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    Membres des forces du gouvernement d'el-Sarraj à Tripoli

    Libye: tournée de la dernière chance pour Fayez el-Sarraj

    © REUTERS / Ahmed Jadallah
    Afrique
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    Christine H. Gueye
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    La tournée européenne du chef du gouvernement libyen d'union nationale (GNA), Fayez el-Sarraj, entamée mardi 7 mai, vise à «réunir des soutiens contre l'agression» du maréchal Haftar. Décryptage avec l'invité Afrique de Sputnik France, le Dr Paul Kananura, président de l'Institut Mandela, sur la meilleure façon de sortir la Libye du chaos actuel.

    Entamée le 7 mai, la tournée européenne du chef du gouvernement libyen d'union nationale (GNA) ressemble à un marathon de la dernière chance. Fayez el-Sarraj s'est d'abord rendu à Rome pour s'entretenir avec Giuseppe Conte, chef du gouvernement italien, mardi matin; puis, dans la foulée, à Berlin pour rencontrer dans la soirée la chancelière allemande Angela Merkel.

    il a ensuite été reçu mercredi 8 mai à l'Élysée par Emmanuel Macron et termine ce jeudi par Londres. L'objet de ces entretiens est de «réunir des soutiens contre l'agression» du maréchal Khalifa Haftar, selon un communiqué publié lundi par le ministère français des Affaires étrangères.

    En proie à l'instabilité depuis la chute en 2011 de Mouammar Kadhafi, la Libye est le théâtre de nouveaux affrontements meurtriers depuis que le maréchal Khalifa Haftar, l'homme fort de l'Est du pays, a lancé le 4 avril dernier une offensive militaire sur Tripoli, la capitale où siège le GNA de Fayez el-Sarraj, aujourd'hui reconnu internationalement.

    Après une progression rapide, les troupes du maréchal Haftar piétinent depuis un mois aux portes de Tripoli, barrées par les forces loyales au GNA, dont font partie des groupes armés de la ville de Misrata. Des combats se déroulent quotidiennement dans la banlieue sud de la capitale et au sud de la ville.

    Cette rencontre à l'Élysée avec Emmanuel Macron revêt donc une importance particulière pour le GNA qui a, à plusieurs reprises, accusé la France de soutenir, au moins politiquement, le maréchal Haftar. Les autorités françaises ont toujours démenti, affirmant leur opposition à une opération militaire et leur attachement à «un processus politique sous l'égide de l'Onu».

    «Le Président de la République a réaffirmé le soutien de la France au gouvernement d'entente nationale, avec lequel la France poursuivra sa coopération. Il a souligné tous les efforts entrepris depuis deux ans pour rassembler les acteurs libyens autour d'une solution politique inclusive, menant dès que possible aux élections demandées par le peuple libyen. Il a réitéré sa volonté d'aider à construire la paix dans le cadre d'un processus politique en Libye, sous l'égide des Nations unies», précise le communiqué publié par l'Élysée à l'issue de la rencontre entre les deux hommes, dont Sputnik France a obtenu une copie.

    Fayez al-Sarraj, Emmanuel Macron et Khalifa Haftar
    © AFP 2019 JACQUES DEMARTHON / AFP
    Parmi les engagements pris par les deux dirigeants figure «la reconnaissance d'élargir et d'approfondir le dialogue avec l'ensemble des composantes de la nation libyenne, à l'Est, au Sud et à l'Ouest, y compris avec la société civile». Paris interprète cet engagement comme une forme de soutien au GNA, bien qu'Emmanuel Macron ait demandé «un cessez-le-feu sans conditions entre les belligérants», en insistant sur la nécessité de protéger les populations civiles et de lutter contre toute activité terroriste.

    «Dans ce contexte, la proposition a été avancée d'une délimitation de la ligne de cessez-le-feu, sous supervision internationale, pour en définir le cadre précis […], précise le communiqué. Également, dès les prochains jours, une évaluation du comportement des groupes armés en Libye sera mise en place, y compris ceux qui relèvent directement du gouvernement d'entente nationale, en lien étroit avec l'Onu.»

    Le Rwandais Paul Kananura est président de l’Institut Mandela, dont le siège est à Paris. Il conseille les gouvernements africains sur leurs politiques sécuritaires et en matière de stratégies géopolitiques.
    © Photo. Institut Mandela
    Le Rwandais Paul Kananura est président de l’Institut Mandela, dont le siège est à Paris. Il conseille les gouvernements africains sur leurs politiques sécuritaires et en matière de stratégies géopolitiques.

