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    À Douala, le coworking explose sur fond de crise économique

    © Sputnik . Anicet Simo
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    Bien que nouveaux, les espaces de coworking ont la cote à Douala. Du fait de la crise, la capitale économique du Cameroun réinvente le lieu de travail partagé. De nouveaux espaces sortent de terre chaque jour. Reportage.

    C’est en plein cœur de Douala, «la capitale économique» du Cameroun que l’entreprise de coworking EC cowork a choisi de s’installer. Ses locaux flambants neufs se situent au premier étage d’un immeuble chic dans le quartier d’affaires d’Akwa. L’espace a ouvert ses portes au début du mois de juillet. La structure offre un décor cossu mais décontracté. Installée dans un petit bureau à l’entrée de l’entreprise Belinga Pierre, gestionnaire des lieux, nous décrit sa façon de travailler:

    «C’est un espace de coworking aménagé, offrant des postes de travail qui permettent aux jeunes entrepreneurs d’avoir un espace calme pour travailler. Nous faisons également du business advisory, c’est-à-dire de l’accompagnement des jeunes entrepreneurs dans le développement de leur projet professionnel», explique-t-elle au micro de Sputnik.

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    Belinga Pierre, manager EC cowork, diplômée en communication

    De l’open space au bureau individuel, EC cowork dispose de trois salles, pouvant accueillir jusqu’à 14 postes de travail et d’une salle de réunion. Or, la structure met aussi à disposition un espace plus grand pour les entreprises de grande taille. Un investissement stratégique pour cette entreprise dans une ville où les jeunes font face à un taux de chômage galopant dont les premières victimes sont des jeunes diplômés, atteignant près de 40% d’entre eux.

    «La ville de Douala est un grand carrefour des affaires où beaucoup de jeunes veulent se lancer dans l’entrepreneuriat. Cependant, ils n’ont pas toujours les moyens d’avoir un véritable espace de travail ou de s’attacher les services d’un consultant. Nombre de jeunes entrepreneurs recherchent un espace de travail convivial qui ne coûte pas cher, où ils peuvent recevoir des partenaires et des clients. Donc le besoin est réel», argue Belinga Pierre

    Claude Benga, 30 ans, est confortablement installé derrière un des bureaux de l’open space. Ce patron d’Afrosphinx, une jeune structure spécialisée dans la transformation digitale, (création de sites web et d'applications mobiles), est déjà à pied œuvre. Entouré de ses jeunes collaborateurs, il raconte qu’il n’aurait jamais pensé trouver un espace de travail dans un environnement aussi agréable en plein cœur du quartier d'affaires de Douala.

    «J’ai choisi cet espace de coworking pour la flexibilité qu’il m’offre en terme de coût. Un bail classique impose très souvent des coûts exorbitants alors que la flexibilité d’un espace de coworking me permet de payer en fonction de mes besoins. Au départ, nous avions un bureau ailleurs, mais c’était assez contraignant parce qu’il fallait payer annuellement. Un espace de coworking, c’est aussi son aspect collaboratif. Quand les entrepreneurs se rencontrent, cela permet de partager et d’échanger sur les problématiques liées à l’entrepreneuriat», affirme Claude Benga au micro de Sputnik.

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    Claude Benga, coworker entourés de ses collaborateurs

    Dans cet espace, les entrepreneurs en quête d’un cadre de travail doivent débourser en moyenne 4 500 f CFA soit 6 euros pour la journée et 25 000 f CFA soit 38 euros pour l’offre hebdomadaire. Des formules qui donnent droit à un bureau, un accès à internet, au service de reprographie, à la salle de réunion, et à une tasse de café. Des montants au mode paiement flexible, mais pas toujours à la portée de tous, étant donné les difficultés rencontrées par les jeunes porteurs de projets, notamment celui de l’accès au financement.

    Non loin d’EC cowork, sur le boulevard de la liberté, toujours dans le même quartier des affaires de Douala, Activspaces est l’un des premiers espaces de coworking ayant ouvert ses portes en 2012. À mi-chemin entre un open space traditionnel, un salon de thé, et un atelier de peinture, l’espace accueille chaque jour des dizaines de travailleurs, de différents profils qui veulent échapper à la solitude de leur appartement ou profiter de l’accompagnement des plus expérimentés. C’est le cas de Morel Nana, développeur web et travailleur indépendant:

    «J’ai opté pour un espace de coworking parce que le cadre est plus convivial qu’à la maison, et propice à la concentration. Et, la principale plus-value c’est la flexibilité de mon emploi du temps. Je gère mon temps comme bon me semble. Et comme je suis un freelance, ça me convient bien», explique ce jeune ingénieur informatique au micro de Sputnik.

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    Une vue de l’espace Activspaces à Douala

    Activspaces veut d’abord être une structure d’appui à la création d’entreprise, un incubateur. Ici viennent surtout des porteurs de projet et créateurs d’entreprise comme nous l’indique Steve Tchoumba, «Business development manager» des lieux, qui ne cesse ce jour-là d’accueillir et d’orienter les jeunes startupeurs.

