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    Au Mali, les femmes luttent pour la paix

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    Elles sont sur le terrain et dans les bureaux, parlent et écrivent pour se faire entendre, mais on les voit à peine: au Mali, les femmes sont les actrices oubliées des initiatives pour ramener la paix, regrettent trois chefs d’ONG interrogées par Sputnik. En cause, notamment, le non-respect par le pays de ses engagements pour les droits des femmes.

    Depuis 21 ans, Fatoumata Maïga milite dans l’Association des Femmes pour les Initiatives de Paix (AFIP), qui travaille dans toutes les régions du Mali «sur les questions liées à la paix et au développement». Quand on lui demande ce que font les femmes dans la recherche de solutions pour ramener la paix au Mali, en proie depuis 2012 à une crise complexe marquée notamment par des attaques djihadistes sanglantes et des massacres intercommunautaires, son constat est plutôt amer.

    «Je ne vais pas dire que les Maliennes ne sont pas impliquées de manière officielle dans la résolution du conflit, mais elles le sont de manière très insignifiante. Elles travaillent dans l’informel, parce qu’elles ont leurs organisations, elles sont au niveau de leurs localités et elles s’impliquent, elles travaillent à la stabilité soit de leurs localités, soit à l’intérieur de leurs régions (d’origine) ou bien au niveau national et c’est le cas des organisations comme la nôtre. Mais, de manière très officielle, leur implication est quasi inexistante», a déclaré Fatoumata Maïga dans un entretien avec Sputnik depuis Bamako. «On a l’impression qu’il n’y a pas de femmes au Mali, à la lumière de ce que nous sommes en train de voir. Pour les hommes, tant qu’il y a certains enjeux, il n’y a plus de femmes».

    Bintou Founè Samaké Bouaré, juriste de formation, est défenseuse des droits humains et présidente de WILDAF-Mali (Women In Law and Development in Africa, soit «Femmes Droit et Développement en Afrique»), un réseau de promotion et de protection des droits des femmes. Saran Keïta Diakité, avocate au barreau du Mali, elle, préside le REPSFECO-Mali, le Réseau Paix et Sécurité des Femmes de l’espace CEDEAO (Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest). Interrogées par Sputnik, toutes deux font la même observation que Fatoumata Maïga de l’AFIP.

    Selon Bintou Founè Samaké Bouaré, une figure de la société civile féminine malienne qui est également présidente du Réseau des Défenseurs des Droits Humains (RDDH) au Mali, «depuis la crise de 2012 pourtant, les femmes ont essayé de s’impliquer dans la recherche de solutions» en initiant de multiples activités, allant des réunions — d’abord, spontanées ou de groupes informels, ensuite de mouvements plus structurés — à des marches, en passant par des sensibilisations auprès des communautés ou des plaidoyers auprès des dirigeants, organismes ou personnalités influentes au Mali et en dehors.

    «Mais quand les pourparlers de Ouagadougou ont été organisés, les Maliennes n’étaient pas invitées comme une frange de la population ou une partie prenante. Elles se sont fait inviter, elles ont forcé la porte et sont parties en tant que représentantes des femmes. Il y avait cinq femmes au nom de la société civile féminine» sur place, a-t-elle indiqué à Sputnik en marge d’une visite privée à Dakar. «Et quand il s’est agi d’entamer les pourparlers à Alger, on a tout simplement dit aux femmes que cela ne concernait que le gouvernement et les groupes armés. Mais nous avons poussé le plaidoyer, les revendications, les organisations de la société ont été écoutées par le groupe de médiateurs pendant deux jours à Alger, et dans ce groupe, il y avait des organisations féminines qui avaient été mandatées pour représenter les femmes», a ajouté la juriste.

    Les pourparlers de Ouagadougou, dans le cadre d’une médiation burkinabè, se sont tenus en juin 2013, quelques mois après une opération militaire internationale déclenchée au Mali par la France, qui a dispersé les djihadistes de Tombouctou et Gao, deux des trois régions du vaste Nord malien qu’ils contrôlaient avec des rebelles touareg. Mais Kidal, l’autre région du Nord, demeurait sous contrôle des rebelles touareg. Les pourparlers de Ouagadougou ont été sanctionnés par la signature d’«un accord préliminaire» par les autorités maliennes de transition et les rebelles touareg. Cet accord intérimaire a permis la tenue d’une élection présidentielle en juillet 2013.

