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    Crise anglophone au Cameroun, la difficile équation d’un dialogue à plusieurs inconnus

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    Si les observateurs interrogés par Sputnik sont unanimes sur la nécessité d’un dialogue pour résoudre la crise séparatiste qui déchire le Cameroun, les conditions de son organisation restent floues. Alors que le gouvernement de Yaoundé se dit prêt à discuter de tout sauf de la «séparation», les séparatistes n’excluent aucune option. Décryptage.

    L’annonce de Paul Biya sur l’ouverture imminente d’un dialogue sur la crise anglophone par la voix de son Premier ministre, en mai dernier, lors de sa tournée dans les régions anglophones du Cameroun, avait suscité l’espoir que des négociations puissent être entamées.

    Mais, depuis lors, plus rien et notamment en ce qui concerne le calendrier, les acteurs, le cadre et le menu des discussions.

    «On a la nette impression que rien n’a bougé depuis l’annonce. Tout le monde attendait du gouvernement qu’il décline un calendrier indicatif, une ébauche de contenu et les modalités de participation au dialogue après les consultations du Premier ministre sur le terrain. Seulement, rien de tout cela n’a été fait. Ce qui faire dire à certain que le pouvoir a tenté, à travers cette annonce, d’atténuer la pression internationale qui montait à la veille de la réunion informelle du Conseil de Sécurité de l’Onu en mai dernier [sur la crise au Cameroun anglophone, ndlr]», commente Joseph Lea Ngoula, analyste des questions sécuritaires et géopolitiques pour le cabinet Orin consulting, spécialisé dans la gestion des conflits en Afrique, au micro de Sputnik.

    En effet lors de cette tournée dans les régions anglophones, le Premier ministre du Cameroun, Joseph Dion Ngute, a déclaré que le pouvoir était prêt à organiser un dialogue pour résoudre le conflit avec les séparatistes. Le président Paul Biya «m’a demandé de dire que hormis la séparation et la sécession, tout le reste peut être discuté», avait-il déclaré, sans préciser quel serait le calendrier, ni les autres conditions dans lesquelles se tiendrait ce dialogue. Pour Moussa Njoya, un analyste politique camerounais, interrogé par Sputnik, la démarche employée jusqu’ici n’a pas de quoi rassurer:

    «Le langage du gouvernement a certes changé; on n’est plus dans une logique d’intimidation ou de ridiculisation des revendications anglophones. Le nouveau Premier ministre se montre assez à l’écoute et plutôt humble dans son approche. Cependant, on a l’impression que le gouvernement du Cameroun dialogue avec lui-même et ses partenaires. Jusqu’ici, le Premier ministre a reçu quelques chefs traditionnels et autres, mais il n’a pas encore entamé une rencontre avec les acteurs dissidents eux-mêmes; que ce soient les corporations d’avocats et d’enseignants (à la base des revendications des anglophones) ou les mouvements sécessionnistes, les dissensions s’observent encore de jour en jour», constate le politologue.

    Fin 2017, les séparatistes des régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-ouest ont pris les armes contre le gouvernement de Yaoundé pour réclamer la création d’un État dénommé «Ambazonie». Les tensions actuelles ont commencé en novembre 2016 avec principalement les revendications des enseignants déplorant la nomination de francophones dans les régions anglophones et de juristes déplorant la suprématie du droit romain au détriment de la Common Law anglo-saxonne.

    Alors que le conflit a déjà fait 1.850 morts (civils, militaires et miliciens) après 20 mois d’affrontements, avec à la clé 530.000 déplacés internes et 35.000 réfugiés au Nigeria voisin, selon l’ONG International Crisis group, la solution politique visant à ouvrir un dialogue entre les belligérants coince. Pourquoi?

    «Au niveau politique, je pense que le pouvoir redoute l’ouverture d’un dialogue qui pourrait très rapidement virer sur d’autres revendications. Les séparatistes anglophones, tout comme la société civile au Cameroun, pourraient bien profiter de cette initiative pour glisser d’autres agendas qui n’ont pas nécessairement pour ambition de ramener la paix dans les régions en crise, à l’instar des questions autour du départ de Paul Biya à la tête du pays. Au niveau de la perception, le pouvoir ne souhaite pas envoyer à l’opinion publique, mais aussi à ses adversaires politiques, des signaux de faiblesse montrant qu’il aurait capitulé devant la pression des séparatistes et de la communauté internationale. Reste également à trouver des interlocuteurs crédibles avec qui engager les discussions, puisque Yaoundé se refuse à négocier avec les leaders autoproclamés d’Ambazonie, qu’il a embastillés», analyse pour Sputnik Joseph Lea Ngoula.

