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    Ali Bongo et Faure Gnassingbé à Libreville le 7 mai.

    Gabon: le «Bongoïsme» est-il à son crépuscule?

    © Photo. Service de presse de la Présidence gabonaise.
    Afrique
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    Fabien Essiane
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    Depuis le retour d’Ali Bongo dans son pays le 23 mars 2019, après cinq mois passés hors du Gabon pour raisons de santé, se pose la question de la succession à la tête du Gabon. Les manœuvres sont lancées. Marie-Madeleine Mborantsuo, présidente de la cour constitutionnelle, cherche des voies et moyens pour une transition pacifique. Analyse.

    La santé d’Ali Bongo trouble un peu plus un climat politique, déjà électrique au Gabon. Pour certains, l’état de santé du Président gabonais pose le problème de la vacance du pouvoir, avec en parallèle l’affaire «des biens mal acquis». D’autres par contre pensent que le retour du successeur d’Omar Bongo est loin d’être une mauvaise nouvelle.

    «J’ai été soulagé et rassuré de le voir en forme. C’est un grand plaisir de voir le président Ali Bongo retourner dans son pays et être aux affaires. J’étais assez impatient de le voir puisque depuis son problème de santé, je n’avais pu avoir qu’une conversation téléphonique avec lui», confie Faure Gnassingbé, le chef de l’État togolais à la télévision d’État gabonaise, lors de sa visite de travail, le 7 mai à Libreville.

    Ces propos auraient pu faire taire des rumeurs sur une éventuelle incapacité à gouverner d’Ali Bongo ou de la présence d’un «sosie» à la tête du Gabon, comme le laissait entendre jusque-là l’opposition.

    Victime d’un accident vasculaire cérébral en octobre 2018, alors qu’il prenait part à un sommet à Riyad (Arabie saoudite), Ali Bongo Ondimba, au pouvoir depuis 2009, a passé cinq mois en convalescence, d’abord en Arabie saoudite, puis au Maroc. Son retour à Libreville était annoncé comme «définitif». Mais jusqu’ici, aucune information sur son état de santé n’a filtré, à part quelques photos publiées ces derniers jours sur ses comptes Twitter et Facebook.

    Le pouvoir de Libreville est sous pression, l’économie tourne au ralenti, même si les perspectives d’avenir dressées par la Banque Africaine de Développement (BAD) laissent entrevoir une relance dans les trois prochaines années. En attendant, le chômage bat des records chez les jeunes et les femmes: les experts parlent d’un taux de 30%. La société est à bout de souffle. Des sujets maintes fois débattus, mais sans réponse concrète jusqu’à ce jour.

    Il y a quelques jours, la requête de Jean-Gaspard Ntoutoume Ayi et d’un collectif d’opposants avait été rejetée par la justice gabonaise. Le collectif exigeait que soit ordonnée «une expertise médicale sur Ali Bongo, afin de déterminer s’il peut continuer à exercer ses fonctions ou pas». 

    La justice a estimé qu’«il n’y a pas lieu à autoriser les requérants à assigner le Président de la République par-devant nous», pour reprendre le tribunal de première instance de Libreville dans son ordonnance, que Sputnik a pu consulter.

    «Dans la vidéo diffusée le 8 mai par la télévision d’État, et dans laquelle il reçoit le président togolais, Ali Bongo apparaît fatigué, le regard affligé d’un strabisme, comme s’il avait du mal à reconnaître son vis-à-vis. Son élocution est fluide, malgré une prononciation empâtée. Sa tête et ses mains bougent légèrement.», analyse Eleme Asumu observateur politique équato-guinéen.

    «Par ailleurs, on voit nettement que le Président de la République gabonaise localise difficilement la main de son vis-à-vis pour espérer la serrer. Rien à voir avec la motricité qui pourrait en effet influer sur la coordination de ses mouvements. Il est plutôt question, dans ce cas précis, de la capacité d’Ali Bongo à localiser la main qu’il doit serrer, ce qui est directement lié à la perception visuelle», ajoute-t-il, avant de poursuivre:

    «Pas de quoi rassurer de nombreux Gabonais très sceptiques. Cette apparition, sous réserve d’un montage laborieux de la télévision, suscite encore plus d’interrogations et d’incertitudes sur les capacités physiques et intellectuelles d’Ali Bongo à exercer les lourdes charges qui lui incombent.

    S’il m’était échu de donner mon point de vue, je dirais qu’il faut décréter la vacance du pouvoir et la mise en place d’une transition démocratique, que la majeure partie de l’opposition et des membres de la société civile réclament d’ailleurs. Les capacités d’Ali Bongo sont affectées, je n’ai aucun doute là-dessus», analyse au micro de Sputnik, Eleme Asumu observateur politique équato-guinéen.

    Des réactions balayées d’un revers de la main par les autorités locales. Les ennuis de santé du Président Ali Bongo sont désormais derrière lui. La question de la vacance du pouvoir à Libreville est aujourd’hui close, maintiennent les autorités gabonaises, à l’instar du ministre d’État chargé des Sports, Alain Claude Bilié By Nzé. Il a lancé sur son compte Twitter, après la visite du Président togolais Faure Gnassingbé, «Maintenant que chacun a pu voir le Président Ali Bongo Ondimba vivant, marqué certes par les stigmates de la maladie, mais bien vivant, peut-on enfin passer à autre chose?»

