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Avec la rentrée scolaire au Cameroun qui est fixée au 2 septembre prochain, l’incertitude demeure sur sa tenue dans les régions anglophones du pays, en proie à une crise séparatiste violente. Alors que les écoliers sont particulièrement visés, le gouvernement tente de rassurer sur une question qui divise l’opinion. Décryptage.

La rentrée scolaire aura-t-elle réellement lieu dans les régions anglophones du Cameroun? Dans le pays, alors que le gouvernement se veut rassurant, les observateurs continuent d’épiloguer sur les chances d’un retour effectif des élèves en classe, lundi 2 septembre prochain, dans les régions anglophones sous l’emprise d’un violent conflit séparatiste. Interrogé par Sputnik, Franck Essi, Secrétaire général du Cameroon People’s Party (CPP), un parti politique de l’opposition, estime que toutes les conditions ne sont pas réunies pour une rentrée sereine dans toute la zone en crise.

«Il faudra s’attendre à l’ouverture de quelques écoles dans quelques endroits hyper-sécurisés dans certaines villes du Nord-ouest et du Sud-ouest. Parce que le climat se détériore et les gens se déplacent, les opérations “ville morte” qui ont été lancées ne sont pas pour rassurer les populations. Sinon, de notre point de vue, il n’y a pas de condition concrète sur le terrain pour faire en sorte que l’école reprenne effectivement», déplore Franck Essi au micro de Sputnik.

Avec la condamnation à vie des leaders sécessionnistes le 20 août dernier par le tribunal militaire de Yaoundé, les espoirs d’un éventuel retour à l’école dans les zones anglophones s’amenuisent. En effet, en réponse à cette décision de la justice camerounaise, les séparatistes armés ont lancé un appel de trois semaines aux opérations «ville morte» dans le Nord-Ouest et le Sud-ouest, les deux régions anglophones du Cameroun, dans le but de perturber toute activité dans les zones sous leur influence, y compris la rentrée scolaire qui s’annonce. Une menace redoutée par des observateurs comme Abel Elimbi Lobe, promoteur de la plateforme Kawtal, coalition de partis de l’opposition.

«Il faut s’attendre à ce que ceux qui ont décidé de couper le Cameroun et de transformer une partie du Cameroun en un État, dont ils seraient les dirigeants, essayent de perturber autant que faire se peut cette rentrée scolaire en faisant ce qui est coutumier à toutes les entreprises terroristes et aux indépendantistes dans le monde», déclare l’homme politique au micro de Sputnik.

En réaction à la menace des sécessionnistes, le gouvernement camerounais a tenu une conférence de presse lundi 26 août à Yaoundé pour tenter de rassurer sur les conditions de cette rentrée dans les régions en crise.

«Tout est mis en œuvre, d’abord au plan sécuritaire, pour garantir le bon déroulement de la rentrée et l’année scolaire, mais aussi s’agissant des préparatifs d’ordre administratif et technique», a déclaré le ministre de la Communication, René Emmanuel Sadi.

Le porte-parole du gouvernement tient, dans cette perspective, «à rassurer les populations quant aux mesures prises par les autorités administratives et nos forces de défense et de sécurité, pour créer les conditions propres à garantir une rentrée des classes sécurisée, en dépit des menaces de toute nature que les hors-la-loi sécessionnistes continuent de proférer à l’endroit des populations ainsi que des élèves et des étudiants», a ajouté René Emmanuel Sadi.

Si le gouvernement veut se montrer rassurant quant aux mesures prises pour assurer le bon déroulement de la rentrée dans les régions anglophones, Frank Essi n’y accorde aucun crédit. Pour le Secrétaire général du CPP, pour arriver à rassurer effectivement les populations, il faudra au préalable négocier «un cessez-le-feu et ouvrir un dialogue avec les enseignants», qui ont, faut-il le rappeler, provoqué à travers des revendications corporatistes, cette crise qui dure depuis trois ans.

