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    Algérie: entre armée et «clan présidentiel», le bras de fer du dernier quart d'heure

    © AFP 2019 RYAD KRAMDI / AFP
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    Quatre jours après avoir appelé à activer la procédure d’empêchement du Président pour cause de maladie, l’armée algérienne revient à la charge et accuse, cette fois-ci, des «parties malintentionnées», d’agir contre l’intérêt du pays. La présidence, quant à elle, ne sort pas de son mutisme, lâchée par le dernier carré de ses soutiens.

    En se prononçant publiquement, le 26 mars, pour une destitution «médicalement motivée» du Président algérien en vertu de l'article 102 de la Constitution, le chef d'état-major Ahmed Gaïd-Salah, avait dû épuiser, au préalable, des recours moins frontaux.

    Si tant est qu'une simple occurrence historique puisse servir de «tradition», l'actuel patron de l'armée algérienne n'aurait sans doute pas manqué de suivre l'exemple d'un illustre prédécesseur, qui en 1992, quoique dans des circonstances différentes, avait conseillé, en privé, au Président Chadli Bendjedid de se démettre de ses fonctions.

    Comparaison n'est pas raison. Tout de même, des rapports médiatiques se faisaient l'écho, depuis plusieurs jours, de tentatives de la dernière heure menées par l'état-major de l'armée, pour ramener à la raison le Président ou son entourage. Témoin de cette ambiance délétère de tractations et de bras de fer, la menace, à peine voilée, proférée par le patron de l'armée le 18 mars. «Pour chaque problème, existe une solution, voire plusieurs», a ainsi martelé Gaïd-Salah, en précisant que ces solutions seraient apportées «au moment propice». Un appel du pied à Tayeb Belaïz, président du Conseil Constitutionnel et fidèle de Bouteflika, à prendre les mesures nécessaires pour l'application de l'article 102.

    «Alors que les revendications ne cessaient de monter d'un cran, Gaïd-Salah était convaincu que s'il ne bougeait pas à temps, bientôt ce serait son propre départ, qui deviendrait une véritable revendication populaire. Il y avait également une crainte, plus légitime et plus partagée au niveau de l'armée, d'un débordement sécuritaire, qui pourrait même être provoqué par des proches du Président», analyse pour Sputnik Yahia Zoubir, spécialiste de l'Algérie, et professeur de relations internationales à la Kedge Business School de Marseille.

    Peu après l'appel de Gaïd Salah à déclarer l'empêchement du Président en vertu de l'article 102 de la Constitution, les rédactions algériennes bruissaient de rumeurs de la publication «imminente» d'un communiqué de la Présidence pour répondre à «l'offense» de Gaïd-Salah, subordonné hiérarchique d'un homme qui cumule aussi les fonctions présidentielles et celles de ministre de la Défense. Dans le même temps, des rumeurs, relayées cette fois-ci sur les réseaux sociaux, annonçaient que le Conseil constitutionnel s'était réuni, et même prononcé, sur la déclaration d'inaptitude du Président. En vérité, il n'en était rien. Ce fut un silence radio, interrompu, tout au plus, par des communiqués émanant de seconds couteaux, par des querelles politiques sur les plateaux télévisés, ou alors, par la vox populi, «source de tout pouvoir» comme le pose l'article 7 de la Constitution algérienne. Massensen Cherbi, ATER en droit public à Sciences Po Toulouse, revient pour Sputnik sur les difficultés politico-juridiques qui auraient pu expliquer le retard dans la mise en œuvre de l'article 102.

    «L'article 102 de la Constitution algérienne est particulièrement difficile à mettre en œuvre. La procédure ne peut se déclencher que par une auto-saisine du Conseil constitutionnel. Par ailleurs, l'exigence de l'unanimité fait qu'il suffit qu'un seul, parmi les douze membres le composant (et dont un tiers est nommé par le Président lui-même), s'y oppose, pour que l'état d'empêchement ne puisse être proposé au vote du Parlement », a déclaré le constitutionnaliste algérien.

    Et c'était probablement pour vaincre cette réticence du Conseil constitutionnel que le dernier communiqué de l'armée est venu flanquer l'article 102 de la référence aux articles 7 et 8 de la Constitution.

    Une marque d'adhésion, aussi, sans doute, aux revendications du mouvement populaire qui a rejeté le recours «nu» à l'article 102, s'il devait déboucher sur une transition conduite par les symboles du même «régime honni».

    Le tout, assorti dans ce communiqué d'une mise en garde, adressée par l'armée, à ceux qui «s'affairent à préparer un plan visant à porter atteinte à la crédibilité de l'ANP [Armée nationale populaire] et à contourner les revendications légitimes du peuple». Des agissements qui seraient l'œuvre de parties «malintentionnées» que l'armée algérienne n'a pas nommées. D'autres s'en sont chargés, quelques heures plus tard.

    «Une manipulation médiatique»

    C'est la chaîne de télévision privée Echourouk, particulièrement suivie en Algérie, qui livre les détails, en se fondant sur ses propres sources. Un plan diabolique, mais non moins rocambolesque, «cible l'Algérie». Il serait l'œuvre, toujours d'après la chaîne, de quelques méchantes têtes d'affiche, qui ont pour point commun, susurrent les mauvaises langues en Algérie, d'entretenir des relations exécrables avec l'actuel patron de l'armée.