    Un avis partagé par Moussa Njoya. Pour lui, plusieurs zones d’ombre persistent encore dans l’organisation de pourparlers entre protagonistes.

    «Vous avez d’un côté un gouvernement qui refuse l’ouverture et de l’autre des sécessionnistes qui sont considérés comme des extrémistes. Vous n’avez qu’à voir le traitement qui a été réservé à Sisiku Ayuk Tabe, traité de traître et vilipendé par certains groupes séparatistes, après son offre de dialogue au gouvernement camerounais. Dans ce jusqu’au-boutisme des deux côtés, on voit encore mal quelle forme prendra ce dialogue-là. Si le dialogue consiste bien à se parler, pour l’instant les agendas et réactions des différentes parties participent essentiellement de la surenchère», commente-t-il au micro de Sputnik.

    Incarcéré depuis janvier 2018 à la prison centrale de Yaoundé, Sisiku Ayuk Tabe, le leader des séparatistes anglophones a répondu à l’annonce de ce dialogue par Yaoundé en définissant ses conditions. Le président autoproclamé de la république virtuelle de «l’Ambazonie» a notamment exigé la libération de toutes les personnes incarcérées dans le cadre de la crise anglophone, le retrait de l’armée dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-ouest, ainsi que celui des autorités administratives, notamment les préfets et gouverneurs qui y travaillent, la tenue du dialogue à l’étranger et la présence d’observateurs étrangers. Autant dire que de telles exigences risquent de «plomber tout espoir de parvenir à une solution politique», comme l’indique Joseph Lea Ngoula:

    «Le pouvoir de Yaoundé n’est pas prêt à accéder aux exigences de Ayuk Tabe, qu’il juge fantaisistes, car y accéder équivaut pour le régime en place à renoncer à une partie de sa souveraineté et à son autorité sur cette partie du territoire. De surcroît, ce serait aussi donner l’opportunité aux forces séparatistes dans la région de se reconstituer et de consolider leurs effectifs le temps de la discussion. Ce qui, d’un point de vue opérationnel, est inenvisageable pour les autorités administratives et militaires. Ces exigences apparaissent donc comme des éléments pouvant freiner le dialogue; elles donnent de surcroît des arguments au camp gouvernemental sur le fait que les séparatistes seraient favorables au maintien d’un certain statu quo et donc pas du tout enclins à dialoguer», commente l’analyste des conflits.

    Après l’échec de la solution militaire, l’option d’un «dialogue inclusif» est désormais avancée par Yaoundé:

    «Chacun dit appeler au dialogue; et le terme consacré ici, c’est bien un dialogue inclusif, à savoir un dialogue qui inclut le plus grand nombre d’acteurs concernés par la question: parlementaires, chefs traditionnels (représentants des populations), partis politiques, associations et représentants du Gouvernement. La principale pomme de discorde, me semble-t-il, est au niveau de la participation des sécessionnistes armés. Si certains estiment qu’ils doivent y participer parce qu’on ne dialogue qu’avec les ennemis, d’autres dans l’opinion pensent qu’il est impossible de dialoguer avec les gens qui ont pris les armes contre la patrie. Mais si Paul Biya a mis sur pied un comité de désarmement, de remobilisation et de réinsertion, c’est bien dans une logique de discussion avec ceux qui ont pris les armes, parce qu’en les excluant de la phase de négociations, on n’aura jamais une solution à cette crise», affirme pour sa part Moussa Njoya au micro de Sputnik.

    De leur côté, les responsables religieux anglophones, conduits par le Cardinal Christian Tumi, insistent depuis juillet 2018, sur la nécessité de parvenir à organiser une conférence générale anglophone. Une rencontre qui viserait à débattre des solutions à apporter pour faire cesser la crise en cours dans ces régions du Cameroun.