    Sputnik France a reçu le 3 mai dernier le Dr Paul Kananura, président de l'Institut Mandela, un think tank pour la promotion de la Renaissance et de l’émergence de l’Afrique. Il a indiqué la meilleure façon, selon lui, de sortir la Libye du «chaos politique actuel» qui a dégénéré en un «véritable chaos sécuritaire», risquant de déséquilibrer non seulement l'ensemble du Sahel, mais également tout ou partie du Maghreb, à commencer par la Tunisie voisine:

    «La Libye n'est plus un État à proprement parler, compte tenu de la présence sur son territoire de quelque 2.000 groupes rebelles, dont une dizaine se réclament ouvertement du terrorisme, s'insurge au micro de Sputnik France le président de l'Institut Mandela. Dans ce contexte extrêmement délétère, la seule solution envisageable est celle de la force et c'est pourquoi, aujourd'hui, on assiste à des affrontements armés en Libye afin de libérer des espaces de pouvoir dans la capitale, Tripoli, notamment. Comme il n'est pas possible de négocier avec des terroristes, il faut d'abord rétablir un semblant de souveraineté par les armes pour pouvoir ensuite négocier», ajoute-t-il.

    Sur la question de savoir si les forces armées du maréchal Haftar ne sont pas, avant tout, des pions dans la stratégie du puissant voisin égyptien pour se constituer un rempart face à toute velléité de révolution populaire visant à plus de démocratisation, — comme on est train de le vivre en Algérie et au Soudan ,  le Dr Paul Kananura n'a aucun état d'âme en ce qui concerne la Libye:

    «Haftar sert les intérêts de tout le monde et en premier lieu ceux de l'Égypte, qui ne veut pas que la Libye devienne une base arrière pour les milices islamistes, notamment, celles des Frères musulmans* considérées comme un grave danger terroriste par le régime militaire du Président al-Sissi», affirme-t-il.

    «Si toute la communauté internationale a décidé de soutenir Haftar et son armée, c'est bien pour empêcher qu'une déstabilisation généralisée ne se produise dans cette région à cause de la circulation des armes en Libye. C'est pourquoi le maréchal est vu comme un libérateur, puisqu'il a commencé par stabiliser l'Est de la Libye puis, ensuite, le Sud, tout en progressant vers Tripoli où il a donné l'assaut, le 4 avril dernier. Une fois la capitale débarrassée de ses milices terroristes, il s'occupera ensuite de Misrata […] Même si tout le monde est conscient que cela va prendre du temps pour nettoyer l'ensemble du territoire libyen, ce n'est qu'à ce prix que la Libye retrouvera un semblant d'État».

    Quant au rôle que la Russie devrait jouer pour faire avancer les pourparlers de paix sous l'égide de l'Onu, le président de l'Institut Mandela est sur la même longueur d'ondes que la plupart des diplomates de la région, à commencer par le représentant spécial de la Ligue arabe en Libye, le Tunisien Slaheddine Jammali, pour dire que Moscou «peut permettre d'équilibrer les choses au niveau du Conseil de sécurité», comme ce dernier l'affirmait d'ailleurs récemment au micro de Sputnik.

    «La Russie est un acteur incontournable. Elle s'est investie de façon énergique et visible à l'instar des autres puissances [occidentales, ndlr] pour tenter de ramener les Libyens à la table de négociations. Sans le retour de la paix en Libye, il n'y aura pas de stabilité et sans stabilité, il n'y a plus aucune possibilité de commercer ou de faire des affaires. Dans ce pays plus qu'ailleurs, l'intervention occidentale n'a pas prévu de service après-vente […]. Aujourd'hui, c'est donc l'affaire de tous d'éteindre l'incendie», ironise le Dr Paul Kananura, tout en reconnaissant que la solution en Libye ne pourra venir que des Libyens eux-mêmes, compte tenu de leur fort nationalisme.

    «Les Libyens peuvent accepter qu'on les aide, mais pas que l'on décide à leur place des conditions pour faire la paix», insiste-t-il.

    Panélistes de la séance consacrée à crise libyenne et ses conséquences sur les pays riverains lors du colloque du 3 mai organisé par l’Institut Mandela à Paris
    © Photo. Institut Mandela
    Panélistes de la séance consacrée à crise libyenne et ses conséquences sur les pays riverains lors du colloque du 3 mai organisé par l’Institut Mandela à Paris

    Sous sa houlette, d'éminents spécialistes se sont réunis à la Bourse du travail à Paris, le 3 mai dernier, pour participer à une conférence internationale sur la «gouvernance sécuritaire en Afrique», afin d'analyser les conséquences des changements de régime en cours en Algérie, au Soudan et en Libye sur la géopolitique du Sahel et du Mahgreb.

