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    Un enfant talibé à Dakar, le 19 juin 2018

    Exploités, battus, tués: de «graves abus» persistent contre les enfants mendiants au Sénégal

    © Photo. 2018 Lauren Seibert/Human Rights Watch.
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    Plus de 100.000 enfants seraient «forcés à mendier au Sénégal» selon l’ONG Human Rights Watch. Des enfants qui sont victimes de «graves abus», en dépit de la loi et des campagnes de sensibilisation. Deux défenseurs des droits humains, joints par Sputnik, pointent du doigt l’État sénégalais pour n’avoir pas fait de ce fléau une priorité nationale.

    «Talibés», c’est le nom donné au Sénégal aux enfants mendiants visibles dans les grandes villes. Envoyés à l’origine auprès d’écoles coraniques («daaras») ou de maîtres musulmans pour leur éducation religieuse, beaucoup se retrouvent à arpenter les rues de longues heures durant, en quête d’argent ou de vivres.

    Plusieurs organisations de la société civile dénoncent depuis des années leur situation, et le pays a adopté en 2005 une loi qui interdit la mendicité forcée. Cependant, les talibés continuent d’être victimes de «graves abus», dénoncent Human Rights Watch (HRW) et la Plateforme pour la promotion et la protection des droits de l'Homme (PPDH), une coalition d’ONG sénégalaises, dans un rapport publié le 11 juin 2019.

    «On ignore combien de daaras opèrent au Sénégal, de même que le nombre de talibés. Il n’existe aucune étude nationale exhaustive sur cette question et pas de statistiques nationales officielles», écrivent les auteurs dans ce rapport intitulé «Il y a une souffrance énorme: Graves abus contre des enfants talibés au Sénégal, 2017-2018».

    Cependant, HRW estime «que le nombre d’enfants talibés forcés à mendier au Sénégal dépasse les 100.000. Ce chiffre fait uniquement référence aux talibés contraints de quémander de la nourriture ou de l’argent ; des milliers d’autres enfants fréquentent une école coranique qui ne pratique pas la mendicité», indiquent-ils dans ce document consulté par Sputnik.

    «La grande majorité d’entre eux (enfants talibés, ndlr) sont des garçons âgés de 5 à 15 ans», avancent-ils. Certains ont indiqué qu’il leur était exigé chaque jour «une somme d’argent fixe» pouvant atteindre jusqu’à 1.250 francs CFA (environ 2 euros).

     

    Un talibé de dix ans à Dakar, le 19 juin 2018, avec des plaies sur ses bras
    © Photo. 2018 Lauren Seibert/Human Rights Watch.
    Un talibé de dix ans à Dakar, le 19 juin 2018, avec des plaies sur ses bras

    Les auteurs affirment avoir documenté plusieurs dizaines de cas de violences sur des talibés, dont certains sont morts, en 2017 et 2018, à travers plusieurs semaines de recherche sur le terrain au Sénégal, des témoignages de plusieurs mendiants ou anciens mendiants ainsi que des entretiens avec des dizaines d’autres acteurs en 2018 et 2019. Ils évoquent notamment «des cas de morts d’enfants, de passages à tabac, d’abus sexuels, de talibés enchaînés ou emprisonnés, et de nombreuses formes d’actes de négligence et de mise en danger», des violences enregistrées «dans au moins huit des 14 régions administratives du Sénégal».

    HRW «a documenté les décès de 16 enfants talibés en 2017 et 2018 du fait d’abus, d’actes de négligence ou de mise en danger de la part de maîtres coraniques ou de leurs assistants. (...) Parmi ces enfants, âgés de 5 à 15 ans, trois sont morts des suites de coups violents, quatre dans deux incendies de daaras, cinq dans des accidents de la route alors qu’ils mendiaient ou évitaient de rentrer au daara, et quatre de maladies non traitées», détaille le rapport.

    Sur la même période, selon la même source, l’ONG «a également documenté 61 cas de passages à tabac ou d’abus physiques perpétrés à l’encontre de talibés en 2017 et 2018, 15 cas de viols, tentatives de viols ou abus sexuels, et 14 cas d’enfants emprisonnés, attachés ou enchaînés dans un daara».