«Ce dialogue doit porter sur les réformes fondamentales qu’ils avaient demandées, les conditions de sécurité aussi bien des élèves que des enseignements; un programme de rattrapage de trois années perdues. Et il faut ouvrir un dialogue avec toutes les autres parties prenantes du système éducatif au nord-ouest et au sud-ouest. Je pense aux confessions religieuses, parce que ces dernières pour beaucoup ont des établissements scolaires avec des élèves qui vont à l’école. Je pense aux associations des parents d’élèves qui sont très structurées dans la partie anglophone du Cameroun. Maintenant, il y a aussi la reconstruction physique des établissements scolaires qui doit être amorcée dans tous ces endroits. Tant que le ministre ne fait pas tout ça, j’ai l’impression qu’il prêche dans le désert», estime Franck Essi au micro de Sputnik.

De son côté, Abel Elimbi Lobe pense que la rentrée peut effectivement se dérouler dans les conditions actuelles, au vu de la maîtrise de la situation par l’armée régulière, même si, souligne-t-il, l’ombre de la terreur plane toujours.

«Un seul individu peut tirer un coup de feu avec une arme artisanale quelque part et cela suffit pour semer la terreur. Mais dans les proportions militairement inquiétantes, nous savons que les organisations criminelles qui prétendent avoir un destin politique ont perdu largement leurs capacités de nuisance», explique le politicien.

Dans le pays, les appels venant aussi bien des pouvoirs publics que de la société civile ou encore du clergé se multiplient. Si tous militent pour un retour à l’école, force est pourtant de constater qu’il règne une véritable psychose en zone anglophone, à en juger par l’exode de populations de ces derniers jours. Ces appels multiformes suffisent-ils pour renverser la vapeur?

«Je pense que ces cris ne sont pas inutiles. Tout ce à quoi nous appelons, c’est que les gens déposent les armes et qu’ils retrouvent le chemin de la raison et qu’ils ne sacrifient pas les enfants sur l’autel des conflits. Mais la réalité est maintenant différente. Si on n’engage pas des négociations politiques pour juguler la crise, ces appels ne seront pas entendus. D’autant plus que parallèlement, le gouvernement poursuit ses actions de répressions sur le terrain, sans compter les condamnations», se désole Franck Essi.

Nonobstant les appels au dialogue, Abel Elimbi Lobe pense qu’il faut au préalable condamner les séparatistes qui appellent une fois de plus au boycott de cette nouvelle rentrée scolaire.

«La diaspora anglophone d’obédience sécessionniste ne veut pas que les enfants aillent à l’école pendant qu’elle est aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Belgique, en train de scolariser ses enfants. Vous voyez toute l’incongruité de ce discours. Si la diaspora anglophone qui est aux États-Unis estime que c’est une bonne chose pour les enfants anglophones de ne pas aller à l’école, ils n’ont qu’à envoyer leurs enfants ici et leur demander ici au Cameroun de ne pas aller à l’école», ironise le promoteur de la plateforme Kawtal au micro de Sputnik.

S’achemine-t-on vers une autre année blanche dans cette partie du Cameroun? Depuis 2016, les écoles ont été fermées dans plusieurs localités des régions anglophones et n’ont jamais rouvert leurs portes à cause d’un conflit qui oppose l’armée aux séparatistes.

Dans un nouveau rapport intitulé «L’éducation en péril en Afrique de l’Ouest et centrale», le Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF) révèle que l’insécurité qui se répand dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest du Cameroun a forcé plus de 4.400 écoles à fermer dans ces zones et privé 609.000 enfants de scolarisation. Depuis le début de ce conflit, les milices séparatistes continuent de lutter contre la reprise des cours dans ces deux régions du Cameroun. On y a très souvent enregistré des attaques contre les établissements scolaires restés ouverts et des prises d’otage.

Pour rappel, fin 2017, les séparatistes des régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest ont pris les armes contre le gouvernement de Yaoundé pour réclamer la création d’un État indépendant. Les tensions actuelles ont commencé en novembre 2016 sous forme de revendications à la fois des enseignants déplorant la nomination de francophones dans les régions anglophones et des juristes dénonçant la suprématie du droit romain, au détriment de la «Common Law» anglo-saxonne.

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