    Il y a eu d’autres négociations, plusieurs mois durant, entre les représentants des belligérants maliens à Alger, dans le cadre d’une médiation algérienne notamment. Ces discussions ont abouti à un «Accord pour la paix et la réconciliation au Mali» (ou «Accord d’Alger»), paraphé en mai-juin 2015 par des représentants de Bamako et de différents groupes armés. Mais, plus de quatre ans après sa signature, il peine à être appliqué et le Mali est aujourd’hui plongé dans une spirale de violences.

    Les attaques d’islamistes extrémistes se poursuivent toujours et se sont étendues du Nord à d’autres régions dont celle de Mopti (centre), où, en plus des djihadistes, sont également actifs des milices organisées, des groupes d’autodéfense de circonstance, des bandes de voleurs de bétail et divers trafiquants. Depuis le début de l’année 2019 dans la région de Mopti, plusieurs centaines de civils ont péri dans des tueries de masse dont les auteurs ne sont pas clairement identifiés.

    Au Mali, «bien que l’Accord pour la paix représente un espoir énorme pour le retour à la normalité, les femmes ne sont quasiment pas impliquées dans la mise en œuvre (et pas non plus) dans la gouvernance nationale et locale. Ceci contribue à une intégration lente des préoccupations des femmes dans les priorités politiques», note le bureau d’ONU-Femmes au Mali sur son site Internet. ONU-Femmes est «l’entité des Nations unies consacrée à l’égalité des sexes et à l’autonomisation des femmes» et elle a été créée «pour accélérer les progrès dans la réponse apportée à leurs besoins partout dans le monde», selon l’ONU.

    Saran Keïta Diakité, du REPSFECO-Mali, fait partie des femmes qui, comme l’a dit Bintou Founè Samaké Bouaré, ont «forcé la porte» pour se faire entendre aux pourparlers de Ouagadougou. Et d’après elle, c’est un scénario courant au Mali où, selon un chiffre officiel, les femmes représentent plus de 51 % de la population. Le pays compte près de 20 millions d’habitants, selon des estimations 2019 du Fonds des Nations Unies pour la Population (FNUAP).

    «Chaque fois que les femmes ont été impliquées dans le processus de paix, cela a été sur leur insistance. J’ai moi-même dû imposer ma participation à la rencontre des forces vives du Mali à Ouagadougou, accompagnée d’autres femmes», a confié cette avocate à Sputnik. «La participation des Maliennes au processus de paix en cours dans notre pays est faible. Certes, il y a des actions, mais elles ne sont pas suffisantes conformément à la Résolution 1325 du Conseil de Sécurité des Nations Unies relative à la participation de la femme dans le processus de paix. Malgré toutes les recommandations des grandes institutions que sont les Nations unies, l’Union africaine, la CEDEAO, la participation des femmes dans le processus de paix au Mali, reste en deçà des attentes», a-t-elle souligné.

    La Résolution 1325, adoptée par le Conseil de sécurité de l’ONU en 2000, impose aux États et aux protagonistes des conflits de respecter les droits des femmes et de les associer aux négociations de paix et aux processus de reconstruction après le conflit. Ce texte demande notamment aux États «de faire en sorte que les femmes soient davantage représentées à tous les niveaux de prise de décisions dans les institutions et mécanismes nationaux, régionaux et internationaux pour la prévention, la gestion et le règlement des différends», mais aussi à tous ceux qui sont concernés «d’adopter une démarche soucieuse d’équité entre les sexes (…) lors de la négociation et de la mise en œuvre d’accords de paix».

    «Le Mali a un plan d’action national de mise en œuvre de la [résolution] 1325 qui vient juste d’être adopté, c’est le troisième du genre», le pays a aussi «une Politique Nationale Genre, avec son plan d’action», a signalé Bintou Founè Samaké tandis que Fatoumata Maïga a insisté sur la loi votée en 2015 sur les mesures promouvant le genre dans l’accès aux fonctions nominatives et électives.

