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    Plateau de dégustation lors de la campagne AfroGourmands, Dakar

    «Les AfroGourmands»: quand des laitiers français appâtent le consommateur africain

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    Coumba Sylla
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    Rouleaux de printemps au fromage frais ou sushis à l’emmental? La filière laitière française lance une campagne pour attirer, par des recettes métissées, le consommateur de quatre pays africains. Leur opération, «Les AfroGourmands», a commencé au Sénégal où, selon certains acteurs, le lait importé léserait la filière locale. Reportage.

    Plateau dans une main, serviettes en papier dans l’autre, des serveurs à la mise impeccable font le tour de petits groupes dispersés autour d’une grande table où sont disposés avec art des bouteilles de lait, tranches de pain et divers fromages. Nous sommes dans un restaurant chic de Dakar et il y a là plusieurs dizaines de personnes conviées à une séance de dégustation ouverte à la presse. Ou, plutôt, à des «échanges autour d’une dégustation pédagogique de produits laitiers» français, comme écrit dans le dossier de présentation de la campagne «Les AfroGourmands», remis à Sputnik.

    Vue d'une table de dégustation lors de la campagne AfroGourmands, Dakar
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    Une belle table est dressée pour une séance de dégustation lors du lancement de la campagne «Les AfroGourmands»

    Pour le plaisir des palais, la mission est confiée à Christian Abégan, un célèbre chef camerounais. Les invités ont ainsi pu goûter des tartelettes au bœuf et au bleu, des pastels fourrés aux épinards et au camembert, des rouleaux de printemps au fromage frais ou encore des sushis à l’emmental, parmi les créations de cet imposant cuisinier qui n’a pas hésité à aider pour le service, habillé de blanc et portant au cou un gros collier de perles avec un masque en pendentif.

    Christian Abégan lors de la campagne AfroGourmands, Dakar
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    Christian Abégan, chef cuisinier camerounais, lors du lancement de la campagne «AfroGourmands» le 11 juin 2019 à Dakar

    Laetitia Gaborit, fromagère française, elle, s’occupe de la pédagogie. Cette jeune femme blonde, vêtue d’une chemise de chef avec les couleurs du drapeau français en liseré, est la lauréate 2007 du prix Meilleur Ouvrier de France-Fromager décerné par des professionnels, couronnant pour certains des années de préparation et de travail. Micro à la main, à l’aise avec son sujet, elle fait le tour de la table centrale pour présenter les fromages, évoquer leurs origines, leur fabrication...

    Laetitia Gaborit lors de la campagne AfroGourmands, Dakar
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    Laetitia Gaborit, fromagère française, lors du lancement de la campagne «Les AfroGourmands» à Dakar

    Financée par l’Union européenne, la campagne «Les AfroGourmands» est une initiative du Centre National (français) Interprofessionnel de l’Économie Laitière (CNIEL), «une association de droit privé qui regroupe l’ensemble des éleveurs laitiers français –plus de 60.000– et plus de 350 entreprises laitières. Elle gère à la fois l’économie laitière française, la recherche en nutrition, s’assure de la sécurité sanitaire des produits laitiers français et fait des actions de communication dans le monde pour faire découvrir les produits laitiers français partout à l’international», a expliqué à Sputnik Laurent Damiens, directeur général adjoint du CNIEL.

    Actuellement, le CNIEL conduit «à peu près 30 actions de communication dans le monde: aux États-Unis, au Japon, en Chine, en Australie, au Brésil» entre autres pays, «et avec “Les AfroGourmands”, nous menons la première campagne jamais lancée en Afrique [par le CNIE, ndlr] sur les produits laitiers français» pour une durée de trois ans, a précisé Laurent Damiens, qui a effectué le déplacement au Sénégal avec plusieurs membres de son association.

    Christian Abégan, Laurent Damiens et Laetitia Gaborit lors de la campagne AfroGourmands, Dakar
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    De gauche à droite: Christian Abégan, chef cuisinier camerounais, Laurent Damiens, responsable laitier français, et Laetitia Gaborit, fromagère française, lors du lancement de la campagne «Les AfroGourmands»

    Dakar, où les activités se sont déroulées sur deux jours, les 11 et 12 juin 2019, est la première étape du lancement de la campagne, qui se poursuivra les 17 et 18 juin à Abidjan, en Côte d’Ivoire, puis en juillet à Douala, au Cameroun, avant Lagos, au Nigeria, en septembre. Pourquoi ces quatre pays et pourquoi maintenant?