    Pourtant, la dénonciation de l’exploitation des enfants forcés à mendier et la sensibilisation sur le sort des talibés ne sont pas une nouveauté au Sénégal. Des ONG y consacrent temps, projets, études, rapports - celui du 11 juin est le sixième produit par HRW depuis 2010-, des intellectuels et artistes ajoutent également leurs efforts à la bataille. C’est le cas d’Ismaël Lô, grand nom de la musique sénégalaise, avec «Talibé»...

    ... et de Keyti, une figure du rap au Sénégal, avec «Nguir gune doon gune» («Pour qu’un enfant reste un enfant» en wolof, parmi les langues nationales les plus parlées au Sénégal).

    En 1975, l’écrivain sénégalais Chérif Adramé Seck a consacré un roman au parcours d’un talibé, «Njangaan - Un disciple de daara au destin tragique» (Nouvelles Éditions Africaines du Sénégal-NEAS, réédité en 2016). Ouvrage dans lequel l’on retrouve, déjà, des scènes de violences similaires à celles rapportées par HRW et la PPDH, comme dans cet extrait:

    «Njangaan hurla mais le fouet du maître s’abattit sur son crâne rasé. L’enfant alors obéit en frémissant… Depuis un an déjà, Njangaan était (au) daara. L’irréductible fouet du maître avait tari ses larmes et ses caprices. Comme ses camarades, il avait parcouru les rues du village voisin, quêtant l’aumône de maison en maison. Il avait été battu plusieurs fois par ses plus grands condisciples et, plusieurs fois, leur avait donné sa pitance pour recommencer à quémander. Désormais, seule la résignation était son lot.»

    Le réalisateur sénégalais Mahama Johnson Traoré a adapté ce livre-choc au cinéma sous le titre de «Njangaan». Ce film, tourné en wolof, a contribué à toucher un public plus large et à alimenter les débats dans la lutte contre la mendicité forcée des enfants.

    Cupidité de certains maîtres coraniques

    En mai 2005, le Sénégal s’est doté de la loi «contre la traite des personnes et pratiques assimilées et (pour) la protection des victimes». Cette loi vise à protéger «principalement des femmes et des enfants» et elle «incrimine l’exploitation de la mendicité d’autrui», a précisé à Sputnik Mamadou Wane, coordinateur de la PPDH et un des co-auteurs du rapport.

    Quiconque est reconnu coupable d’avoir organisé la mendicité d’autrui ou de l’avoir poussé à la mendicité est passible d’«un emprisonnement de deux ans et cinq ans» et «une amende de 500.000 francs CFA à 2 millions de francs CFA (plus de 760 à plus de 3.000 euros)». En outre, cette loi exclut tout sursis à l’exécution de la peine «lorsque le délit est commis à l’égard d’un mineur, d’une personne particulièrement vulnérable en raison de son âge ou de son état de santé» notamment.

    Un enfant talibé à Diourbel, au Sénégal, le 24 juin 2018
    © Photo. 2018 Lauren Seibert/Human Rights Watch
    Un enfant talibé à Diourbel, au Sénégal, le 24 juin 2018

    Par ailleurs, Macky Sall, le président sénégalais élu en 2012 -et réélu en 2019-, s’était référé à cette loi et à ses dispositions en annonçant, le 1er juillet 2016, sur son compte Twitter (@Macky_Sall), avoir «ordonné le retrait d'urgence des enfants des rues».

    ​Ce programme officiel aurait, ainsi, permis de retirer entre 2016 et 2018 près de «1.800 enfants des rues, dont quelque 1.300 talibés». Comment expliquer, dans ce cas, que des dizaines de milliers d’enfants talibés continuent de hanter les rues des grandes villes du Sénégal, des heures durant et en toutes saisons, en dépit de la loi et des différentes initiatives officielles et de particuliers? Pour Mamadou Wane, le trafic d’enfants qui s’est instauré un peu partout dans le pays s’explique par la cupidité de certains maîtres coraniques.