    Le casting rassemble le frère et conseiller spécial du Président, Saïd Bouteflika, qui attise la colère populaire, le général-major Toufik, impénétrable ex-patron des services de renseignements militaires, DRS, ainsi que son ancien bras droit, et actuel directeur des services, le colonel Athmane Tartag, dit «Bachir». Pour couronner le tout, «des responsables des services français» (sic.). Objectif? Provoquer un vide constitutionnel, à travers la dissolution du Parlement et la démission du Président. En même temps, il s'agirait, toujours selon la chaîne de télévision, de «raviver les dissensions régionales» dans le Centre et le Sud pour «provoquer le chaos»…«sur les pas du scénario libyen ou vénézuélien», avec deux gouvernements!

    «Voici les détails du plan manigancé par le frère du Président, Saïd, avec le général-major Toufik, sous patronage français.»

    Des plateaux de télévision se sont aussitôt proposés de commenter ces «révélations», (dénoncées pourtant comme une «fake news» par des médias et observateurs algériens), en les reliant au communiqué de l'armée, publié quelques heures auparavant. «Ils ont essayé de faire cela [installer un vide constitutionnel], deux fois! Sous le Président Chadli, sous le Président de Zéroual, et là, ils essayent de faire cela une troisième fois. Cette fois-ci, Dieu merci, l'armée est intervenue, et a répondu l'appel du peuple, en proposant la solution contenue dans les articles 102, 7 et 8 de la Constitution, pour sauver le peuple algérien!» s'emporte Saïda Neghza, présidente de la Confédération générale des entreprises algériennes, sur la même chaîne de télévision, avant de rajouter, que n'eût été cette intervention de l'armée, «du sang aurait coulé ce soir».

    Abondant dans le sens du communiqué de l'armée, Larbi Cherif, colonel à la retraite, a fustigé, le soir-même sur la chaîne Ennahar, «une campagne féroce contre l'armée», fomentée par des gens qui ont «pillé l'argent public».

    «Certains d'entre eux avaient voulu imposer, il y a quelques années, de se fournir auprès d'un constructeur français. Le chef d'état-major a refusé à l'époque de le faire, il a refusé d'acheter les rafales (..). On ne lui a pas pardonné. Et aujourd'hui, c'est l'occasion pour eux de se venger, avec le concours de certains qui sont en Algérie. Un jour, on a demandé au chef d'état-major d'autoriser des avions français de l'opération Serval à atterrir à Tamanrasset [Sud], et il a refusé!», affirme cet ancien militaire.

    Alors même que des manifestants investissaient le centre-ville d'Alger, le soir-même, en brandissant des slogans favorables à l'armée, beaucoup d'Algériens ne cachaient pas leur suspicion quant à cette annonce, assimilée à une tentative de «manipulation médiatique». Le doute était d'autant plus permis que la chaîne était devenue, comme le rappelait récemment le site TSA, un «porte-parole officieux de l'état-major». Son patron, Ali Foudil, avait été interpellé pendant quelques heures, jeudi dernier, après s'être fendu de déclarations hostiles au frère du Président. Il doit son élargissement —prononcé sur ordre du procureur de la République- à un coup de pouce d'Ahmed Gaïd-Salah, qu'il a tenu à remercier lui-même.

    «La manœuvre médiatique, si tant est qu'on puisse l'imputer à l'armée, vise à provoquer un plus large mouvement de soutien de la population aux solutions proposées par l'état-major. Par ailleurs, ce soi-disant plan de déstabilisation, semble bien s'inscrire dans une véritable guerre des nerfs pour contraindre le clan présidentiel à accepter de partir. Une façon pour l'armée de dire qu'on a épuisé tous les moyens de pression pour vous contraindre à quitter, et il ne reste qu'à agiter le spectre de la contrainte physique. L'arrestation d'Ali Haddad est à lire dans ce sens », décrypte Yahia Zoubir.

    L'ex-patron du Forum des chefs d'entreprise (FCE), a été arrêté, dans la nuit de samedi à dimanche, alors qu'il s'apprêtait à quitter l'Algérie, en direction de la Tunisie. Ce proche d'Abdelaziz Bouteflika avait démissionné de la principale organisation patronale algérienne qu'il présidait depuis novembre 2014. Il avait été l'un des fervents soutiens d'une candidature de M.Bouteflika à un cinquième mandat. En tout, ce serait près de 150 personnalités à avoir été frappées, comme lui, d'une interdiction de quitter le territoire, d'après le quotidien algérien Liberté.

    Lâché peu à peu par ses soutiens à mesure que la contestation populaire prenait de l'ampleur, Abdelaziz Bouteflika, ou son entourage, se trouverait aujourd'hui démuni d'une marge de manœuvre suffisante, si ce n'est celle conférée par des attributions constitutionnelles, assorties d'une date d'expiration. Celle du 28 avril, qui correspond au jour où l'actuel mandat présidentiel arrive à terme. Ces leviers s'avèrent, également, particulièrement compliqués à faire jouer politiquement. Toute utilisation perçue comme «abusive», comme un limogeage du chef d'état-major, pourrait contraindre l'armée à agir de façon frontale contre la Présidence, estime Yahia Zoubir.

    «D'où la tentation de certains proches, d'encourager au chaos pour contraindre l'armée à intervenir en restreignant le mouvement populaire. Si les choses dégénèrent, l'armée n'aura d'autre choix que de sortir des casernes et d'établir l'état d'urgence. Or, c'est bien le peuple qui, dans son intelligence, a déjoué le scénario du chaos. De plus, la neutralité de l'ANP a joué en défaveur des manigances du clan présidentiel », a conclu l'universitaire algérien.

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    Constitution, confrontation, démission, armée, Conseil Constitutionnel, Armée nationale populaire algérienne (ANP), Ahmed Gaïd Salah, Yahia Zoubir, Abdelaziz Bouteflika, Algérie
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