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Le discours de Poutine à Valdaï/ 24 octobre 2014 « Le désordre mondial et le retour à la sagesse »

Le discours de Poutine à Valdaï/ 24 octobre 2014 « Le désordre mondial et le retour à la sagesse »

© Photo: RIA Novosti/Mikhail Voskresenskiy
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Le président Vladimir Poutine a conclu les travaux de la 11ème session du Club de Valdaï qui s’est déroulée à Sotchi du 21 au 24 octobre dernier. Le thème était : ordre mondial, nouvelles règles ou pas de règles ? J’ai eu la chance de participer à ces débats très riches, qui par leur liberté et leur hauteur de ton, honorent la Russie nouvelle en dialogue avec le monde entier.

Le président russe s’est exprimé devant les 108 experts dont 62 participants étrangers venant de 25 pays différents et s’est montré sans concession dans son analyse sur le désordre mondial croissant, tout en traçant les pistes d’un espoir pour un monde pacifié.

1/ Un monde menacé par le désordre croissant

Selon Vladimir Poutine, le monde change et l’histoire montre que le changement s’accompagne en général de graves conflits. Les fondateurs de l’ordre mondial bipolaire après la deuxième guerre mondiale se respectaient. Ce n’est plus le cas. Les Etats-Unis se sont déclarés seuls vainqueurs de la guerre froide et ont estimé qu’ils pouvaient remodeler le monde en fonction de leurs seuls intérêts. Le droit international a été méprisé au profit de l’arbitraire du plus fort et les médias de masse ont été utilisés à des fins de propagande unilatérale. Force militaire, chantage économique et propagande ont été imposés au monde mais ont provoqué des résultats souvent inverses. L’excès dans un sens nourrit l’excès inverse comme l’avait déjà montré la philosophie grecque depuis Héraclite.

Les Etats-Unis ont parrainé des mouvements extrémistes islamistes, d’abord contre l’URSS et les attentats du 11 septembre à New York ont seuls ouvert leurs yeux sur le danger de ce nouvel acteur. Cependant, les actions militaires contre l’Irak, l’Afghanistan, la Lybie, souvent menées dans le mépris de l’avis de l’ONU, ont donné des résultats inverses de ce qui était espéré. Un mouvement islamiste barbare progresse aujourd’hui militairement en Irak avec des militaires expérimentés et des armes sophistiquées. L’argent vient de la drogue et du pétrole, et l’Occident a laissé faire, favorisant mêmes les terroristes lorsqu’il s’agissait d’abattre des régimes laïcs mais détestés.

Le monde unipolaire dominé par Washington montre qu’il ne se bat pas pour quelque chose mais qu’il ne cesse de désigner des adversaires selon la logique du géopoliticien proche des nazis Carl Schmitt. Selon cette théorie, la politique est avant tout la désignation de l’ennemi.

En économie, on en est arrivé à remettre en cause les principes mêmes de l’économie de marché que l’on prétendait défendre. Les sanctions contre la Russie remettent en cause le libre commerce et la propriété privée. On veut isoler la Russie note le président Poutine. Cela me rappelle comme Napoléon voulait isoler l’Angleterre avec son « blocus continental ». C’est pour le rendre plus efficace que Napoléon a attaqué la Russie, causant ainsi sa propre défaite. Vouloir isoler la Russie économiquement est absurde : il suffit de regarder une carte de géographie. La Russie ne se séparera pas de l’Europe en raison des liens économiques puissants qui existent déjà. De plus, la Russie est bien placée pour développer ses relations avec l’Asie qui prend une place croissante dans l’économie mondiale.

La politique des Etats-Unis et de ses satellites européens, comme le dit le président russe, provoque une escalade de conflits ethniques, religieux et sociaux, comme on le voit maintenant en Ukraine. Il faut donc une nouvelle politique qui assure le retour à un minimum d’ordre mondial. Il convient de mettre un terme à la montée inexorable du chaos au niveau international.

2/ Le retour à l’ordre mondial : réponse à l’idéologie impérialiste de Brzezinski

Le président Poutine insiste sur la coopération entre des Etats souverains, appliquant tous les règles du droit international et respectant les traditions culturelles et historiques de chaque nation. Le droit et les traditions sont nés d’une lente évolution qu’il faut respecter comme un héritage précieux. Je me souviens des leçons que j’ai reçues du professeur Friedrich Hayek, prix Nobel d’économie dans ses livres « Droit, Législation et Liberté » et la « Prétention Fatale : les Erreurs du Socialisme » où il montrait que les institutions venues de l’évolution, comme la langue, le droit ou la morale, contenaient des informations précieuses stockées au cours des siècles. Vouloir forcer l’histoire et détruire cet acquis n’aboutit qu’à des guerres et à la régression économique et culturelle. Cette grande leçon des sociologues occidentaux comme Edmund Burke et Hayek et des penseurs russes comme Dostoïevski dans son roman « les Démons » semble aujourd’hui oubliée par les Américains mais reprise par la Russie.