    Échanges entre les délégations gabonaise et togolaise au palais présidentiel le 7 mai.
    © Photo. Service de presse de la Présidence gabonaise.
    Échanges entre les délégations gabonaise et togolaise au palais présidentiel le 7 mai.

    Bruno Ben Moudamba, membre de la société civile et ancien ministre de l’Urbanisme, de l’Habitat social et du Logement, n’y est pas allé par quatre chemins en indiquant au micro de Sputnik qu’«Ali Bongo est un vrai prestidigitateur. D’un coup, il apparaît de l’autre il disparaît. Je l’ai vu tendre difficilement sa main pour saluer son homologue. Ce qu’il disait n’était pas audible. Nous voulons vraiment savoir la vérité sur sa santé.

    Il a disparu il y a une soixantaine de jours et laissait entrevoir une reprise des activités présidentielles. Aucun discours en dehors des quelques déclarations des uns et des autres. La présence du Président togolais au Gabon n’a pas réussi à lever le doute qui plane en nous. La question que je pose est: où était-il entre-temps?»

    La guerre de succession est lancée

    En effet, malgré cette présence physique du Président gabonais, le collectif «appel à agir» n’a jamais été convaincu de la capacité physique et mentale d’Ali Bongo à diriger le pays. «Les membres très proches de Bongo le savent mieux que quiconque», fulmine Pierre Memboudou.

    L’état de santé du Président gabonais ouvre une période d’incertitudes dans ce pays. Le système de pouvoir mis en place par Omar Bongo constitue un héritage empoisonné d’un fils dépourvu d’expérience et de carrure, jugent ses opposants. Pour préparer en douceur sa succession, Marie-Madeleine Mborantsuo, présidente de la Cour constitutionnelle, aurait tenté un premier coup de force:

    «Elle a introduit dans la loi fondamentale, la notion d’“indisponibilité temporaire” du chef de l’État. L’objectif étant in fine de procéder à une modification plus en profondeur de la Constitution, laquelle conduirait à désigner le très docile président de l’Assemblée nationale, Faustin Boukoubi, comme “Président de la République à titre provisoire”. En fait, sa mission consisterait à terminer le mandat d’Ali Bongo et surtout à chauffer le fauteuil présidentiel en attendant l’élection présidentielle de 2023 à laquelle Marie-Madeleine Mborantsuo entend se présenter», poursuit Eleme Asumu.

    La position en demi-teinte du gouvernement français n’est pas une réponse en faveur des autorités gabonaises. «Les tensions sociales sont palpables, exacerbées par des polémiques à tout va» selon Eleme Asumu.

    «La période transitoire est en train de s’amorcer dans un contexte incertain. Ali Bongo Ondimba ne peut plus diriger le pays. Il faut être clair là-dessus», soutient Jean Eyi enseignant de droit à l’Université Omar Bongo de Libreville.

    Ali Bongo à Libreville le 7 mai.
    © Photo. Service de presse de la Présidence gabonaise.
    Ali Bongo à Libreville le 7 mai.

    Pour les observateurs de la scène politique gabonaise, «La séquence actuelle peut être une opportunité pour la France d’assainir de manière définitive une relation qui entrave l’aggiornamento de sa politique africaine. L’étiolement de son partenariat avec le Gabon semble désormais inévitable».

    La famille Bongo fait par ailleurs l’objet en France d’une enquête préliminaire ouverte par le Parquet de Paris, suite à la plainte déposée par les associations Survie, Sherpa (un réseau international de juristes, présidé par William Bourdon) et la Fédération des Gabonais de la Diaspora (FGD) pour «recel, détournement de biens publics et complicité», visant des biens immobiliers de luxe.

    Une transition sans alternance?

    L’enquête est toujours aux mains de l’Office central de répression de la grande délinquance financière et porte sur des biens que ces associations considèrent comme «mal acquis».

    «D’un point de vue institutionnel, la transition pourrait être assurée par la présidente du Sénat, Rose Francine Rogombé, magistrat de profession. Elle a été par le passé secrétaire d’État à la Promotion de la femme et des Droits humains (1975-1990). N’étant pas une affidée directe d’Ali Bongo Ondimba, au contraire de la présidente de la Cour constitutionnelle, Rose Francine assure d’ailleurs sa fonction dans la transparence» argumente l’analyste équato-guinéen Eleme Asumu.

    Cependant, pour une grande partie de la classe politique, les prétendants seraient déjà connus depuis quelque temps: Jean Eyeghe Ndong (73 ans) et l’ancien Premier ministre Pierre Claver Maganga Moussavou (67 ans), pour ne citer que ces deux personnalités.

    «Mais l’opposant Jean Ping n’est pas loin. Il est en embuscade et pourrait tout bouleverser, surtout que depuis un certain temps, il ne se fait plus entendre. Peut-être une stratégie de reculer pour mieux sauter», prévient Eleme Asumu.

    Ali Bongo Ondimba, 59 ans, est depuis 10 ans à la tête du Gabon, un pays pétrolier d’Afrique centrale. Ali arrive au pouvoir après le décès de son père Omar Bongo Ondimba, le 8 juin 2009 à Barcelone (Espagne). Bongo père a dirigé le pays d’une main de fer pendant 42 ans (1967-2009). Avec la santé déclinante du Président gabonais, ne sommes-nous pas en train de vivre le crépuscule du règne Bongo sinon la «débongoïsation» du Gabon?

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