Ukraine une mission policière pour une durée de deux ans en vue de former les forces de police locales. Cette déclaration a été faite par le ministre des Affaires étrangères letton. Imaginons la réaction qu’aurait suscitée une déclaration similaire de la part de M. Lavrov annonçant l’envoi d’officiers russes dans le Donbass pour optimiser la formation des groupes d’autodéfense.

    En réalité, toutes les missions programmés par Washington et remplies en grande partie par ses satellites européens ne font que hâter la chute finale. Selon l’analyste Alexeï Ramm, la production de Donetsk est tellement insuffisante que les injections du FMI, à supposer que celles-ci se fassent, seront impuissantes à redresser un budget saigné à blanc. Les stocks de gaz seront épuisés d’ici novembre. Déjà que l’armée connait des pertes considérables malgré un soutien logistique satisfaisant, il serait intéressant de voir sa réaction en octobre-novembre lorsque les intempéries handicaperont ce soutien et mineront le moral des troupes. Quant aux types d’Academia, encore faut-il avoir de quoi les payer. Si noir soit le tableau brossé par M. Ramm, il ne l’est que pour les forces loyalistes. Les antifascistes du Donbass et de Lougansk doivent poursuivre leur résistance en misant sur la guerre d’usure. Objectif : tenir jusqu’à l’automne en attendant les négociations trilatérales qui s’annoncent et l’épuisement définitif du budget ukrainien.

    Ces considérations répertoriées, je me suis adressée à la compétence de M. Bruno Drweski, géopolitologue, directeur de publication de la revue La Pensée libre.

     

    La Voix de la Russie. « Comment voyez-vous l’évolution des évènements dans les Républiques populaires de Lougansk et Donetsk ? Il semblerait en effet que la Russie soit confrontée à un dilemme de taille : d’un côté, elle ne peut intervenir car ce serait faire un cadeau à l’OTAN en cédant à ses provocations ; de l’autre, si elle n’intervient pas, une fois les Républiques en question mises à mal, l’OTAN aura tout loisir d’y installer ses batteries antibalistiques et d’y exploiter joyeusement le schiste. Voyez-vous une solution à ce dilemme ?

    Bruno Drweski. La situation est en effet extrêmement complexe. Il est vrai que les Russes se trouvent entre le marteau et l’enclume. En plus, nous sommes dans une situation que je qualifierais de course contre la montre. Pour le gouvernement de Kiev, le problème du Donbass persiste. Mais il y a aussi la situation économique catastrophique de l’Ukraine qui peut entraîner des tensions majeures sur l’ensemble du territoire. Sans doute est-ce justement pour cette raison que Kiev s’applique à intensifier les opérations militaires lancées dans le Donbass dans la mesure où il s’agit de l’une des régions les plus riches du pays et que le FMI lui a dit qu’il ajusterait son aide en fonction de l’appartenance du Donbass à l’Ukraine. On est donc dans une situation où les choses ont vocation à s’accélérer au plus vite. Deux scénarios sont envisageables : soit le gouvernement de Porochenko tente une opération massive mais il devrait la régler dans les plus brefs délais ce qui est loin d’être acquis, soit au contraire il passe à la table des négociations en acceptant des compromis. Dans ce dernier cas, il aura besoin de la participation russe pour que les négociations puissent aboutir dans la mesure où le Donbass est beaucoup plus catégorique que le Kremlin qui, en l’occurrence, pourrait jouer les bons offices. Ceci dit, je viens de vous donner le scénario le plus optimiste. C’est-à-dire que même si on se met à la table des négociations – ce qui est loin d’être sûr - il y a à Kiev des groupes extrémistes qui ne voudront évidemment pas en entendre parler, cela notamment parce que les pourparlers, s’ils venaient à se tenir, aboutiraient à une certaine fédéralisation de l’Ukraine dont le fonctionnement serait donc contraire au principe d’une Ukraine ethnique, pro-occidentale et antirusse.

    LVdlR. Mme Merkel a très récemment signifié sa détermination à « reconstruire » le Donbass une fois les hostilités terminées. Quel est l’intérêt poursuivi par l’Allemagne ? Est-il le même que celui de la France ?

    Bruno Drweski. Le verbe « reconstruire » me semble déjà en soi problématique. Le fait de reconstruire laisse entendre qu’on veut d’abord détruire. Or, le Donbass n’a pas encore été radicalement ravagé par la guerre même s’il connait des combats meurtriers. Donc oui, le mot « reconstruire » est en effet hautement ambigu. S’agirait-il d’un lapsus ? Ce qui est clair, c’est que l’Allemagne est divisée sur la question. Les élites allemandes, en particulier le patronat allemand est très divisé sur la question de savoir ce qu’il faut faire en Ukraine notamment par rapport à la Russie où il a des intérêts très forts. Je suppose donc que Mme Merkel a elle aussi des compromis à faire, ce qui, n’étant pas évident quand on se trouve en plein centre des milieux dirigeants, peut expliquer une certaine tension psychologique de sa part, sinon un dérapage verbal. Là encore, j’évoque un scénario optimiste. La version pessimiste serait que l’Allemagne aurait opté pour une politique de force en Ukraine en traînant derrière elle toute l’UE. Pour ce qui est de la France, jusqu’à récemment elle était sur une ligne dure. Suite aux cérémonies du débarquement, il semblerait que Paris ait compris qu’il valait mieux, au nom des intérêts français, jouer plutôt un rôle de modérateur. Il s’agit derechef du scénario optimiste. Ceci dit, je pense que les forces néoconservatrices des USA ont quant à elle intérêt à alimenter la tension en Ukraine précisément pour éviter tout rapprochement entre la Russie et les pays de l’UE ».

     

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