Les Etats à l’avenir ne pourront vivre que dans l’interdépendance et le dialogue permanent. C’est ce refus du dialogue de l’UE et des USA avec la Russie qui a fini par plonger l’Ukraine dans le chaos. Ceux qui prônent aujourd’hui des révolutions de couleur et se prennent pour de « brillants artistes » comme dit le président Poutine, n’ont pas tiré les leçons d’un 20ème siècle révolutionnaire qui a fait couler le sang au nom du romantisme de la création d’un prétendu « homme nouveau ». Au nom de l’homme nouveau, fasciste, communiste ou cosmopolite au nom de droits de l’homme manipulés, on se donne la permission d’opprimer l’homme réel.

Le président russe propose un dialogue concret entre l’Eurasie (Russie, Biélorussie, Kazakhstan) et l’Union européenne et un espace de coopération de Lisbonne à Vladivostok. Face aux sanctions arbitraires des USA et de la commission de Bruxelles, il propose de maintenir la porte ouverte ! La priorité est claire pour lui : « améliorer nos institutions démocratiques, notre économie ouverte, tout cela sur la base des valeurs traditionnelles et du patriotisme » ; La Russie, ajoute-t-il, n’a pas d’ambition impériale et veut accroitre la coopération mondiale sans créer des blocs artificiels.

Le discours du président Poutine fait contraste avec ce que l’on peut lire dans le livre du stratège inspirateur des présidents américains depuis Jimmy Carter, le professeur Zbigniew Brzezinski. Celui-ci proclame, dans son livre « Le Grand Echiquier » la légitimité de l’impérialisme américain, « nouvel empire romain qui apporte la civilisation aux barbares » (sic) ! Selon lui, la Russie menace l’hégémonie américaine car elle s’étend sur l’Eurasie, continent le plus important de la terre. Il faut donc isoler la Russie et la couper de son environnement immédiat en commençant par l’Ukraine. Cette idéologie est comme une « prétention fatale » selon le mot du prix Nobel Hayek et ne peut qu’accroitre les tensions dans le monde, au détriment même des citoyens américains.

3/ Le déclin des qualités des acteurs politiques en Occident

Le président Poutine a conclu sur ce thème qui nous rappelle Aristote : on sait que le grand philosophe grec classique écrivait que la prudence était la qualité majeure d’un grand décideur politique. Cette prudence était la sagesse appliquée aux situations concrètes. Or cette prudence semble avoir quitté beaucoup de dirigeants, notamment américains. Cela vient peut-être du fait que les puissances occidentales ne sont désormais que des démocraties de façade, mais sont manipulées par de puissantes oligarchies. Le président américain Eisenhower, ancien grand général de la seconde guerre mondiale, craignait cette dérive et l’avait dénoncé dans son discours d’adieu de 1961. Il craignait que la démocratie américaine soit dévoyée par la puissance des réseaux du « complexe militaro-industriel » qui, prenant le pouvoir, utiliseraient la force de l’Etat pour satisfaire les besoins de grandes oligarchies économiques au détriment du bien commun de la nation américaine. Aujourd’hui, cette prédiction semble se réaliser et le citoyen américain moyen doit regretter le passé « isolationniste » de son pays encore qu’il ne faut pas tomber d’un excès dans l’autre.

Ce refus des extrêmes, qui vient de la philosophie humaniste issue des Grecs et reprise dans le christianisme, est aujourd’hui clairement exprimé par le président Poutine. A Valdaï, il a décrit le danger du chaos mondial par mépris de toutes règles et a tracé les conditions d’un retour à un ordre mondial équilibré. Son discours reflète bien ce symbole russe de Saint-Georges à cheval terrassant le dragon : l’alliance de l’intellect (l’homme) et du cœur (le cheval) pour discipliner les instincts chaotiques du dragon qui est aussi en nous. Une bonne politique renvoie toujours à une philosophie de la sagesse, laquelle reflète bien souvent la théologie de notre vieille tradition spirituelle qui a fait ses preuves depuis Rome et Constantinople.

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