    «Le système perdure parce qu’il est un peu connecté à l’éducation coranique au Sénégal, qui est un pays musulman à 95 %. (...) C’est un phénomène d’identité communautaire, islamo-communautaire en quelque sorte, avec des trafiquants d’enfants qui se cachent derrière cette identité pour capter l’aumône. Or, les Sénégalais donnent beaucoup l’aumône dans la rue. Certains maîtres coraniques en ont profité pour venir recruter des enfants dans des villages au nord du pays, au sud et aussi à partir de pays limitrophes jusqu’à ce que ça se transforme en traite d’enfants», a-t-il expliqué à Sputnik.

    Selon lui, les différents gouvernements ont tenté «d’apporter des réponses dès le départ», avec des mesures concernant des décrets, des jours spécifiques pour mendier ou encore la loi incriminant la mendicité forcée, mais ils se sont heurtés à l’hostilité d’une partie des chefs religieux musulmans. Ces derniers auraient notamment peur que de telles mesures ne remettent en cause l’existence des daaras ou l’école coranique elle-même.

    Manque de volonté politique de l’État sénégalais

    «Il n’y a pas une volonté politique soutenue dans la lutte contre la mendicité forcée des enfants. De temps en temps, ils [les dirigeants, ndlr] prennent des mesures en fonction des évènements dramatiques, ou quand les alerteurs ou même certains bailleurs mettent un peu la pression, mais dès qu’une partie du clergé traditionnel (musulman) proteste, ils reculent», s’insurge Mamadou Wane.

    Mame Couna Thioye est la coordinatrice du programme Droits de l’Enfant à la Rencontre Africaine pour la Défense des Droits de l’Homme (RADDHO), une ONG panafricaine basée à Dakar. Cette activiste interrogée par Spuntik rappelle qu’en 2012, la RADDHO et le Centre pour les droits de l’Homme de l’Université de Pretoria (Afrique du Sud) avaient déjà déposé auprès du Comité africain d'experts sur les droits et le bien-être de l’enfant, un organe spécialisé de l’Union africaine. Une plainte qui visait le Sénégal, l’accusant de supporter la pratique de la mendicité forcée des enfants sur son territoire et de ne pas respecter ses textes nationaux et internationaux concernant les enfants. Une plainte jugée recevable en 2014 par l’instance de l’UA, qui a demandé au Sénégal de retirer les talibés des rues et de traduire en justice ceux qui les poussent à mendier.

    «Mais, depuis lors, on voit que la situation n’évolue pas tellement», a déploré Mame Couna Thioye, regrettant que ce comité de l’UA ne dispose «pas de force contraignante contre les États» pour faire respecter ses recommandations. Au Sénégal, «la question de la protection des enfants, de façon globale, n’est pas une priorité de l’État alors que pour nous, c’est un enjeu de développement. Un pays ne peut pas se développer s’il n’investit pas dans ses enfants en termes d’éducation, en termes de prise en charge sanitaire, en termes d’autres opportunités qui pourraient être offertes à tous les enfants pour qu’ils aient les mêmes chances de réussir», a-t-elle déclaré à Sputnik.

    Dans leur rapport, HRW et la PPDH invitent le gouvernement sénégalais à prendre une série de mesures «pour mettre fin aux abus» sur les talibés, «traduire en justice les auteurs de ces actes, renforcer les services de protection de l’enfance et inspecter et réglementer les daaras existants à l’échelle nationale».

    Hasard du calendrier ou réaction discrète au rapport? Le 13 juin, lors du Conseil des ministres, le Président Macky Sall a évoqué la maltraitance des enfants et demandé l’adoption urgente du Code de l’Enfant, selon un communiqué officiel.

    Le Chef de l’Etat sénégalais «s’est dit préoccupé par la maltraitance des enfants et des groupes vulnérables». Il a aussi «instruit le gouvernement d’évaluer la mise en œuvre de la Stratégie nationale de protection de l’enfant, de veiller à l’adoption urgente du projet de loi portant Code de l’Enfant», entre autres demandes, indique le communiqué publié à l’issue du Conseil des ministres, sans plus de détails.

    Tags:
    daaras, abus, Afrique, Sénégal, Human Rights Watch (HRW), droits de l’homme
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