    Parmi les intervenants au premier panel consacré au «chaos sécuritaire en Libye et opérations contre les terroristes par l'Armée Nationale de Libération: vers la restauration de l'État sans les milices islamistes?», figuraient le général Dominique Trinquand, ancien chef de la mission militaire française auprès de l'Onu à Tripoli et directeur des relations extérieures du Groupe Marck, ainsi que le professeur Abderrahmane Mekkaoui, de l'Université de Casablanca, expert des questions stratégiques et militaires.

    «Le gouvernement d'union nationale imposé au départ par la communauté internationale n'a pas réussi à stopper l'émergence du maréchal Haftar, qui a su rassembler et restructurer l'armée libyenne pour constituer l'Armée nationale de libération (ANL). L'Est, d'où vient l'homme fort libyen, constitue de surcroît la partie utile du pays, puisque c'est là où se trouve le pétrole. Actuellement, le maréchal Haftar s'attaque à Tripoli contrôlée par des milices pour imposer une sorte d'État central. Lorsqu'une crise démarre, il faut l'arrêter immédiatement, sinon l'économie de guerre s'installe et c'est difficile de revenir en arrière», a estimé le général Trinquand, qui conseille de “mettre le paquet” sur des actions en cours pour faire taire les armes.

    Le premier fiasco de l'«opération humanitaire» voulue par la communauté internationale en Libye a été, selon lui, de provoquer un changement de régime. La gestion post crise a été compliquée par l'absence de création d'une armée de terre unifiée et le maintien des milices. Dans ce chaos, les mercenaires ont quitté la Libye pour s'installer dans le désert du Sahel où ils ont commencé à rejoindre ou à former des groupes séparatistes ou terroristes.

    Aujourd'hui, face aux difficultés rencontrées par l'ANL pour percer les lignes de défense de la capitale libyenne, l'expert militaire français craint un bain de sang. La capacité de résistance démontrée par les milices alliées au gouvernement d'union nationale (GNA) lors de la bataille de Tripoli laisse penser que la «guerre éclair» promise par le maréchal Khalifa Haftar ne va pas se produire. En plus de ce risque d'enlisement, il s'attend à ce que «le fossé tribal, politique et religieux se creuse un peu plus chaque jour entre l'Est et l'Ouest du pays».

    «Ni le Premier ministre Fayez el-Sarraj, ni le maréchal Haftar ne sont maîtres de l'agenda de paix en Libye: il s'agit de deux clans, l'un soutenu par les Frères musulmans*, le Qatar et la Turquie et l'autre par l'Égypte, les EAU et l'Arabie saoudite. Ce sont ces pays qui sont les véritables maîtres de l'agenda en Libye», estime pour sa part le professeur Abderrahmane Mekkaoui.

    Quant à la lutte tribale à laquelle on assiste actuellement, elle est le fruit de la rente pétrolière. Si l'opération de libération de Tripoli s'est enlisée, selon lui, c'est bien parce que toutes les milices n'ont pas joué le jeu, malgré l'achat de consciences par l'argent.

    «Quatre groupes de milices ont pris l'argent et n'ont pas respecté l'engagement de laisser l'ANL entrer rapidement et triomphalement dans la capitale Tripoli comme cela avait été le cas dans le Sud libyen quelques semaines auparavant», a-t-il affirmé lors de la table ronde sur la Libye.

    Il révèle par ailleurs que «le maréchal Haftar a reçu le soutien tchadien pour sécuriser le Sud, où se cachent des groupes rebelles tchadiens. Par ailleurs, la Turquie a donné des drones aux milices de Misrata, qui ont bombardé Syrte, ce qui a poussé le maréchal Haftar à négocier des armes plus sophistiquées au Moyen-Orient», a-t-il encore ajouté, pointant du doigt le risque d'escalade meurtrière que cela induit.

    Quant aux conséquences de la crise libyenne sur les pays riverains, l'expert marocain a confirmé que les Frères musulmans* égyptiens s'étaient bien repliés en Libye, «ce qui explique le soutien de l'Égypte», a-t-il ajouté. Pour lui, la menace libyenne sur l'Algérie est également «très sérieuse». Mais c'est la Tunisie qui constitue le «maillon le plus faible», à cause des jeunes Tunisiens qui ont des attaches avec Misrata.

    *Organisation terroriste interdite en Russie.

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    tournée, gouvernement, soutien, offensive, relations, instabilité, relations diplomatiques, chance, gouvernement libyen d'union nationale (GNA), Armée nationale libyenne (ANL), Fayez el-Sarraj, Mouammar Kadhafi, Khalifa Haftar, Emmanuel Macron, Angela Merkel, Misrata, Tripoli (Libye), Rome, Proche-Orient, Libye, Berlin, France
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