    Cette loi stipule que la proportion de femmes «à l’occasion des nominations dans les institutions de la République ou dans les différentes catégories de services publics au Mali, par décret, arrêté ou décision» ne doit pas être inférieure à 30 % et aussi qu’aucune liste d’élus nationaux «n’est recevable si elle présente plus de 70 % de femmes ou d’hommes».

    Avec tous ces textes prévus, «nous sommes surprises de voir que les femmes ne sont pas là», a avoué Fatoumata Maïga, de l’AFIP. Et pour elle, «dans la mesure où il y a des documents ou des textes réglementaires, législatifs, jusqu’à un décret signé par un président de la République, on ne peut plus dire qu’il n’y a pas de volonté politique, mais il y a vraiment une mauvaise foi des acteurs dans la mise en œuvre [des différents engagements, ndlr]. Il y a vraiment une mauvaise foi, ce n’est pas parce que les femmes ne savent pas ou ne font rien», a-t-elle martelé.

    Comme, beaucoup d’acteurs de la société civile malienne, en particulier des organisations féminines, regrettent que les Maliennes, qui sont très actives sur le terrain et au plan économique, ne soient pas associées dès le départ aux initiatives qui concernent la nation. Elles trouvent également dommage que les idées de celles qui parviennent à imposer leur voix aux discussions soient peu suivies d’effet, ou pas du tout.

    Au-delà de la «mauvaise foi» dans l’application des engagements, les femmes engagées dans la recherche de la paix et la prévention des conflits au Mali peinent aussi, et le pays avec elles, à récolter les fruits de leurs efforts pour la paix en raison de récupération de leurs mouvements, de divisions dans leur rang ou d’une rupture avec leur «base», a relevé Bintou Founè Samaké Bouaré.

    «Chaque fois qu’elles essaient de s’organiser, leurs mouvements sont plus ou moins récupérés, soit par des partis politiques, soit par des groupes religieux. C’est très délicat aujourd’hui au Mali», a dit la présidente de WILDAF-Mali. Il arrive également «que le message porté par les femmes élites, instruites, ne trouve toujours pas écho chez ces femmes qui sont à la base», a-t-elle poursuivi.

    Si la juriste met en cause des pesanteurs sociales pour cet état de fait, elle se garde, a-t-elle dit, d’utiliser «le fourre-tout des traditions et de la culture».

    Parmi les obstacles sur le chemin des femmes engagées pour la paix au Mali, Saran Keïta Diakité a identifié le «manque de volonté politique», mais aussi le «poids des coutumes et la tradition, les stéréotypes et leur non-capacitation. Il y a de ce fait des idées préconçues selon lesquelles la femme ne devrait pas être au-devant de la scène».

    Pour changer la donne, un grand pas serait fait si le Mali respectait ses engagements nationaux et internationaux, estiment les trois responsables d’ONG féminines jointes par Sputnik.

    ​Saran Keïta Diakité pense également «à la sensibilisation des femmes et des populations, pour qu’elles comprennent qu’elles doivent s’impliquer à tous les niveaux».

    Bintou Founè Samaké Bouaré considère qu’il faudrait «faire le lien aussi avec la jeune génération».

    Fatoumata Maïga est convaincue que la donne changera, même si ce n’est pas dans l’immédiat. Et, comme ses collègues activistes des droits de femmes, elle ne compte pas baisser les bras. Elle va donc continuer, comme elle le fait, à sensibiliser dans les quartiers, les localités, auprès des communautés contre les dangers des armes et à éduquer à la paix, a-t-elle assuré à Sputnik.

    «C’est un travail de longue haleine. Il faut être convaincu pour continuer. Si on n’est pas convaincu, on va s’occuper d’autre chose. Malheureusement, on ne peut pas s’occuper d’autre chose en toute tranquillité quand on est dans un espace de ce genre [en proie à des troubles, ndlr]. Il faut se battre pour qu’on puisse voir des lendemains meilleurs, ou que nos enfants puissent vivre dans un environnement meilleur», a conclu la fondatrice de l’AFIP.

     

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