    «Nous faisons de l’accompagnement à l’entrepreneuriat. On s’est rendu compte dans nos études que l’une des principales difficultés des entrepreneurs était liée à la capacité d’avoir un local. Nous mettons des bureaux à leur disposition pour les aider. Contrairement à la plupart des espaces de coworking qui naissent depuis un certain temps à Douala, nous sommes une association à but non lucratif. Donc nous sommes vraiment dans une logique d’accompagnement», affirme-t-il au micro de Sputnik.

    Pour se démarquer des autres espaces de coworking dans la ville, Activspaces constitué essentiellement d’un gigantesque hall, offre des bureaux de travail à 25 000 f CFA soit 38 euros mensuellement. Les coworkers ont droit à une connexion internet, un service de reprographie, un réfectoire et des sanitaires.

    La «fabrique du bonheur»

    Du fait de cet engouement aussi bien de la part des travailleurs indépendants que des startups, les espaces de coworking naissent les uns après les autres à Douala, et pas seulement au centre-ville. Dans la zone industrielle de Bassa,  le Boukarou, un autre espace de coworking, a installé ses quartiers. Le cadre sort de l'ordinaire: de nombreux graffitis, très artistiques, ornent les murs; le sol et les meubles fabriqués à base de matériaux de récupération font de cet espace un lieu original. La décoration est branchée, ludique et conviviale pour stimuler la créativité. Une «philosophie de vie» qui a été voulue par son promoteur.

    «Je définis cet espace comme une structure d’accompagnement à la création du bonheur, parce que la raison d’être d’une entreprise, c’est de créer des choses qui vont rendre les gens heureux», souligne Jean Patrick Ketcha au micro de Sputnik.

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    Jean Patrick Ketcha, promoteur du Boukarou entourés de 2 coworkers

    Pour Jean Patrick Ketcha, il est devenu indispensable de multiplier de tels espaces dans une ville comme Douala, sévèrement affectée par les multiples crises: de la crise économique des années 1990 à la crise sécuritaire en cours. Une ville où les jeunes, face à l’adversité du quotidien, innovent et font naitre des initiatives entrepreneuriales pour échapper aux griffes du sous-emploi.

    «Il y a un besoin croissant des structures d’encadrement à Douala car c’est la capitale économique du Cameroun. Les jeunes ont besoin d’être accompagnés et d’être mis en confiance. Des structures d’accompagnement à l’entrepreneuriat comme la nôtre, il en faudrait encore plus», martèle-t-il au micro de Sputnik.

    Pour avoir un espace au Boukarou, il faut débourser 25 000 f CFA mensuellement. Pour le promoteur, au-delà des bureaux partagés, il s’agit là encore d’accompagner les jeunes porteurs de projets. Loïc Sobgui, 21 ans, un jeune ingénieur en informatique, diplômé de l'Institut supérieur Ucac-Icam de Douala, promoteur de la startup Green Value, bénéficie du mentoring au Boukarou.

    «Le premier projet sur lequel j’ai travaillé à mon arrivée ici, c’est une prothèse pour des personnes amputées des membres supérieurs. J’utilise les techniques d’impressions 3D à l’aide des matières plastiques récupérées en amont. Actuellement, nous sommes en phase de prototypage», explique Loïc Sobgui au micro de Sputnik en nous montrant l’évolution de son projet depuis son ordinateur.

    Dans cette «fabrique du bonheur», les jeunes entrepreneurs comme Loïc ont un objectif en commun: ils cherchent à travailler efficacement, dans un lieu dépaysant qui les inspire. Mais ils fuient aussi, bien souvent, la dure réalité du chômage des jeunes.

    «C’est un espace créatif et comme je suis un esprit créatif, cela me convient parfaitement. Je bénéficie aussi du mentorat de mes ainés. Le fait d’être avec d’autres entrepreneurs, d’avoir un accès aux formations et toutes les autres civilités sont des ‘‘plus’’ qui m’aident à progresser dans mes projets», confie le jeune homme.

    Même si les entrepreneurs sollicitent de plus en plus ces espaces de travail, ceux rencontrés à Douala y trouvent néanmoins quelques limites, notamment en ce qui concerne le secret professionnel pour les projets innovants et la confidentialité des informations pour les professions concernées. Le brouhaha ambiant peut également nuire à certains.

    Malgré ces désagréments, ils sont toujours plus nombreux à affluer. Le coworking n’attire d’ailleurs pas seulement les indépendants et les startups. De nombreuses entreprises et sociétés «plus matures» ont investi à leur tour ces nouveaux espaces de travail en quête de renouveau et d’un écosystème propice à leur développement. Bien plus que des bureaux partagés, ces espaces de coworking offrent donc aux jeunes de la ville de Douala, l’occasion de pallier le manque d’emploi tout en recréant du lien social.

    Tags:
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