    «Nous avons pensé que c’était le moment de commencer à faire découvrir davantage les produits laitiers français à certains pays d’Afrique tels que la Côte d’Ivoire, qui est notre premier marché actuellement, le Sénégal, qui est le deuxième, mais aussi le Cameroun et le Nigeria, parce que les pays africains sont des pays d’avenir, avec une classe moyenne qui se développe», par rapport à l’Europe «où il y a une stagnation de consommation parce qu’il y a déjà longtemps qu’on (y) mange des produits laitiers, mais ce ne sont plus ce qu’on appelle des pays de croissance», a répondu le responsable adjoint du CNIEL.

    Il a précisé que son association ne s’attendait pas à enregistrer de gros bénéfices dans l’immédiat.

    «Nous avons commencé par développer des actions de communication dans des pays qui, déjà, importent beaucoup de produits laitiers français, comme aux États-Unis où on exporte plus de 25.000 tonnes de fromage, ou au Japon, où on exporte à peu près 15.000 tonnes de fromage. En Afrique, on n’exporte pas à ce niveau. Ce sont des petits marchés pour l’instant, mais qui sont en croissance. [...] Pour nous, c’est un investissement sur le long terme. Nous nous sommes dit que c’est important, aujourd’hui, de faire connaître nos produits, sans pour autant penser à avoir un développement extraordinaire», a-t-il poursuivi.

    Le Sénégal produit du lait grâce à un important cheptel, mais il consomme surtout du lait en poudre acheté en Europe, d’après les derniers chiffres officiels disponibles, datant de 2016, consultés par Sputnik. Ce pays ouest-africain a importé à la période indiquée 29.773 tonnes de lait et de produits laitiers, soit «204 millions de litres équivalent lait», en hausse de 26% par rapport à l’année précédente. Le lait en poudre représentait 84% de ce total, provenant principalement d’Irlande (33%), de Pologne (22%) et de France (13%), selon le rapport sur la situation économique et sociale du Sénégal en 2016 (SES 2016) établi par l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD).

    Et ce lait en poudre importé d’Europe inclut du «faux lait», comme l’a souligné le site français d’information Médiapart dans un article publié le 3 juin 2019. Il s’agit de la «fat filled milk powder» ou «mélange MGV [matières grasses végétales]», c’est-à-dire «de la poudre de lait réengraissée avec des matières grasses végétales», a précisé Médiapart. Selon le site, citant des chiffres d’Eurostat, «le Nigeria est le premier destinataire [de fat filled milk powder exportée par l’Europe vers l’Afrique de l’Ouest, ndlr], suivi par le Sénégal et le Mali». Un produit de piètre qualité, vendu moins cher que le lait local qui, non seulement, lèse les producteurs locaux, mais aussi met en danger la santé des consommateurs.

    Au Sénégal, de nombreux acteurs de la filière dénoncent cette situation et se sont associés à des producteurs laitiers et diverses organisations pour une campagne dite «Mon lait est local», lancée en 2018 et toujours en cours dans six pays africains, dont le Sénégal. Ils demandent aux dirigeants de ces États et de l’Afrique de l’Ouest d’adopter des textes législatifs et des circulaires harmonisés permettant notamment d’imposer l’utilisation de plus de lait local dans l’industrie laitière et favoriser le développement «des chaînes de valeur locale».

    Karelle Vignon-Vullierme anime «Les Gourmandises de Karelle», un blog culinaire très suivi, avec d’alléchantes recettes illustrées. Cette Franco-Béninoise installée à Dakar a répondu à l’invitation des organisateurs, mais ne peut s’empêcher de s’interroger sur les éventuelles répercussions de cette campagne de promotion de produits laitiers français pour la filière locale.

    «Ce qu’ils [les promoteurs, ndlr] veulent faire, c’est incorporer des produits laitiers européens dans la gastronomie africaine. Certains l’ont déjà fait avec d’autres produits comme la moutarde et les olives, devenus aujourd’hui incontournables dans la recette du yassa», a affirmé à Sputnik la blogueuse, en référence à une sauce aux oignons citronnée parmi les plus connues de la cuisine sénégalaise. «Mais est-ce qu’il n’y a pas une concurrence directe avec ce qui se fait ici déjà, avec les marques qui font (localement) des yaourts, du lait, du fromage blanc, etc.?», s’est-elle demandé.

    Karelle Vignon-Vullierme, blogueuse culinaire et Christian Abégan lors de la campagne AfroGourmands à Dakar
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    Karelle Vignon-Vullierme, blogueuse culinaire, photographiant un plateau de dégustation à côté de Christian Abégan, chef cuisinier

    Laurent Damiens, du CNIEL, soutient que la campagne «Les AfroGourmands» ne représente pas de concurrence pour le lait local, et que son association mène, elle aussi, la lutte pour «les vrais produits laitiers», sans adjonction de matière grasse végétale.

