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    Libyan leader Moamer Kadhafi (L) listens to French President Jacques Chirac during the signature ceremony of a business agreement at the former Presidential Palace in Tripoli in Tripoli 25 November 2004.

    Le général Haftar sera-t-il un nouveau Kadhafi?

    © AFP 2019 FRANCOIS MORI
    Afrique
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    Personne n'a encore remporté la bataille de Tripoli, qui implique depuis une semaine tous les groupes libyens. La soudaine offensive lancée par l'armée du général Khalifa Haftar lui a permis d'encercler la capitale, mais sa progression a été bloquée par les combattants qui avaient renversé Mouhammar Kadhafi.

    «La guerre en Libye est une guerre de positions, les habitants du pays s'y sont habitués depuis longtemps. Nous considérons aussi bien le gouvernement et les groupes armés qui s'y opposent comme des communautés criminelles, qui veulent toutes la même chose: obtenir le pouvoir et piller les gens ordinaires», résume pour Sputnik Mahmoud Jab, habitant de Tripoli.

    Fayez al-Sarraj, Emmanuel Macron et Khalifa Haftar
    © AFP 2019 JACQUES DEMARTHON / AFP
    Selon lui, l'offensive du général Haftar contre la capitale libyenne n'a pris personne au dépourvu. Les discussions sur la projection de l'Armée nationale libyenne dont il est le commandant ne datent pas d'hier, «on ignorait seulement la date exacte de l'opération». Les militaires loyaux au gouvernement d'el-Sarraj avaient donc entrepris des démarches anticipées pour que les combats se déroulent loin de la population civile, explique Mahmoud.

    «Les combats pour Tripoli se déroulent depuis une semaine, mais les services communaux travaillent pratiquement sans interruption. Il y a l'électricité, l'eau et même internet dans la ville», poursuit-il.

    La seule chose qui inquiète ce Libyen c'est l'absence de journalistes dans la zone des opérations, ce qui entraîne l'incompréhension de la situation par les médias mondiaux.

    S'il ne sait pas si l'armée du général Haftar parviendra à prendre le contrôle de Tripoli, il «espère qu'un minimum de civils seront touchés pendant ces affrontements pour la capitale».

    Les batailles de position

    Au cours des premiers jours, la chance semble avoir souri à Haftar. Alors que le gouvernement d'el-Sarraj, pris au dépourvu, mettait les unités en état opérationnel, les rebelles ont assiégé l'ouest et le sud de Tripoli. Les combats continuent pour le contrôle de l'aéroport de la capitale, qui est passé de mains en mains durant la semaine.

    La situation a commencé à évoluer au profit des forces gouvernementales quand les groupes armés de Misrata — la troisième plus grande ville libyenne — leur sont venu en aide. Rapidement, les affrontements ont été rejoints par le groupe islamiste Bouclier de la Libye, qui avait directement participé il y a huit ans au renversement de Kadhafi. L'aviation militaire est arrivée en renfort, qui a repoussé l'armée de Haftar hors de la capitale.

    Face à une consolidation des forces progouvernementales, le général semble préparer une offensive contre une autre ville libyenne: Syrte.

    «Syrte est située à l'est de Misrata. En l'attaquant, Haftar compte éloigner de Tripoli les groupes armés de Misrata, puis lancer une nouvelle offensive contre la capitale. Mais les groupes qui se sont réunis autour d'el-Sarraj ont suffisamment de ressources pour contrer également l'offensive de Haftar contre Syrte», estime Kirill Semenov, directeur du Centre d'études islamiques à l'Institut du développement innovant.

    D'après le politologue, le général Haftar ne pourrait prendre sa revanche que s'il bénéficiait d'une aide extérieure. «Les principaux sponsors de Haftar sont les Émirats arabes unis et l'Égypte. Mais compte tenu des appels à cesser les combats en Libye, je ne pense pas que le général puisse compter sur un soutien rapide», explique-t-il.

    L'expert doute également que Khalifa Haftar soit en mesure de faire passer de son côté les groupes qui lui font face. En s'engageant dans les affrontements pour Tripoli, la plupart d'entre eux ont, au contraire, renforcé leur autorité.

    «Avant cela, les groupes militaro-politiques disparates étaient influents dans la limite des territoires qu'ils contrôlaient. Mais après le soutien apporté à el-Sarraj dans les combats contre Haftar leur importance pourrait également augmenter significativement à Tripoli», déclare Kirill Semenov.

    Un «second Kadhafi»

    Le général influent est comparé au feu dirigeant libyen depuis trois ans, après l'établissement de la dualité du pouvoir en Libye. A cette époque, l'Ouest du pays était passé sous le contrôle du gouvernement d'entente nationale, alors que l'Est était tenu par l'Armée nationale libyenne de Khalifa Haftar.