    Face à l’intransigeance du pouvoir de Yaoundé, les organisateurs ont dû la repousser à deux reprises, à une date encore indéterminée. Les leaders religieux ne désespèrent pas de parvenir à organiser cette conférence avec l’Accord de Yaoundé. Contacté par Sputnik, Élie Smith, porte-parole de la conférence, a d’ailleurs précisé:

    «Nous n’avons pas encore arrêté de nouvelle date précise, mais le menu n’a pas changé. Le but de cette conférence est de réunir les fils du Nord-Ouest et du Sud-Ouest pour leur poser deux questions simples: quelles sont les causes de ce conflit et quelles sont les solutions, afin qu’eux-mêmes les proposent et que nous les remettions au Chef de l’État. Parce que c’est lui qui doit prendre des dispositions pour la résolution de ce problème, qui est un problème national et qui ne peut pas être résolu de manière isolée»,

    détaille-t-il avant de poursuivre:

    «Au sujet des pourparlers annoncés par le gouvernement, nous n’avons pas encore été contactés. Nous félicitons néanmoins le Gouvernement d’avoir compris que la solution à ce conflit est la voie du dialogue. En tant que religieux, nous encourageons aussi l’amour; parce que quand il y a l’amour, il y a le pardon, quand il y a le pardon, il y a la justice. Et quand il y a la justice, il y a la paix.

    Si nous sommes sollicités, nous n’allons pas décliner l’offre, nous allons apporter notre contribution et dans la vérité. C’est le peuple qui doit dire leurs préoccupations et non un groupe d’élites assis quelque part et qui décide pour l’avenir du peuple», souligne le porte-parole de la Conférence générale des anglophones.

    Au moment où la cacophonie persiste dans la recherche d’une solution politique, notamment les contours du dialogue annoncé, Joseph Lea Ngoula pense que le gouvernement de Yaoundé gagnerait à favoriser la tenue de cette initiative des religieux pour plusieurs raisons:

    «La tenue de cette conférence revêt une importance particulière actuellement, puisque ce serait l’occasion pour le pouvoir d’identifier les acteurs avec qui il pourrait entamer le dialogue tant attendu sur le plan national et international. Elle permettra aussi de discuter et de présenter les éléments clés à l’origine de cette crise, parce que les choix opérés jusqu’ici par Yaoundé donnent l’impression que le problème central de cette crise n’a pas été bien cerné. Cette conférence pourra permettre d’écouter les uns et les autres et de souligner toutes les revendications, afin d’identifier les pistes de solution aux problèmes sociopolitiques rencontrés dans cette région et d’affaiblir par la même occasion l’aile séparatiste extrémiste», affirme le spécialiste des conflits.

    Si Moussa Njoya, pense aussi que cette conférence a plus de chance d’être organisée dans le contexte actuel, il demeure nuancé sur son efficacité possible.

    «Je pense que les chances de la tenue de la conférence sont plus importantes que par le passé, car actuellement, d’un côté le gouvernement subit beaucoup de pressions de la part de la communauté internationale, de l’autre côté vous avez les populations anglophones qui sont de plus en plus fatiguées par cette situation de conflit.

    Mais on ne peut pas encore s’avancer sur l’efficacité de cette conférence. Parce qu’on ne connaît pas encore les participants, on ne connaît pas les résolutions qui seront prises à l’issue de cette conférence. Tout dépendra de la qualité des acteurs qui vont y participer. L’efficacité de ce type d’initiative dépend de la légitimité des acteurs qui seront présents», conclut-il au micro de Sputnik.

    En attendant, sur le terrain, le conflit s’enlise. Vendredi 14 juin, quatre policiers ont trouvé la mort au nord-ouest dans l’explosion d’une mine, selon une information diffusée par le gouvernement camerounais. D’après des détails fournis dans un communiqué, les quatre policiers ont été tués lors du passage de leur véhicule de patrouille dans la localité d’Eyumojock (sud-ouest), située non loin de la frontière Cameroun-Nigeria.

    De nouveaux décès qui viennent alourdir le lourd bilan de ce conflit et confirmer s’il en était encore besoin, le total échec de l’option militaire dans la résolution de cette crise qui déchire le Cameroun. Depuis le début de l’année, des voix s’élèvent pour dénoncer le silence international qui entoure ce conflit et réclamer une mobilisation diplomatique plus forte pour pousser les parties au dialogue.

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    crise anglophone, Camerounais, Cameroun
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