    «Nous avons une volonté de faire un export responsable, c’est-à-dire qu’on ne veut pas rentrer en concurrence frontale avec des productions locales. Nous exportons des produits locaux (français) qui ne sont pas substituables, en quelque sorte; des produits qui ont une histoire, une tradition, un passé, comme le roquefort ou le comté. On ne peut pas faire du roquefort ailleurs que dans la ville de Roquefort. On ne peut pas faire du comté ailleurs que dans la région de la Franche-Comté. On peut faire les mêmes techniques, mais ce ne sera pas le même fromage. Les Américains ont essayé, ça ne marche pas», a-t-il garanti à Sputnik. «Le développement du lait au Sénégal est une très bonne chose, et nous sommes pour une production locale de lait et nous n’allons pas venir avec un camembert ou avec un comté concurrencer ce lait» et ses produits dérivés, a-t-il assuré.

    Vue d'une table de dégustation lors de la campagne AfroGourmands
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    Vue d’une table dressée pour une séance de dégustation lors du lancement de la campagne «Les AfroGourmands»

    Selon lui, la même démarche a été observée dans d’autres régions où les laitiers français ont mené une campagne similaire, notamment «en Asie du Sud-Est ou en Amérique du Sud».

    «En Amérique du Sud, il y a une forte production de lait et de fromages locaux, mais nos produits ne rentrent pas en concurrence. C’est en quelque sorte un complément de gamme des produits locaux. C’est comme ça qu’on se positionne. On n’est pas là pour ruiner les éleveurs locaux», mais pour compléter l’offre «dans un développement de marché où il y a une place importante pour la production locale, qu’il faut défendre, et pour des produits qui viennent d’ailleurs, dont la France, pour ce qui nous concerne», a insisté Laurent Damiens.

    Outre les dégustations et échanges avec divers acteurs, la campagne «Les AfroGourmands» sera marquée par des formations culinaires de chefs et restaurateurs, leur offrant ainsi «une opportunité pour révéler le métissage culinaire», selon le dossier de presse. Et pendant toute sa durée dans les quatre pays ciblés, elle «valorisera le savoir-faire, la diversité et l’excellence des produits laitiers européens au service de la cuisine africaine».

    Serveur avec plateau de dégustation lors de la campagne AfroGourmands
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    Un serveur présente un plateau de rouleaux de printemps lors du lancement de la campagne «Les AfroGourmands»

    «Dans chaque pays [concerné, ndr], on cherche les meilleurs chefs qui sont intéressés pour faire des créations en termes “d’afro-fusion food” avec les produits laitiers. On a d’autres chefs dans chacun des pays et au fur et à mesure des années, on va s’associer avec des blogueurs, des influenceurs spécialisés sur la nourriture, pour pouvoir créer des recettes à partir des produits laitiers», a indiqué Laurent Damiens, qui a savouré le rouleau de printemps proposé lors de la dégustation à Dakar. «Une recette vietnamienne avec des produits du Sénégal et un produit laitier français. C’est un peu ce qu’on essaie de développer», s’est-il réjoui.

    Plateau de dégustation lors de la campagne AfroGourmands
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    Plateau de rouleaux de printemps lors du lancement de la campagne «Les AfroGourmands» à Dakar

    Christian Abégan, lui, parle de «diplomatie culinaire» et affirme à Sputnik que c’est la raison pour laquelle il participe à la campagne, qui lui permet «de pouvoir faire essayer de faire rencontrer les peuples».

    «Je me bats depuis une trentaine d’années pour que l’Afrique soit reconnue sur l’échiquier international», a indiqué le chef camerounais. Si les uns et les autres s’intéressent mutuellement à leurs produits, les goûtent, les mélangent, ils «comprendraient plus leurs cultures. Et le monde irait un peu mieux. C’est ce que j’appelle la diplomatie culinaire, et je pense qu’elle est indispensable de nos jours», a-t-il estimé.

    Christian Abégan lors de la campagne AfroGourmand à Dakar
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    Christian Abégan, chef cuisinier camerounais, lors du lancement de la campagne «Les AfroGourmands» à Dakar

    Quand on lui parle du coût des produits promus par les laitiers français, élevé pour le Sénégalais moyen, Christian Abégan balaie l’argument avec une pointe d’exaspération. Pour lui, il y a plusieurs recettes simples et abordables. Un exemple?

    «Faire cuire juste un morceau de bœuf acheté au marché, mais en cuisson lente. Griller doucement. Rajouter un litre le lait. Baisser le feu et cuire pendant deux heures. Vous allez voir le goût que cela va donner», a-t-il suggéré.

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    Laurent Damiens, Centre National Interprofessionnel de l’Économie Laitière (CNIEL), Union européenne (UE), Laetitia Gaborit, Les AfroGourmands, Dakar, Christian Abégan, cuisine traditionnelle, chef cuisinier, cuisine, gourmandises, Sénégal, Afrique
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