    Le premier point commun invoqué par les Libyens est que Haftar, comme Kadhafi, serait prêt non seulement à éliminer les adversaires, mais également à détruire le pays pour s'emparer du pouvoir. De plus, tous les deux sont des militaires. Ils ont fait leurs études ensemble à l'académie militaire de Benghazi, puis ont participé au renversement de la monarchie en Libye en 1969.

    Haftar a été un ami de Kadhafi pendant une longue période, mais leur amitié a pris fin quand le premier a été fait prisonnier lors d'un conflit entre la Libye et le Tchad pour une région stratégique à la frontière. Haftar avait accusé le dirigeant libyen de trahison et avait refusé de revenir en Libye. Il avait alors émigré aux États-Unis — pour vingt ans — et n'était revenu dans son pays natal qu'en 2011, après le début du Printemps arabe au Moyen-Orient et en Afrique. Le général était immédiatement devenu l'un des principaux chefs de guerre dans la lutte contre Kadhafi.

    A présent, les Libyens indiquent que même les discours de Khalifa Haftar ressemblent de plus en plus aux allocutions de l'ancien dirigeant. «Par exemple, le général s'est mis à employer des expressions comme «l'heure est venue d'agir résolument», «nos héros vertueux», «offensive victorieuse». Ces mêmes expressions étaient utilisées par Kadhafi quand il faisait face à ses opposants révoltés contre lui il y a huit ans», a déclaré à Sputnik le politologue et journaliste libyen Mustafa Fetouri.

    Les règles de «bon» ton

    La ressemblance entre Haftar et Kadhafi se découvre également dans leur comportement lors des rencontres avec des délégations étrangères. Après la visite du secrétaire général de l'Onu Antonio Guterres en Libye la semaine dernière, plusieurs médias ont attiré l'attention sur le déroulement de ses pourparlers avec le général.

    Khalifa Haftar était assis dans un fauteuil à une table luxueuse, alors qu'Antonio Guterres a dû se contenter d'une chaise peu confortable. La photo donnait l'impression que des hauts fonctionnaires fautifs rendaient des comptes au général pour leurs erreurs. En commentant les résultats des pourparlers, le secrétaire général les a qualifiés de «décevants».

    Lors des entretiens avec des délégations ou des hauts fonctionnaires étrangers, Mouammar Kadhafi adoptait une attitude tout aussi hautaine et désinvolte. Ainsi, en recevant un jour l'ex-président français Jacques Chirac, le colonel avait demandé à un domestique de balayer la poussière dans la tente où la réunion avait lieu.

    «Le ménage a duré longtemps, ce qui avait soulevé un nuage de poussière. Quand un proche de Kadhafi a tout de même demandé d'arrêter de balayer, le domestique a refusé. Le ménage a été arrêté seulement quand Kadhafi en personne l'a ordonné. Imaginez ce qu'éprouvait Chirac à l'époque», a partagé plus tard un membre de la délégation française.

    L'ex-secrétaire général de l'Onu Kofi Annan a également eu l'occasion de rendre visite à Kadhafi. L'invité d'honneur a été installé dans une tente luxueuse, mais le secrétaire général n'a pas pu dormir à cause du bruit à l'extérieur. Ce bruit était causé par un chameau qui avait été intentionnellement placé à côté de la tente de l'invité sur ordre de Kadhafi. Kofi Annan a eu l'impression qu'un lion rugissait au-dessus de son oreille pendant toute la nuit.

    L'expert de l'Association des arabisants de Russie Andreï Tchoupryguine voit davantage une faiblesse de Haftar qu'une force dans ses tentatives d'imiter Kadhafi. Il pense que l'image de Haftar en tant qu'homme fort a été créée en grande partie par les médias.

    «Il suffit de voir ce qu'ils écrivent sur lui. Dans l'ensemble, ce sont des informations non vérifiées diffusées par son équipe. Par exemple, on ignore à quel point Haftar et Kadhafi étaient des amis proches. Mais ces rumeurs sont bénéfiques pour le général car elles le font paraître comme un leader puissant», explique l'expert.

    «Haftar a probablement peur de perdre la course présidentielle. D'où son geste désespéré de lancer l'offensive contre Tripoli. C'est effectivement jouer le tout pour le tout: soit tout gagner, soit perdre avec pertes et fracas», estime Andreï Tchoupryguine.

    Selon Kirill Semenov, Haftar et Kadhafi ont pour seul point commun d'être des nationalistes arabes et des partisans de la dictature militaire en Libye. «Mais Haftar ne reconnaîtrait certainement pas qu'il ressemble à Kadhafi», conclut l'expert.

    Tags:
    guerre, opération, Kofi Annan, Jacques Chirac, Fayez el-Sarraj, Khalifa Haftar, Mouammar Kadhafi, Syrte, Tripoli (Libye), Libye
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